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La culture de l’inceste : un essai pour en finir avec le principe de domination

La culture de l’inceste : un essai pour en finir avec le principe de domination

En France, presque une personne sur dix est incesté·e. Comment, alors, pourrait-on encore soutenir, avec l’anthropologie et les discours médiatiques mainstream, que l’inceste est un interdit universel ? « L’inceste est partout. S’il est tabou de le dire, il n’est certainement pas tabou de le faire. » Voici ce que nous adresse La Culture de l’inceste – ouvrage pluridisciplinaire co-dirigé par Iris Brey et Juliet Drouar, aux côtés de Wendy Delorme, Dorothée Dussy, Sokhna Fall, Ovidie et Tal Piterbraut-Merx paru en septembre chez Stock. L’inceste est « un acte de domination structurel, et donc également structurant, de notre société ». 

Lorsqu’au cours de l’été 2022, j’apprends la sortie prochaine de La Culture de l’inceste, je suis envahi d’un puissant sentiment d’espoir. Sans doute étions-nous nombreux·ses dans ce cas ? Presque une personne sur dix, c’est beaucoup. Et, comme l’explique l’anthropologue Dorothée Dussy, « compte tenu du désastre intérieur déclenché par une enfance incestée, l’attente vis-à-vis d’un savoir qui permette de comprendre l’inceste s’apparente parfois à une course pour la vie ». Répondre à la nécessité de produire un tel savoir, indispensable tant pour les personnes concernées que pour que notre société, se regarde dans les yeux : voici à quoi s’emploient les sept co-auteur·ices. 

De l’urgence de penser l’inceste comme un trauma collectif

Le point de départ des co-auteur·ices est le suivant : si 6,7 millions de Français·es sont concerné·es, c’est que l’inceste n’est pas une exception pathologique, mais une règle – un trauma collectif, dont il est urgent de mesurer l’ampleur. La culture de l’inceste qui est la nôtre se définit ainsi, par analogie avec la culture du viol, comme « une pratique inscrite dans la norme qui la rend possible en la tolérant, voire en l’encourageant ». La culture de l’inceste implique, de l’incesté·e à l’incesteur, « un lien de proximité, d’autorité, de confiance, de dépendance et d’amour » (extrait de la définition de l’inceste par l’Association internationale des victimes de l’inceste – AIVI) : elle existe donc en continuum avec la culture de la pédocriminalité, qui repose sur un lien de même nature.

Ce livre sera une façon de déplacer la question de l’inceste du champ de l’intime, du cabinet des thérapeutes ou des cours de justice, pour la placer dans le champ public.

Iris Brey

Comprendre l’inceste en ces termes, c’est se positionner radicalement hors des cadres d’analyse prévalents sur le sujet (sortir du débat psychanalytique, juridique, ou du témoignage), afin de « placer la question dans le champ du public ». « La réponse clinique n’est pas la seule pour réparer l’inceste », affirme Iris Brey : comment une réparation des individus serait-elle possible, en effet, si le système alimente son échec ? Les militant·es, chercheur·ses, thérapeutes et artistes réuni·es s’emparent ainsi de la nécessité de formuler une « réponse politisée et collective à l’inceste ».

L’introduction, qui retrace pas à pas la fabrication du livre, confirme ce dont il aurait été naïf de douter : autour de l’inceste, « l’empêchement de la parole est systémique ». Le projet naît de la rencontre entre des réflexions qui – malheureusement si peu entendues, répandues – posaient déjà, parfois depuis longtemps, la question du « pourquoi ». Juliet Drouar, Dorothée Dussy, Sokhna Fall et Tal Piterbraut-Merx avaient écrit précédemment sur le sujet. Seulement, une fois le travail engagé, presque un an s’écoule avant de trouver les contrats nécessaires à sa publication. Au-delà des efforts colossaux réunis pour arriver jusque-là : comment tenir jusqu’au terme, lorsqu’on expérimente soi-même la loi du silence dans sa chair ? Dorothé Dussy hésite un moment à quitter le projet. Deux des autrices présumées se retirent. Tal Piterbraut-Merx – chercheur·se en philosophie politique à propos des relations adulte-enfant et militant·e – s’est suicidé·e au cours de l’écriture, le 25 octobre 2021. 

