Arthur Chambry, bidouilleur ultra productif

Arthur Chambry "Hélas," ©Roman Cadre

Arthur Chambry est un jeune artiste découvert par le prisme de la musique lors d’un live présenté à La Capela. Il fonde son label CINDYS TAPES en 2013 où il sort sur cassette et digital ses productions ainsi que celles de ces potes. Comme des artistes tels que Johan Papaconstantino, il met en scène ses différentes pratiques à travers la vidéo clip. Il combine et distingue musique pop et art contemporain. Effectivement, outre la musique, il s’avère porter plusieurs casquettes arborant la vidéo, la performance, le son, l’installation, l’illustration, l’écriture… Bref, Chambry est un bidouilleur ultra productif que nous tenions à vous présenter au travers d’échantillons allant de ses différents travaux jusqu’à son dernier projet, une série de trois EP. Le premier volet « Hélas, » sortira le 24 février 2018.

Extrait Storyboard

Storyboard, publiée en 2016, a comme un air d’une vidéo de Pierrick Sorin « Les réveils » : tu mets en scène ton quotidien, où tu sembles singer l’extimité, le tout sur ta bande son.

Arthur : Comme je l’avais fait avant avec Guuzen, un album vidéo, je voulais reproduire cette expérience avec un aspect plus narratif. Avec des clips qui faisaient sens, ayant un scénario, dans lesquels j’allais jouer pour créer des actions, des événements, pour partager des sensations, des sentiments, des idées sur différents sujets. Avec toutes les contraintes de tout faire tout seul, il fallait considérer la moindre chose comme potentiel événement pour mon film. Il y a quand même une pote des Beaux-Arts qui m’a proposé de l’aide pour quatre clips. J’étais ravi au final, déjà parce que je sortais du truc « ouais je fais tout tout seul » et surtout parce que ça a permis au projet d’avoir des clips mieux foutus et plus fournis au niveau de la réalisation. Mais j’ai beaucoup de mal à intégrer des gens dans ce que je fais. Enfin, ça se voit avec Storyboard, qui exprime une grosse solitude. J’en suis pas fier mais je le dis, car je fonctionne comme ça. J’ai employé la VHS car je connaissais l’expérience et c’est important pour moi de fixer les choses sur un support physique, qui peut exister à la vue et au toucher. Aussi parce que je suis jusqu’au-boutiste. Elle s’est très peu vendue. Même moi, je n’ai plus magnéto.

Juste pour l’anecdote, pour « my very first karaoke » (à 8:06 dans Storyboard), t’as inventé une sorte de langage de feu?

Je chante en karaoké. Ma pote des Beaux-Arts, justement, est Japonaise. Du coup, je lui ai demandé de me traduire la chanson, qui s’avère être une chanson d’amour. Ensuite, j’ai écrit une traduction en essayant d’écrire des paroles dans un français se rapprochant phonétiquement de la chanson japonaise.

Quand j’ai découvert tes compos, et surtout tes vidéos, j’ai tout de suite pensé, classique, à R. Stevie Moore, Ariel Pink ou, plus récemment, Calvin Lecompte

En fait, j’ai fait un mémoire sur l’esthétique du son low-fi. C’est évidemment des gens dans lesquels je me reconnais. Ariel Pink a commencé la musique dans les années 90, époque à laquelle le 4 pistes cassettes et les cassettes pouvaient être vraiment les seuls moyens du bord, contrairement à maintenant. L’approche est donc forcément différente. La notion de moyen du bord aujourd’hui est assez intéressante pour pas mal de choses, que j’ai un peu la flemme de développer. C’est écrit dans mon mémoire.

Justement, j’aimerais savoir, quel est ton rapport aux machines et à la composition ?

Ça m’a fait marrer d’utiliser, de détourner des vieilles machines. Par exemple, j’ai une ancienne tablette d’enfant pour dessiner sur TV, j’ai la machine pour numériser. Du coup, j’en fait une animation pour Storyboard. Mais aujourd’hui, ça me plaît d’appartenir à quelque chose de plus contemporain et non juste à la vague vintage. Là, j’utilise essentiellement un synthé. C’est beaucoup plus simple. Il y a une partie de moi qui désire un côté plus pop. D’une certaine manière, d’être moins enfermé dans une niche. Mes chansons sont moins expérimentales. Même si je garde évidemment l’expérience et une identité lié aux beats que je produisais et qui m’est chère.

Extrait de Storyboard.

De tes premiers tracks à maintenant, on capte cette évolution de l’expérimentation lo-fi proche de la vapor-wave à la chanson pop. Peux-tu revenir sur ce processus ?

Alors je ne suis pas du tout instrumentiste. Quand j’étais plus jeune, j’étais à fond hip-hop nineties. J’ai débuté la musique en bidouillant. J’ai téléchargé des a capella de raps pour les caler sur des instrus que je chopais aussi. Après, je me suis dit qu’il fallait que je fasse mes propres instrus. Quand je les réécoute, je me dis que c’était complètement gogole. Après, j’ai utilisé le sample, en mode boucle en essayant de lui donner une caractéristique en enregistrant sur de vieux samplers, sur des cassettes. Ça fait maintenant deux ans que je me suis vraiment mis à la composition pour mes chansons. J’arrive plus à m’identifier là dedans et, surtout, j’arrive à avoir plus de liberté pour faire mes propres structures, pour écrire.

