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Catnapp, la combativité sonore comme remède émotionnel

Catnapp, la combativité sonore comme remède émotionnel

Catnapp, c’est l’alias de la jeune Amparo Battaglia qui sillonne les scènes européennes pour promouvoir sa vision éthérée de la musique électronique. Une production sonore qu’elle imagine comme thérapie et moyen de lutter contre les injustices sociales. Elle nous a parlé de son dernier album Break, paru en 2019 chez Monkeytown Records.

Suite à une ballade sous le ciel gris de Paris en Janvier, nous allons à la rencontre de Catnapp, DJ et productrice basée à Berlin. Un aller-retour express afin qu’elle puisse mixer pour les 10 ans de la Machine du Moulin Rouge. Catnapp nous apparaît solaire, rieuse, déconstruite et à l’écoute. Touche à tout, elle évite de s’enfermer dans une seule compréhension de la musique et évolue aussi bien dans le breakbeat, la D&B, le R&B que dans la pop. Pour elle, la musique est un terrain d’exploration qui existe surtout pour son bien-être mental, ce qui explique sûrement la mutation constante de son grain sonore sans forcément s’aliéner de qui elle était à ses débuts. Nous avons parlé de ses premiers souvenirs musicaux, de gabber, de solidarité sociale ou encore des sociétés imaginées par l’auteur de science-fiction Ray Bradbury.

Manifesto XXI – Paris ! Qu’évoque cette ville pour toi ?

Catnapp : Il y a un an, j’ai joué à la Machine du Moulin Rouge. J’ai vraiment adoré ce lieu car le public a tout donné. Les gens montaient sur scène et profitaient entièrement de l’instant présent sans se limiter. J’ai aussi mixé à une soirée dont je ne saurais prononcer le nom, mais c’était une superbe soirée LGBT (ndlr : la Wet for Me). En gardant ces bons souvenirs, je suis revenue pour fêter les dix ans de la Machine !

Donc tu te sens en osmose avec ton public français ? 

C’est certain. Il diffère du public berlinois où les gens sont généralement plus froids (ça dépend du club dans lequel tu es bien évidemment, chaque scène est différente), et ils ont, ou pensent avoir, déjà tout vu. A Paris, les gens sont curieux et ils apprécient lorsqu’on leur montre quelque chose de nouveau, qui sort de leur norme et leur donne un plein d’énergie.

Il n’y a pas vraiment de flux constant ou prémédité, je crée lorsque j’en ai envie et cela agit comme une sorte de thérapie pour moi.

En effet, tes créations sont assez éclectiques. Avec tes propres mots, comment les décrirais-tu ?

A mon avis, ma musique ne peut pas être associé à un genre “prédéfini”. Tu peux écouter de la trap, de la pop, du rap, de la musique électronique et ce que tu feras n’aura rien à voir. Si tu vas à un de mes concerts, tu peux facilement te dire que c’est de la trap mais je puise dans d’autres ressources également comme le gabber.

J’aime combiner les genres musicaux mais aussi les émotions : on passe de la douceur à l’agressivité, à des paroles de révolte ainsi que de relation amoureuse. Il n’y a pas vraiment de flux constant ou prémédité, je crée lorsque j’en ai envie et cela agit comme une sorte de thérapie pour moi.

On peut ressentir pas mal d’influences dans tes productions dont pas mal de techno, breakbeat, drum & bass. Tu as signé sur le label Monkeytown Records de Modeselektor et tu as même réalisé une collab’ avec eux. Est-ce que c’est un duo dont tu te sens proche en terme de création ?

J’adore Modeselektor, mais aussi Moderat, Siriusmo et plein d’autres artistes de ce label que j’admire. Je pense qu’il y a pas mal de similarités entre nos deux univers mais ce ne sont que des bribes d’inspiration. L’affiliation s’est faite parce que je travaillais dans un club où ils lançaient leurs soirées et j’en ai profité pour leur faire écouter ma démo. C’est comme ça que tout a commencé car ensuite ils m’ont invité dans leur studio et je me suis dit : “Je fais quoi maintenant ? j’ai trop hâte de sortir d’ici et de le crier sous tous les toits”. (rires) C’était une connexion très honnête et sincère.

