Les Cardinaux – Rencontre avec Simon Bouisson et Akihiro Hata

© Let's make it count - Les Cardinaux - 2017

À l’occasion de la 29e édition du festival Premiers Plans d’Angers, nous avons échangé avec Simon Bouisson et Akihiro Hata, du collectif Les Cardinaux. Ces deux jeunes cinéastes présentaient pour la première fois en salle leur deuxième film interactif.

Let’s make it count se déroule à Los Angeles. Au croisement d’une rue, quatre hommes se séparent. L’écran se scinde alors en quatre courts-métrages, laissant le spectateur naviguer à sa guise et se perdre dans les quatre récits. Les univers se mêlent, les narrations se multiplient et offrent aux spectateurs une vision multicouche et labyrinthique.

Un dispositif que nous avons pu découvrir en salle dans la sélection de L’Air Numérique. Le film a également été présenté lors de la 39e édition du Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand.

Manifesto XXI – Quel est le point de départ de ce projet ?

Simon : Les Cardinaux est un collectif de quatre réalisateurs. Nous sommes très attachés à l’idée que chacun ait la liberté, dans chaque espace, de faire son film avec ses idées, son univers. L’objet pourrait être beaucoup plus interactif, s’il n’y avait qu’un seul auteur qui écrivait les quatre histoires, avec des personnages qui passeraient de l’une à l’autre. Nous, on aimait l’idée qu’il y a des gens qui ne vont peut-être regarder qu’un seul écran.

Les Cardinaux,
Les Cardinaux, « Let’s make it count », 2017

Comment le collectif s’est-il créé ?

Akihiro : Nous sommes quatre amis. Il y a nous deux, Ludovic Zuili et Ambarish Manepalli. Ambarish a fait un programme d’échange avec la Fémis, on s’est connus là-bas. Avant de partir aux États-Unis, il nous a proposé de faire un projet ensemble avec sa caméra Red.

Simon s’y connaît beaucoup sur le terrain des nouveaux médias. Nous avions tous nos univers respectifs mais dans cette formule de quatre films, on pouvait trouver des points communs. Le premier volet, L’Apocalypse, s’est donc fait dans cette impulsion.

Simon : Dès le début, on s’est dit que nous faisions des films pour le web. Comme nous n’étions pas dans un circuit classique, l’intérêt du web était d’avoir du public malgré l’absence d’argent.

Le premier volet était radical. Les films se déroulent dix minutes avant la fin du monde et il va y avoir une météorite. Chacun met en scène un plan-séquence de dix minutes. Tu commences sur un écran noir, avec la flèche des cardinaux, et tu cliques dessus mais tu n’as jamais la vue des quatre films. En temps réel, tu as quatre histoires ; laquelle regardes-tu ?

Notre fantasme dans Let’s make it count, c’était de voir quatre personnages se séparer au croisement d’une rue. C’est quelque chose qui nous travaille et que nous allons poursuivre dans le prochain volet. Cela permet de garder un lien entre les quatre films.

Les Cardinaux,
Les Cardinaux, « Let’s make it count », 2017

Nous avons découvert le deuxième volet, Let’s make it count, en salle. Vous étiez dans la cabine pour naviguer entre les films. La projection avait-elle été préparée ?

Akihiro : Oui, nous avons fait le choix des points de transition. On s’est dit qu’avec quatre films, il fallait faire des choix pour le live, sinon ça allait être incompréhensible. Quand tu passes le curseur sur un écran, ça active le son, et quand tu te mets sur les bandes noires, ça active tous les sons en même temps. Un peu comme quand on est dans un magasin d’électroménager et qu’il y a plusieurs émissions simultanément sur des écrans. C’est intéressant que l’on puisse regarder des films un peu comme ça, c’est le summum du zapping.

Simon : Plutôt que de choisir ce que tu veux voir, c’est un objet qui travaille ce que tu rates. Dès qu’on est en plein écran, on aime se dire que le spectateur est en train de rater l’intrigue d’un autre écran. Ça offre des possibilités de narration énormes à travers chaque écran. Il y a de nombreux potentiels de récits, certains sont exploités et d’autres ne le sont pas.

Les Cardinaux,
Les Cardinaux, « Let’s make it count », 2017

On pourrait presque se dire qu’il n’y a pas quatre réalisateurs mais un seul. On sent qu’il y a une harmonie.

Simon : Pour Let’s make it count, nous avions en commun le thème de la jouissance. Il y a une unité liée à la ville, mais si tu regardes en détail, le traitement et le jeu des acteurs vont faire vivre nos univers respectifs.

Akihiro : Si tu regardes film par film, par exemple, je pense qu’effectivement tu vas voir quatre films très différents en termes d’histoire, d’ambiance. Mais c’est vrai que nous nous sommes consultés un minimum, nous avons parfois rectifié des histoires.