La Culture de l’inceste, dont on comprend donc que la parution relève du miracle – ou plutôt, surtout, de l’exploit – se structure en deux mouvements. Le premier s’intéresse aux institutions qui incarnent la culture de l’inceste ainsi qu’aux mécanismes qui permettent sa reconduction (chapitres de Sokhna Fall, Juliet Drouar et Tal Piterbraut-Merx). Le second montre comment les productions culturelles (entendues au sens plus restreint d’ensemble de savoirs et d’œuvres disponibles) participent de la culture de l’inceste en jetant le voile sur sa réalité (chapitres de Dorothée Dussy, Iris Brey et Ovidie). L’ouvrage se termine avec Cela, courte fiction, écrite à plusieurs mains, avec le support de Wendy Delorme. 

La famille, berceau des dominations

80% des violences sexuelles exercées sur les enfants ont lieu dans le cadre familial. Est-il, dès lors, encore possible d’ignorer les liens entre la structure familiale hétérocispatriarcale occidentale et ces violences ?

L’inceste est un apprentissage érotisé de la domination.

Dorothée Dussy, citée par Tal Piterbraut-Merx

Juliet Drouar et Tal Piterbraut-Merx questionnent et répondent : non. La naturalisation de la « famille » et de ses supposées vertus protectrices est, en réalité, cause et condition de possibilité de l’inceste. Car cette structure (une personne dite homme + une personne dite femme + enfants biologiques), explique Juliet Drouar, est celle qui organise, à la plus petite échelle, la domination par le sexe et par l’âge sur laquelle repose notre société. Dans ce cadre, l’inceste est un acte de domination (parmi d’autres), à la fois « prévisible et nécessaire à la reconduction de ce type de communautés ». « L’inceste est un apprentissage érotisé de la domination », ajoute, en miroir, Tal Piterbraut-Merx, reprenant les mots de Dorothée Dussy dans Le Berceau des dominations (2013, éd. La Discussion). Si la famille réalise la fonction éducative qui lui est associée, c’est ainsi surtout pour « éduquer à se taire, à plier sous le joug de l’ordre social »

Le refus généralisé de renoncer à la fiction de la famille fonctionnelle place ainsi non seulement les voix, mais aussi les mémoires traumatiques sous silence. Comme le rapporte Sokhna Fall : « c’est l’enfant qui croit devoir s’accuser (…) et l’adulte qu’on protège ». Par dessus les difficultés rencontrées par les personnes concernées pour se souvenir (le vécu d’un événement traumatique déclenche une « tempête neurologique » qui peut provoquer l’amnésie), l’ensemble du corps social (parfois y compris les personnes incestées) construit des théories échappatoires, qui ont pour fonction d’alimenter un doute suffisant pour nous permettre d’oublier, ou de détourner le regard

Sciences sociales, représentations, discours : cesser de jeter le voile 

Quel meilleur exemple de théorie échappatoire que celle de Lévi-Strauss, selon laquelle l’inceste est l’interdit universel à la base du fonctionnement de toutes les sociétés humaines ? « La pratique réelle de l’inceste ne change rien à la bonne marche du monde et de l’économie, ni à la bonne marche de la famille », objecte Dorothée Dussy, tout simplement. Des critiques de cette théorie ont été formulées dès les années 1990, notamment par des autrices et des anthropologues féministes (Nicole-Claude Mathieu, Gayle Rubin, Jeanne Favret-Saada, etc.). Pourtant, l’anthropologie patriarcale continue de la porter – les médias, de la relayer (pour illustration, l’interview complètement hors sol donnée par Maurice Godelier au Monde pendant #MeTooInceste, suite à la sortie de La Familia grande de Camille Kouchner). 