Là, je me retrouve avec vingt-quatre chansons. Du coup, je prépare un triple album. Je sors trois albums de douze titres, le troisième sera un peu plus neuf avec des idées que je développe en ce moment. Les deux premiers seront vraiment le résultat de ces deux ans à initier ce projet de chansons. Je ne me voyais pas du tout faire un album de trente six chansons. C’est complètement débile, déjà par rapport à la consommation de la musique aujourd’hui, si tu ne prends pas en compte que les gens écoutent trois titres et après c’est fini. Puis ça me permet d’avoir de la visibilité sur une longue durée. Je prépare trois clips, un pour chaque album. Je suis hyper excité par ce truc là, de proposer ça en forme, bien établi, bien foutu. Et sortie cassette, évidemment.

Pourquoi sur cassette, y a-t-il une raison autre qu’économique et fétichiste?

Parce que moi, c’est un support que j’écoute, tout comme le digital et le streaming. J’ai plein de cassettes. Sur mon label, on en sort aussi. C’est important d’avoir un objet physique et le vinyle, c’est compliqué, c’est cher, même si on entrevoit pour le label une possibilité de faire du vinyle.

Comment tu abordes l’écriture de tes chansons, tu écris des poèmes aussi il me semble?

J’écris des poèmes oui, mais mes chansons c’est souvent le résultat entre la fiction et l’expérience personnelle, l’exagération de situations vécues. J’aime bien être à la frontière entre le premier et second degré car il y a ce côté très délicat de comment ne pas être trop lourd ou trop dans la blague.

Comment tu envisages le live?

J’ai un peu deux facettes : le live et l’expérimentation sonore. Je tiens à les garder parce qu’il y a deux mondes qui peuvent s’intéresser à moi, le public de l’art contemporain et le public du live musique. Je me pose cette question : qu’est-ce que je présente en live ? Qu’est-ce qui peut-être pertinent de montrer, plutôt que d’être encore un mec sur ses machines ?

Drip Drop, c’est une expérimentation sonore que tu renouvelles souvent. C’est quoi ce projet?

J’ai présenté Drip Drop plusieurs fois et de manière évolutive. Le truc, c’était de faire une sorte d’installation avec laquelle je puisse jouer. Ma dernière performance, j’ai voulu la présenter encore sous une autre forme lors de Radiolaria, à la Station Gare des Mines, entouré du collectif Outreglot,entre autres. C’est Marie Limoujoux qui gère « Viziradio »,  du Wonder/Liebert, qui m’a invité. Elle bosse également avec moi sur le label. J’avais fait des gongs en mousse où je déclenche un sample en frappant dessus, avec un micro planqué dedans. J’ai la chance d’avoir une base technique, avec l’école de cinéma plus les Beaux-Arts. Ce côté, je ne le renie pas du tout. J’en suis très content de ce truc, il y avait en plus une vraie composition visuelle qui me plaisait bien. 

Quel a été ton rapport avec ces écoles?

J’ai fait une licence dans une école de cinéma en option son à Rennes et un master aux Beaux-Arts du Mans en section « design sonore ». C’est un truc qui ne me correspondait pas du tout, au final. C’était une très bonne formation, très technique. On était que huit, mais je n’avais rien faire là. Je préfère être entouré de gens qui ne me concernent pas directement, j’ai deux grands frères qui sont artistes aussi. Le plus grand, Quentin, est illustrateur, il fait de la céramique et il fait aussi beaucoup d’éditions, il est hyper productif. Justement, ça a été une référence, ainsi que son entourage, avec la galerie 126 qu’il a monté, son crew de graffeurs Modern Jazz. Il y a aussi les gars de la scène skate dans laquelle mes deux grands frères évoluaient. J’ai toujours considéré ma musique comme lui pouvait réfléchir sur le dessin. Je ne me suis jamais vu comme un musicien, car je n’ai jamais été entouré par une sphère de sikos. En fait, mes références dans l’art se sont faites grâce mon grand-frère et à plein de rencontres plus qu’à l’école, qui a juste été un outil.

Dernière chose, le vêtement, c’est aussi quelque chose à laquelle tu m’as l’air de faire très attention et que tu bricoles aussi toi même?

C’est devenu hyper important depuis cette expérience avec Zoé Guédard, mon ex copine qui a une vision de la mode très intéressante. Elle m’a totalement décomplexé avec ça. Dans mes performances, je réfléchis à fond sur ce que je vais me mettre, comment potentiellement composer avec le vêtement, lui donner une force narrative. Comme à La Capela, t’as du voir, où je me désapais petit à petit. J’avais commencé hyper vêtu, puis j’ai fini en marcel. J’avais prévu chaque couche de vêtement pour changer un peu d’allure, en réfléchissant à comment j’allais me présenter aux gens. C’est encore une manière de se démarquer et surtout, d’affirmer un personnage. Tu arrives à véhiculer beaucoup de choses sans avoir encore rien dit. Avant, j’aurais beaucoup moins assumé, parce que peut-être que je voyais ça comme quelque chose de superficiel.

Arthur Chambry lors du du festival Setu, festival de performance en campagne bretonne ©Marie-Noelle Gilles

Le 24 février au Pavillon des Canaux (Paris), release de Hélas,+ édition Bob Brokenfield + performances

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