Du coup je vais revenir sur le gabber, puisqu’on a lancé le sujet des inspirations. J’ai aussi l’impression que c’est un mouvement/genre musical qui te parle en terme d’esthétique. On le retrouve dans tes visuels et ta personnalité sur scène. Tu as aussi relayé un mix Casual Gabberz sur soundcloud. Quel est ton lien avec eux?

J’ai toujours kiffé les beats qui pèsent, comme the Prodigy et des choses du genre musique électronique très agressive. En vivant à Berlin, j’avais le sentiment que tout ça s’était un peu perdu : toutes les soirées sont plutôt orientées house ou techno. C’est quasiment toujours la même chose.

Une fois, par chance, je me suis faufilée dans ce club où un ami à moi jouait et j’ai entendu ces BPM rapides. C’était du gabber. Je me suis dit : “putain, ENFIN !” (rires). C’était le collectif français Casual Gabberz.

Ça faisait un bail que je n’avais pas été fan de quelque chose mais ces gars sont les meilleurs. Il y a quelques temps, ils mixaient à Munich. J’ai sauté sur l’occasion, me suis offert un ticket de bus et je suis allée les voir seule. J’étais dans un club que je ne connaissais pas, entourée d’inconnus, et c’était GÉNIAL. C’est incroyable de pouvoir trouver un son aussi inspirant et qui perdure dans le temps. Et grâce à eux, j’ai recommencé mes petites expérimentations musicales.

Tu dis être fan des Prodigy et des Chemical Brothers. Je voulais savoir comment ces découvertes ont pu impacter tes créations ?

Je me souviens du moment exact pour chacun des deux groupes. Je devais avoir 13 ans et en faisant le ménage, je suis allée dans la chambre de ma mère. La télé était allumée et « Smack my bitch up » est passé. Hypnotisée, j’ai juste fait marche arrière, me suis assise sur le lit et j’ai regardé le clip jusqu’à la fin. J’étais jeune mais ça a fait l’effet d’un électrochoc. Puis, un ami (avec lequel je discute encore aujourd’hui) m’a fait découvrir the Chemical Brothers et Cypress Hill. J’étais emplie d’inspiration et d’énergie à ce moment-là et les sons m’ont élevée à un autre niveau.

Dirais-tu que c’est pendant ton adolescence que ton éveil musical s’est fait ?

Non, depuis que je suis enfant. Il y avait toujours de la musique chez moi car mes parents et grands-parents écoutaient et faisaient de la musique constamment. Par chance, j’ai été élevée dans un environnement dans lequel la création est épaulée. Aussi, j’ai rapidement compris que c’est possible d’en gagner sa vie, car mon grand-père était assez connu dans le milieu. Mais en effet, c’est vraiment pendant mon adolescence et la découverte de la musique électronique que la révolution s’est déclenchée ! (rires)

Est-ce que c’est cette envie d’élasticité créative qui a motivé ton déménagement d’Argentine, ton fief natal, à Berlin ?

J’étais bien entourée musicalement parlant mais gagner sa vie uniquement en faisant du son, ou faire de l’argent en général, reste très difficile en Argentine. Tu ne peux pas forcément acheter le bon matériel donc tu produis avec ce que tu as sous la main, ce qui peut être un point positif; tu es forcé d’approfondir ta connaissance d’un seul outil et de peaufiner ta production musicale.

Je dois avouer que depuis mon arrivée en Europe, je n’ai plus le même entrain de création. J’ai beaucoup aimé produire, jouer et être en Argentine mais à un moment donné je pense que j’avais aussi besoin de changer d’air. 

Berlin, c’est la folie ! Il y a constamment un échange artistique : tous les jours tu rencontres des gens de pays différents et avec des parcours très variés qui te font comprendre que ta vision du monde, ou de la musique, n’est pas unique et peut toujours se transformer au fil du temps.

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© Mária Karľaková

Qu’en est-il de tes influences plus largement, en terme de culture ?

J’adore lire et regarder la science-fiction. Mon auteur favori est Ray Bradbury, c’est un peu le seul que je lis. Je l’aime tant, et je suis si triste qu’il soit décédé; maintenant mon unique option c’est de lire ses œuvres de façon répétitive. 

