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Ammar 808. Moksha électronique avec Global Control / Invisible Invasion

Ammar 808. Moksha électronique avec Global Control / Invisible Invasion

Si vous lisez nos lignes, il ne vous aura pas échappé que depuis une petite dizaine d’années, une scène prolifique d’artistes basés en Europe s’attache à rendre aux cultures musicales traditionnelles leurs lettres de noblesse en les (ré)adaptant ou en les modernisant afin de satisfaire les attentes des auditeurs contemporains. Deux ans après le percutant Maghreb United, Ammar 808 invite à la méditation sur le dancefloor avec son nouvel album : Global Control / Invisible Invasion, enregistré en dix jours dans le sud de l’Inde à l’aide de voix et de musiciens du pays.

Aux premiers rayons de l’été, le musicien, DJ et producteur de musiques électroniques Sofyann Ben Youssef, alias Ammar 808, dévoilait « Marivere Gati », puissant mantra rythmé aux machines, sur lequel l’envoutante voix de la chanteuse indienne Susha invoque la divinité hindoue Mînâkshî. Ce premier single, indice de choix pour les auditeurs impatients qui, comme moi, avaient hâte d’entendre à quoi allait ressembler ce nouvel opus, laissait présager un focus sur les cultures musicales traditionnelles indiennes. Et plus particulièrement sur les régions du sud imprégnées par la tradition musicale carnatique.

L’héritage musicale du pays se divise globalement entre les régions du nord et celles du sud. Au nord, le courant classique dominant est l’hindoustanie, à l’opposé c’est la musique carnatique. Dans l’hindoustanie, le sitar et les tablas sont rois. Alors qu’au sud, le chant tient une place de choix dans la coutume, et la pratique y est étroitement liée à la danse Bharata natyam.

© Sia Rosenberg

Quête spirituelle sur pistes audios

Ben Youssef s’attache à explorer le folklore d’aires culturelles à la tradition mystique. Lors de son premier long-format, Maghreb United (Glitterbeat, 2018), l’artiste faisait la part belle aux traditions musicales issues des cultures nord-africaines avec les interventions de chanteurs et de musiciens de toute la diversité maghrébine. Il procède à la façon d’un ethnomusicologue dont les recherches deviennent le moteur de son ingéniosité créative. Pour Global Control / Invisible Invasion, il a passé 24 jours à Chennai, en Inde, où il a enregistré dans le studio du chanteur et producteur Paul Jacobs – invité à la guitare sur « Geeta Duniki ».

Son choix du lieu ne découle pas d’une soudaine lubie, ni d’une vision qui aurait conduit l’artiste sur le sous-continent où la musique possède une dimension divine. Sofyann Ben Youssef n’a pas découvert l’Inde avec l’enregistrement de l’opus. Avant de devenir Ammar 808, il avait étudié pendant quelques mois à Delhi où il apprit la pratique du sitar et des tablas. Cette curiosité qu’il a nourrie et qui l’a progressivement mené vers le panthéon hindou, il la lie à sa recherche personnelle de « la liberté et de [sa] propre identité », qui est née suite à la remise en question du système tunisien – son pays d’origine –, impulsé par les Printemps arabes en 2011.

Tout lui semblait limpide avant d’atterrir, il savait exactement comment conduire l’enregistrement de son disque en s’y rendant, mais ce voyage aussi physique que spirituel l’a enrichi d’idées qu’il a remporté avec lui pour la post-production de l’opus, peaufinant ainsi l’authenticité du résultat final.

Cette quête intérieure, motivée par la lecture des mythes, l’écoute de musique carnatique et une profonde réflexion sur les philosophies orientales ont abouti en musique à ces huit tracks où la transe percussive enivre l’auditeur et le transporte dans un paysage où lui apparait les rues bruyantes et bondées de l’Inde urbaine vivant à toute allure ou bien le cérémoniel transcendant des temples ornés des figures chimériques des divinités hindouistes. Un décors audio concret, qui prend forme sous les pulsions électroniques des synthés et des boîtes à rythmes qui tambourinent en cœur avec les percussions jouées par Thanjai Nayandi Melam, K.V. Balakrishnan ou Sunil. Un cocktail électronique immergeant dans une culture millénaire où se côtoie folklore ancestral et modernité émancipatrice.

Quand ce n’est pas de la réinterprétation, ses compositions sont inspirées des histoires mystiques de la mythologie hindou et de ses récits épiques, comme celles du Mahabharata (« Ey Paavi »), légendaire épopée sanskrite. L’artiste poursuit la tradition locale qui consiste en la réinterprétation des musiques classiques pour leur transmission. Il reste également fidèle aux coutumes en intégrant des instruments tels le veena, des tambours mridang (« Summa Solattumaa ») et des interventions de flûtes, qui sont caractéristiques de la musique carnatique.

À l’instar de son précédent opus, il combine la tradition et le folklore avec la modernité des sonorités électroniques. En un sens, il actualise et traduit en musique des mythes intemporels qui peuvent se lire avec une grille de lecture contemporaine. Une approche qu’il associe pour certains titres au « théâtre de rue ». Son interprétation des mythes prend forme à travers les textures et rythmes qu’il dessine, ainsi qu’à l’aide des chants tamouls et des musiciens qui ont été invités à intervenir sur la totalité de l’album.

Évitons les quiproquos

Décidé bien avant la crise sanitaire, le titre de ce nouveau venu fait inopinément écho à la pandémie. Choisi dès 2019, l’intitulé peut aujourd’hui se comprendre comme l’invasion bactériologique invisible qui suscite actuellement un contrôle des populations, privées – pour le bien commun – des libertés dont elles jouissaient auparavant. « Cette année ne fait que souligner à quel point nous sommes vulnérables », précise le DJ producteur installé en Belgique. Mais le choix du titre fait référence à : « la religion, le système monétaire, l’économie virtuelle, les médias et les politiques », qui ont entrainé une « invasion invisible de l’âme et du cerveau », argumente l’artiste.

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Ce second long-format avec le label allemand Glitterbeat pose une pierre de plus pour consolider cette scène de musiques actuelles qui occasionne la redécouverte et la réinterprétation des traditions musicales non-occidentales. Pour le moment le producteur tunisien a uniquement réalisé deux albums avec son projet solo, mais pour chacun, il s’est acharné à défricher une richesse culturelle à partager pour sa beauté et sa sauvegarde. « L’une des différences entre cet album et le précédent est qu’il y a plus de mélodies dans celui-ci, et plus de rythme dans un sens. Le son y est ici plus lumineux », explique Ammar 808.

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Photo en une : © Sia Rosenberg

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