[L’inceste est] montré comme un interdit, mais reposant sur le consentement, une attirance inéluctable, mais qui ne peut être combattue.

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Iris Brey

Représentations cinématographiques et pornographiques participent également à jeter le voile, main dans la main – non pas en excluant la représentation de l’inceste, qui « crève les yeux » à l’écran, affirme Iris Brey – mais en excluant sa représentation en tant que violence. Aussi bien dans les blockbusters que dans les films valorisés par la critique traditionnelle, l’inceste adelphique et l’inceste mère-fils est omniprésent : il est alors « montré comme un interdit, mais reposant sur le consentement (…) une attirance inéluctable, mais qui ne peut être combattue », ou un rite de passage à l’adulte. L’inceste père-fille est, au contraire, très peu représenté, tout du moins explicitement (le Code Hays l’interdit aux Etats-Unis jusqu’à la fin des années 1960). L’adaptation de Lolita de Nabokov par Kubrick marque un tournant, à partir duquel « la (très) jeune fille devient la séductrice et tentatrice ». L’inceste père-fille devient représentable, à condition d’en faire porter la responsabilité à la fille, la Lolita (comme dans Twin Peaks, par exemple).

Dans le porno, c’est l’inceste à profusion : « step mom est de loin le tag le plus recherché au monde » sur les plateformes de streaming, nous apprend Ovidie. Si le porno constitue, comme elle l’explique, une sorte d’antichambre de la vie, une « forme transgressive d’expression » qui vient déterrer les fantasmes que la société ne formule, c’est inquiétant. Si la figure de la step mom porte, comme la Lolita, la responsabilité d’initier l’inceste, elle ne franchit pas la barrière du viol. Ici aussi, la mise en scène nous conduit donc à « accepter l’idée d’un inceste sexy, amusant, divertissant et surtout consenti »

En finir avec une société fondée sur le principe de domination

Que faire, alors, à partir de là ? Comment en finir avec une société dont l’inceste cristallise, dès le berceau, le principe fondamental : la domination ? Cela, qui termine le livre, esquisse une réponse sous forme d’impossible conclusion. Si l’on s’en tient à la réalité, les propositions des co-auteur·ices sont nombreuses. « Entendre, réhabiliter le corps qui parle » (Sokhna Fall). « Remettre en question le principe de domination qui infuse nos liens aux autres et qui constitue l’altérité et soi-même » (Juliet Drouar). « Conjurer l’oubli de l’enfance » (Tal Piterbraut-Merx). « Régler son compte à l’anthropologie patriarcale » (Dorothée Dussy). « Regarder l’inceste du point de vue de l’enfant » (Iris Brey). « Ne plus se poser la question de ce que la pornographie fait au réel, mais affirmer qu’elle est déjà ce réel » (Ovidie). 

Une dernière piste, enfin. Pour terminer l’introduction, Iris Brey cite un fragment d’Ann Cvetkovich, dans An Archive of Feelings, Trauma, Sexuality and Lesbian Public Cultures, à propos du « lesbianisme comme un effet salutaire de l’abus sexuel ». En tant que personne incestée, j’ai mis plusieurs années à accepter, comprendre comment ma queerité pouvait être liée à ce vécu et en constituer une forme de réappropriation (tant du point de vue de la sexualité que celui de l’identité de genre). Aujourd’hui, j’aimerais que nous n’ayons plus honte d’investir et de revendiquer la queerité comme un espace de réparation. Car qu’est-ce qu’être queer, si ce n’est inventer d’autres modes de relation qui détruisent les fondements de la domination masculine, et plus largement, le principe de domination en général ?


Iris Brey et Juliet Drouar (dir.), Wendy Delorme, Dorothée Dussy, Sokhna Fall, Ovidie, Tal Piterbraut-Merx, La Culture de l’inceste, éd. Seuil, 2022

Image à la une : My Little Princess, Eva Ionesco, 2011

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