Simon : Chacun écrivait son histoire avec la thématique du plaisir, de la jouissance. Au début, nous avons axé le projet sur l’interactivité, en se disant que si l’on suit quatre personnages qui cherchent l’extase, qui veulent jouir à Los Angeles, ça va de fait être drôle pour le spectateur. En écrivant, chacun est parti vers des récits classiques alors que le dispositif peut rendre fou. À la fin, on s’est mis des règles en se disant qu’il fallait au moins un personnage secondaire, un coup de fil, etc. Nous étions obligés de rajouter des règles, sinon les films devenaient complètement hermétiques. L’écueil, c’est que tu regardes et que tu ne comprennes rien d’une histoire à l’autre.

Les Cardinaux,
Les Cardinaux, « Let’s make it count », 2017

L’enjeu de l’interactivité était-il dès le début au cœur de votre projet ?

Simon : Ce n’était pas tant l’interactif, mais surtout le support web. L’année dernière, j’ai sorti Wei or Die, un film où tu passes d’une caméra à l’autre dans un week-end d’intégration. C’est un objet purement interactif. Ce que l’on fait avec Les Cardinaux, c’est conserver le point de vue, l’idée de l’auteur, que chacun pose son regard sur une question. C’est interactif avec le public parce qu’il a le choix de naviguer avec son regard. Ça rentre un peu dans la thématique du jeu vidéo.

Akihiro : L’interactivité ultime maintenant, c’est le jeu vidéo, parce que tu bouges ton personnage, tu tournes, tu as du storytelling à l’infini.

Simon : Cela dit, dans le jeu vidéo, tu n’as qu’un seul univers. Avec Les Cardinaux, nous sommes attachés à l’idée de passer d’un univers à l’autre. Cela rend l’objet audacieux et complexe. Dès que l’on écrit, on s’engueule plus que l’on est d’accord, et nous devons préserver cela. Ce qui était intéressant, c’était de regarder les différents genres et tons des films. Mais les sites qui gèrent l’interactivité coûtent très cher, donc on cherche à chaque fois le moyen de trouver des développeurs qui sont motivés pour nous suivre.

Ce n’est plus le raccord temporel mais le raccord au sein même du cadre. Quatre images, au sein d’une même image. Ça travaille le regard du spectateur.

Simon : C’est raccord en matière de temporalité. Ils sont traités dans des fragments de temps où ils évoluent au même moment dans la ville.

Akihiro : J’ai toujours l’impression que la force de notre projet, c’est comment on justifie que c’est interactif. Quand on regarde le film de Simon, Wei or Die, on a naturellement envie d’aller voir ailleurs. On découvre ce qui se passe là où l’on est, mais on a trop envie de savoir ce qui se passe à un autre endroit.

Simon : Le fait de ne pas être produits nous donne une liberté, donc on teste ces dispositifs formels et narratifs pour observer ce que le spectateur ressent. Sur le site, nous avons mis une option qui nous permet de suivre le parcours des internautes, pour voir quels sont leurs cheminements dans le film. On est curieux de voir comment le public s’en empare.

Avez-vous d’autres projets avec le collectif ?

Akihiro : Le fait que l’un de nous soit aux États-Unis complique un peu les choses. Mais on va en discuter. Nous avons tourné en France, aux États-Unis, pourquoi pas aller dans le Sud ou à l’Est. Je suis japonais, donc pourquoi pas au Japon.

Vous avez aussi des projets en dehors du collectif ?

Akihiro : Je commence un documentaire au Japon, et j’écris un long et une série.

Simon : J’ai sorti Wei or Die l’année dernière, et je prépare l’adaptation de ce film au cinéma. J’ai aussi un autre projet interactif avec France Télévisions. J’écris également un long-métrage. Il y a du vieux monde et du nouveau monde. Dans mon projet de long, j’injecte du nouveau monde dans l’histoire. Ce n’est pas du vieux monde qui fait du vieux monde, sinon je suffoque.

Il y a quelque chose de très intéressant, c’est ce pour quoi certains restent dans le carcan des courts-métrages, d’un cinéma académique, et ceux qui vont vers le web, vers des économies différentes. Tu suis l’académisme pour avoir de bonnes conditions de tournage grâce au CNC, aux régions, à tout un système français qui permet de bien financer les films. Si tu vas sur le web, tu y vas pour l’audience, c’est un des meilleurs moyens pour le moment.

Akihiro : Les Cardinaux, c’est fondamentalement différent, nos films ne vont pas beaucoup dans les festivals parce que ce ne sont pas vraiment des courts-métrages.

***

Let’s make it count

L’Apocalypse

Wei or Die

Propos recueillis par Lisha Pu et Yann Pichot.

Spread the love !
  •  
  •  
  •   
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Ecrit par
More from Yann Pichot

« Le Parc » – Rencontre avec Damien Manivel

Damien Manivel a sorti le 4 janvier son deuxième long-métrage, Le Parc,...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *