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Bastien Vivès au FIBD : la pédocriminalité, une exception culturelle française

Bastien Vivès au FIBD : la pédocriminalité, une exception culturelle française

Pour ses 50 ans, le Festival International de BD d’Angoulême avait choisi de mettre à l’honneur Bastien Vivès, artiste dont une partie de l’œuvre représente de l’inceste et de la pédo-pornographie. Face à une intense mobilisation en ligne, le festival a annoncé aujourd’hui sa déprogrammation… sans remettre en question la pertinence même de son choix initial. 

Début 2020, quand elle quitte la salle des César, Adèle Haenel crie « La honte » mais aussi, « Bravo la pédophilie ». Malgré la publication du Consentement de Vanessa Springora, l’affaire Matzneff et le travail acharné de militant·es, la France se refuse toujours à faire le lien entre #MeToo et la pédocriminalité. Pire, le milieu de la culture français rechigne à prendre en compte les réflexions sur les mécanismes de dominations produites ces cinq dernières années. Tout le discours tenu autour de la défense du projet de carte-blanche à Bastien Vivès au festival de la Bande Dessinée d’Angoulême, et puis son annulation, le prouve.

Sexisme, inceste et pédo-pornographie: dans le regard de Bastien Vivès 

En 2018, nous avions édité un article Lolita a bon dos, le problème avec Bastien Vivès. Le texte fait état du sexisme dans l’œuvre de cet artiste célèbre qui venait également de publier Petit Paul (Glénat), une BD pédo-pornographique représentant des scènes d’inceste. Depuis, Vivès a produit bien d’autres romans graphiques, et il est régulièrement invité dans des médias (comme Le Monde cet été, France Inter en octobre) sans que ses œuvres pornographiques ne soient jamais sérieusement abordées. 

Or, le 28 novembre, le Festival International de Bande Dessinée d’Angoulême annonçait une exposition « Dans les yeux de Bastien Vivès ». Depuis cette annonce, la colère était palpable en ligne avec notamment deux pétitions pour demander la déprogrammation de l’exposition : l’une lancée par le Mouvement Écoles d’Art en Danger d’Angoulême, et l’autre par Arnaud Gallais (co-fondateur de l’association Be Brave). Celle-ci compte plus de 100 000 signatures. A ce contexte déjà tendu s’est ajoutée la promotion de Falcon Lake, adaptation d’une œuvre de Vivès par Charlotte le Bon. 

C’est la première fois que l’œuvre de cet artiste fait l’objet d’une mobilisation de cette ampleur. Pourtant, dans un article publié sur Libération, le 11 décembre, le co-directeur artistique du festival d’Angoulême Fausto Fasulo indiquait que la déprogrammation n’était pas envisagée car « Ce serait une défaite philosophique énorme ». Mais une défaite pour qui au juste ? Pour la grandeur de l’art ou pour l’ego d’une équipe curatoriale ?

Représenter des « tabous » qui n’en sont pas

Dans Libé, l’éditeur de Bastien Vivès, Benoît Mouchard, s’inquiétait aussi : « Est-il désormais impossible de représenter les tabous ? ». Ce que peinent à comprendre ces messieurs qui entourent l’artiste, c’est que ce qu’ils appellent « bouffonnerie », pour les victimes de pédocriminalité, c’est : 20 ans d’espérance de vie en moins, des parcours de vie fracassés, des problèmes de santé chroniques non pris en charge, un taux de suicide à la courbe exponentielle, la perpétuation de la chaîne de la violence.

Ce qu’ils appellent « tabous » ne révèle que leur décalage avec la réalité. L’inceste et la pédocriminalité ne sont malheureusement pas des actes anormaux. C’est même la norme : en France, elles concernent au moins 1 enfant sur 10, sous le regard permissif de l’Etat français, qui a toujours traîné des pieds pour ne serait-ce que regarder l’ampleur du problème en face – on se souvient de la bataille parlementaire hallucinante autour de la demande de la protection des enfants contre les violences sexuelles, qui a connu tous les freinages possibles de la part de l’exécutif. Ainsi, l’interdit n’est pas l’inceste, tous les chiffres, même les plus restrictifs, le démontrent de façon éclatante. L’interdit, c’est de dire qu’on a été victime. En cela, l’inceste est « le berceau des dominations » pour reprendre le titre de l’ouvrage pionnier de la chercheuse Dorothée Dussy. A quoi bon prétendre faire de l’art en représentant des actes criminels, quand la société est incapable de prévenir la violence contre les plus vulnérables ? 

Dans une pédocriminalité systémique, comment peut-on assurer sans aucun doute que les 9 093 exemplaires vendus de Petit Paul seront lus avec une distance critique ? Dans un contexte où ces représentations « burlesques » de la pédocriminalité (selon les mots de Vivès dans Libé) sont considérées comme « bouffonnerie », impossible de se poser réellement la question du fantasme, de son innocuité et du passage à l’acte. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il y a des gens qui meurent – littéralement – pour produire de la pensée sur la pédocriminalité, comme le raconte l’introduction du brillant essai La culture de l’inceste (Seuil). 

La « liberté d’expression », un permis de laisser-faire

Sans prendre position sur ce problème de fond, le communiqué de déprogrammation du FIBD se targue de rappeler que l’œuvre de Bastien Vivès relève de « la liberté d’expression » et ce sont les menaces reçues par l’auteur qui expliquent l’annulation de l’exposition. Certes, les gens sont en colère et n’y vont pas gentiment pour dire leur indignation. S’il faut le rappeler avant de poursuivre, rien ne peut justifier le harcèlement et les menaces de mort à l’encontre d’une personne, même un auteur dont l’œuvre est condamnable. Cependant, la « liberté d’expression » est trop souvent utilisée comme argument paratonnerre à toute remise en question pour des personnes dominant·es dans le champ des arts, leur conférant de fait un statut d’exceptions à la loi. Cette dernière est pourtant claire : la pédopornographie est interdite… sauf si vous arrivez à en faire quelque chose parlant le langage des institutions culturelles ? De « beau ».

