Anne Gillis. « Ressentir n’intime pas de comprendre »

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Crédits : David Laskowski

Énigmatique, indiscernable, mythique, fascinante et rare sont les adjectifs les plus couramment employés par les admirateurs de la plasticienne et musicienne Anne Gillis. Après avoir secoué la scène expérimentale underground des années 80 et s’être plongée dans le silence pendant une quinzaine d’années, celle que l’on connaît aussi sous les pseudonymes de Devil’s Picnic ou de Manon Anne Gillis a amorcé un come back scénique inattendu en 2017 en proposant Psaoarhtelle, performance inédite conjuguant sons et poésie somatique.

Aujourd’hui, c’est le pressage limitée à 230 exemplaires du 45 tours picture disc Fuel 217, édité sur le label Présence Capitale D’Avantage, qui met à nouveau en lumière le talent de la musicienne. Talent qu’elle partage ici aux côtés de celui du trompettiste et compositeur Jac Berrocal. En exclusivité pour Manifesto XXI, Anne Gillis a exceptionnellement accepté de répondre à quelques questions.

Manifesto XXI : Si vous deviez nous présenter Fuel 217 le dernier 45 tours où vous apparaissez en duo avec Jac Berrocal, qu’en diriez vous ?

Anne Gillis : En mars 2017, au Festival Sonic Protest, Tristan Koreya me transmet le numéro de téléphone de Jac Berrocal ainsi que ce dernier le lui a demandé. Je lui téléphone, il viendra assister à ma performance Psaoarhtelle. Sacrée rencontre, nous parlons longuement dans la loge. Peu de temps après, Jac me propose de partager un projet artistique. Il me montre une gouache qu’il vient de peindre et me parle des liquides lourds qu’elle illustre. Sacrée perspective. Peu de temps après, je chine mon bidon d’huile De Dion-Bouton, en acier zingué, assemblé par rivetage, moment de grâce. J’en fais sourdre les remous et les bulles d’air. Jac reçoit très fort ces matières mouvantes où il s’immerge avec sa trompette de poche.

Qu’auriez-vous envie de dire sur votre collaboration artistique avec Jac Berrocal sur ce picture disc vinyle ?

L’équipement analogique qui m’accompagne depuis 1983 avait besoin, après mes années de silence, de mains expertes pour “reprendre du service”. Une fois chose faite, vient le moment d’enregistrer Fuel 217. Sacré échange que d’être aux manettes tandis que la trompette de poche de Jac s’aiguise. Puis nous mixons à 4 mains, sacré partage. La bande magnétique de Fuel 217 est prête pour sa gravure et rejoint la gouache de Jac.

Comme a pu encore le constater votre public lors de votre dernière performance Psaoarhtelle présentée aux quatre coins du monde, vous avez toujours travaillé le son d’une manière physique, privilégiant le rapport direct entre le corps et le son, vous définissant d’ailleurs vous-même, bien plus comme une sculpteuse de sons que comme une musicienne. Comment s’est déroulée votre approche créative durant la réalisation de ce dernier 45 Tours ?

Comme une évidence, coulant de source.

J’ai pris mon bidon d’huile à bras le corps et me suis immergée dans ses/nos jaillissements, roulis, tangage, bref l’immensité des possibles de cet extraordinaire réservoir à sons, renfermant les liquides lourds que j’avais mûris, à main contre oreille.

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Crédits : David Laskowski

Après une longue période de silence qui s’est étendue sur près de 15 ans, votre actualité semble s’accélérer à nouveau. Avec la réédition de votre morceau “Éventail à silence” sur la compilation Rien Ni Personne sur le label Nostalgie de La Boue, votre tournée mondiale Psaoarhtelle et la sortie de Fuel 217 sur Présence Capitale d’Avantage cette année, peut-on considérer que vous en avez définitivement fini avec le silence ?

Actualité ? Je suis simplement restée fidèle à ce et ceux qui compte-nt à mes yeux, dont André Lombardo ; ardent défenseur de toutes les formes de création hors des circuits consensuels, qui m’a découverte en 1983 et qui est l’éditeur de notre picture disc ; ainsi qu’à l’immensité des petits riens qui m’inspirent, en “faisant les choses” au moment où je les ressens pleinement.

Définitivement fini avec le silence, je n’en sais rien.

Vous n’avez cessé de fasciner, votre travail touchant aussi bien les sphères de la musique expérimentale, contemporaine, improvisée et même la scène techno où votre jeu sur la répétition a marqué les esprits, notamment avec votre premier album Lxgrin et plus particulièrement avec le morceau “Nweedehne”. Votre création est également plastique, créant des objets sonores. Quelle différence faites-vous entre vos enregistrements, vos sculptures et vos performances, si il y en a une à vos yeux ?

Je n’en fais pas.

De même que vous mettez en relation “le monde des sons”, qui vous a attiré très tôt et dans lequel vous vous êtes plongée en chair et en os, avec le silence, dans lequel vous vous êtes également immergée pendant 15 ans… Vous mettez également en perspective ce qui est de l’ordre de l’intime et du secret avec ce qui est universel et exprimable… En ayant voyagé au travers de toutes ces dimensions en tant qu’artiste et en tant que femme, qu’y avez-vous trouvé ?

J’ai tout simplement plongé, voyagé, vogué au gré de mes désirs, en héritière des milliards de chants d’oiseaux, de respirations, de derniers soupirs, de bulles de salive, de gargouillements, de gouttes de pluie, de battements de cœur, qui m’ont précédée, de quoi rester humble.

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Crédits : David Laskowski

Comme nous l’avons vu précédemment, vous avez toujours travaillé le son d’une manière brute si je puis dire et en même temps, vous avez fait des études de lettres. Or on constate, en se promenant sur votre site, que ce n’est qu’après avoir vécu tout ce processus d’immersion physique dans le son comme dans le silence ou encore en reliant votre jardin secret à l’aspect universel qui touche tout un chacun, qu’est apparu, dans un premier temps et de manière inconsciente, le premier mot formé par les titres de vos albums. Que représentent les mots et le langage pour vous ?

Ce mot, l’ambre, s’est comme offert de lui-même.

Que représentent pour moi les mots ? Des sons, un exemple : “Secret in” pièce 6 de la face A de Lxgrin.

Il ne s’agit pas pour moi d’une “expérimentation” ou d’un “processus”, mais simplement de ma façon de partager ma vie avec les bruits et les sons.

Vous nous expliquez lors d’une interview dans l’émission de radio Histoire(s) Sonore(s), que finalement, sans vous en être tout de suite rendu compte, vos créations tournaient toujours autour de la vie fœtale. Serait-il judicieux de dire que votre processus artistique nous invite dans son ensemble à un retour à cette vie fœtale avec toutes ses sensations, notamment sonores pour ensuite naître à nouveau et arriver enfin au langage avec un premier mot… Est-ce l’interprétation que vous donneriez aujourd’hui avec le recul de votre travail ?

Interprétation ?

Ressentir n’intime pas de comprendre, de chercher à expliquer.

Tout comme se plonger dans l’eau de son bain pour savourer un moment d’intimité, le moment présent…

Et si l’on ne ressent rien, il en va de même

Par Sonia Keating

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