La science-fiction a beaucoup influencé l’ambiance générale de mes sons. J’adore qu’ils soient plus éthérés, et étranges parce que dans ma tête, c’est ainsi qu’ils sont.

C’est assez intéressant car tu utilises parfois des paroles faisant référence à la rage, et à la révolte contre les fonctionnements de la société. Dans les textes de Bradbury, beaucoup se rattachent à ceci : la stagnation, les fausses démocraties, vouloir aboutir à mieux à travers les arts, etc… Comment te sens-tu par rapport à cela ?

D’un côté il y a de la rage, c’est certain. Je suis furieuse contre plein de choses. J’imagine que lorsque je suis sur scène, c’est ma façon d’extérioriser, parce que dans la vie de tous les jours je n’ose pas ou je ne m’énerve que très rarement. Parfois, lorsque les gens me voient en concert, puis me rencontrent, ils avouent être surpris (rires). J’ai commencé à réfléchir à ces remarques et je me suis rendue compte que je m’autorise à agir ainsi sur scène car tout cela est autorisé dans ce lieu donné et dans la performance. C’est un lieu sûr sans trop de censure.

J’essaye tant bien que mal de dénoncer les choses qui se passent dans le monde et la manipulation.

J’écoutais ton dernier album et en comparaison avec celui qui le précédait, il me semblait plus chargé en intensité. Des titres comme « Down in the Basement » , « Fight for fight » me font penser que tu essaies de détruire tant de barrières et de dénoncer certaines personnes qui ont peut-être abusé de ton pouvoir créatif ?

J’essaye tant bien que mal de dénoncer les choses qui se passent dans le monde et la manipulation. Le monde est tel qu’il est aujourd’hui et plein de gens prennent les mauvaises décisions sans consulter. Avant, j’exprimais mes émotions en tant qu’individu mais il me semblait qu’il y avait des messages plus urgents à faire passer. Une des choses qui me blesse le plus c’est l’injustice, sous quelque forme qu’elle soit. J’aimerais parler pour une grande diversité de personnes : ceux qui ont été poussés vers le bas, ceux qui n’ont pas trouvé leur place… Il y a beaucoup de nuances différentes de gens blessés dans la société. J’aimerais en parler et les apaiser avec mes propres mots.

Quelle a été ta chanson favorite du dernier album ?

Cela dépend du jour. Toutes sont si spéciales mais je pense que la plus importante pour moi c’était « Down in the Basement » , car elle se rattache à mon évolution personnelle et ma façon de vivre. Parfois j’ai vraiment l’impression d’appartenir aux pénombres et d’y être captive. Il y a presque un sentiment de ne pas vouloir s’en échapper et d’y être un peu comme à la maison. Je m’imagine dans un sous-sol sombre et humide. Je ne peux pas trop remonter, mais est-ce que j’en ai réellement envie ? Je n’en suis pas certaine car j’aime y méditer. Cette chanson parle de moi et de ma carrière musicale. Sortir ce single était très libérateur. « Fight for fight » est aussi très chargée en émotions et j’ai du mal à ne pas verser une larme lorsque je la joue en live. Dans tous les cas, c’est extrêmement important pour moi de m’exprimer et relâcher la pression à travers ma musique.

6 EPs et 4 LPs en 9 ans, c’est un rythme de création assez dense ! D’où te vient cette énergie ?

Je pense que c’est le besoin constant de s’affranchir des choses qui me pèsent. C’est thérapeutique. Au début de ma carrière, c’était plus facile de créer car on n’en attendait pas tant de moi et tu peux ainsi évoluer artistiquement comme cela te chante. Mais avec le temps, l’audience s’agrandit, ils te connaissent et c’est plus difficile de créer car ils s’attendent à certaines choses venant de toi. Tu veux faire mieux, émouvoir plus puissamment. Alors, tes émotions ne sont plus la priorité car tu veux prendre en considération celles ressenties par autrui lors de l’écoute de tes chansons. Maintenant la thérapie se fait pour moi, et pour vous; c’est parfait !



Image à la une : © Luciana Damiao pour Metal Magazine.

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