Le communiqué rappelle que Bastien Vivès n’est à ce jour visé par aucune plainte et n’a à notre connaissance commis aucun crime. Malheureusement en France, même des aveux en bonne et dûe forme ne suffisent pas à condamner, ni l’homme, ni l’artiste. Roman Polanski, après ses aveux de viol sur une fillette de 13 ans, est protégé de la justice américaine par la France. Il continue d’être récompensé par les institutions françaises et rayonne. Il en va de même pour les violeurs qui publient leurs aveux en Une de Libération (toujours eux…), jamais inquiétés d’être rattrapés par la justice. Bref, Vivès pourrait bien crier sur les toits qu’il est coupable : cela ne suffirait pas à le rendre persona non grata.

Ce qui nourrit la révolte de celles et ceux qui s’élèvent contre ce choix curatorial aujourd’hui, c’est que célébrer le regard de Vivès autorise, loin d’une subversion, à maintenir le statu quo : un permis d’objectifier, agresser, violer, et d’en rire. En France, seulement 1% des viols sont condamnés. Quand on légitime un créateur dont une partie de l’œuvre réifie les femmes et les enfants, s’amuse d’actes criminels, le pire reste acceptable, cool. A Libé, le co-directeur du FIBD parle d’un esprit « trollesque » pour caractériser l’œuvre de Vivès… Lorsqu’il est perpétré par un dominant, le harcèlement n’est plus un délit dont on s’offusque, mais du “troll” dont on se délecte. L’artiste publiait encore cet été une série de caricatures lesbophobes sur son compte Instagram (depuis supprimées) qui ne nous ont pas du tout fait rire.

Ces dernières années, la liberté d’expression, ce fondement de la vie démocratique, a été trop souvent utilisé comme un cache-misère intellectuel. Une fin de non-recevoir aux voix qui s’élèvent pour dire que oui, certaines choses ne sont plus acceptables. 

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Le FIBD face à ces responsabilités

La classe politique mais aussi la gauche Libération justement, celle qui domine la vie culturelle, artistique et intellectuelle de ce pays, n’a jamais fait son devoir d’inventaire vis-à-vis de sa célébration historique de la pédocriminalité, de la “pédophilie”. Oui, la pédocriminalité est un système normalisé en France, et les institutions culturelles jouent un rôle clé dans le maintien des systèmes de domination. Le FIBD est le plus grand événement du 9e art en France, c’est une institution professionnelle. Que doit-on comprendre alors quand on choisit de célébrer un homme qui a publiquement écrit des horreurs sur une de ses collègues et produit une caricature humiliante de son travail ? Dans un post ce lundi 11, Emma, l’autrice de La Charge mentale a exposé les commentaires violents qu’a formulé Bastien Vivès à son égard, avant de publier sa parodie La Décharge mentale (Les Requins Marteaux) qui met en scène une famille incestueuse. Au bout du compte, Vivès s’est donc rendu coupable de menaces sur la dessinatrice Emma mais surtout ses enfants*, alors qu’il dessine de la pédopornographie et a déjà déclaré que l’inceste « ça m’excite à mort »

Dans son communiqué le FIBD prétend ne pas avoir eu connaissance des propos immondes sur l’inceste tenus par Bastien Vivès à plusieurs occasions. Soit, mais l’existence même de Petit Paul, La décharge mentale et Les Melons de la colère suffisaient à écarter son nom. Pourquoi faire rayonner le travail de cet auteur, par ailleurs déjà récompensé de multiples fois ? La BD française compte nombre d’autrices géniales, qui en plus se sont mobilisées contre le sexisme dans leur domaine. En faisant le choix initial de Vivès, le FIBD leur a craché au visage. 

Le FIBD voudrait maintenant se poser en lieu de débat avec un « forum prospectif » où les personnes qui ont pris la parole ces derniers jours seront invitées. Qu’il est cynique de prétendre s’acheter la paix à peu de frais maintenant que toutes les personnes victimes de pédocriminalité sont humiliées. Il faudra être à la hauteur dans la manière de poser les termes du débat en janvier. Dans les pages de Libé, avant annulation, il était fait mention de deux discussions, l’un sur la « liberté d’expression » et l’autre sur « la représentation érotique des rapports hommes-femmes dans le monde post-#MeToo ». Un intitulé encore une fois, dramatiquement à côté de la plaque. 

Nombre de talents seront rassemblés aux 50 ans du FIBD. Quels moyens seront réellement alloués pour trancher ces « questions aussi anciennes que l’art » comme le dit le communiqué ? Qui sera mobilisé pour qu’il reste une trace de ces échanges, qui concernent l’industrie de la BD et la société dans son ensemble ? Peut-on in fine encore espérer que le monde l’art réussisse à tirer des leçons de cet épisode ? Le défi est devant vous, chèr·es organisateur·ices du FIBD.


Image à la Une : Couverture de Petit Paul, Bastien Vivès (Glénat, 2018)

* Mise à jour le 16 décembre, 11h : Bastien Vivès a publié un communiqué sur son compte Instagram jeudi 15 décembre 12h. Il y présente notamment ses excuses à Emma.

Voir les commentaires (3)
  • Un grand merci pour cet article, très juste et très censé. La mobilisation importante et inédite me donne un peu d’espoir, et j’espère que les maisons d’éditions impliquées vont aussi avoir des comptes à rendre pour s’être enrichies sur cet effroyable fléau.

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