aamourocean, rave émotionnelle

BO de rave flamboyante, de fête foraine tapageuse ou de jeu vidéo épique, on n’a jamais réussi à trancher, et c’est sans doute cette incertitude qui rend la musique d’aamourocean si addictive.

Alliant textures synthétiques, progressions harmoniques éminemment cinématographiques et rythmiques incisives héritées du hardstyle et du gabber, le duo parvient à créer une musique aussi nostalgique que futuriste, à haute teneur émotionnelle. De manière décomplexée et non sans humour, ils fusionnent dans leurs morceaux comme leurs mixes des codes et références très variés, s’inscrivant ainsi dans cette nouvelle scène post-internet qui rend obsolète la frontière mainstream/underground. Très impressionnés – entre autres – par leur dernier EP Enjoy The Silence sorti chez Casual Gabberz, c’est avec une franche impatience que nous attendons en 2019 qu’ils nous surprennent et nous ravissent encore.

/ En dj set le 26.01 Creepy Sisters #2 @ La Java /

Manifesto XXI : Comment êtes-vous arrivés dans le son, à travailler ensemble et fonder ce projet ?

Antoine : Je n’ai aucune formation classique, je travaillais dans un tout autre domaine avant. J’ai habité trois ans en Corée où j’ai commencé à faire un peu de son, dans mon coin, puis en rentrant j’ai retrouvé Ulysse avec qui j’étais au lycée. Je cherchais du taf, je n’étais pas trop inspiré. J’avais envie de switcher. On s’est dit : vas-y on tente de faire de la musique un peu plus sérieusement.

Ulysse : J’ai commencé la musique tôt par le Conservatoire, ensuite je me suis mis à composer de la musique à l’image, puis au moment où je revoyais Antoine, c’est pile le moment où émergeait la witchhouse, la ‘musique internet’, et j’avais envie de tester ce genre de truc. Donc on s’est lancés dans la production électronique sur ordinateur, vers 2012.

Antoine : J’étais DJ avant, j’ai commencé par mixer du hip-hop sur des vinyles.

Ulysse : J’étais vraiment zik intello et lui zik fiesta, donc on s’est fait découvrir des choses très différentes. 

Votre envie de travailler ensemble est venue plutôt de goûts communs ou d’un feeling humain ?

Ulysse : En fait c’est super chiant de produire seul…

Antoine : À deux tu échanges, tu te files des packs de sons, des tips… C’est un vrai bordel, il y a des milliards de logiciels… c’est très long à apprendre.

Ulysse : Il faut quelqu’un qui te dise ça c’est de la merde, plutôt que traîner un mois sur un truc qui ne sert à rien.

Antoine : On s’est lancés assez tard, donc tu n’as pas la même approche qu’à 18 ans non plus, tu as envie de kiffer mais de faire des choses bien, de communiquer dessus, d’y arriver, pas juste être dans ta bulle comme un ado.

Au commencement, qu’est-ce que vous avez essayé de créer esthétiquement ?

Ulysse : Les ambiances de trap instrumentale de producteur – avant que ça devienne à la mode de mettre du rap partout dessus – et de trap hardcore nous ont pas mal inspirés. En fait, c’était la reconversion de l’ex-scène dubstep. Du coup, pendant facilement deux ans, on a essayé de faire ça. Et on n’a jamais réussi (rires). Au même moment on écoutait pas mal de hardstyle, de gabber, mais à la base je n’avais aucune envie de produire ça. Puis il y a eu une phase plus mélodique vers 2013, avec des beaux synthés…

Antoine : C’était une musique dure mais hyper émotionnelle.

Ulysse : En vrai c’est méga Reine des Neiges comme délire.

C’est vrai qu’on retrouve quelque chose de très épique et cinématographique dans votre musique.

Antoine : C’est vraiment ça qui nous a fait triper, en France personne n’en parlait, et la scène en question ne faisait pas grand-chose non plus pour. C’était un peu cheap mais ça nous rappelait des sonorités nineties.

Ulysse : Je pense que les producteurs sont un peu conditionnés géographiquement, tu peux faire la musique de ton pays, de ta région. La trap, à la base c’est ricain : du coup on n’arrivera jamais à faire ça bien, alors que cette musique hollandaise est plus dans nos gènes. Tu auras plus de facilité à produire la musique que tu connais, que tu as écoutée. 

À quel point votre environnement social musical parisien a pu jouer un rôle (ou non) dans votre création et évolution ?

Ulysse : Avec Paul de Casual Gabberz, ça fait un bout de temps qu’on se connait. Déjà à l’époque on se voyait pour discuter de ça, et quand ils ont commencé à faire parler d’eux, je me suis dit, cool, il y a une place pour ces esthétiques. 

À quel point êtes-vous liés à Casual Gabberz ?

Antoine : Ce sont des potes en fait.

Ulysse : On avait fait une teuf avec une expo sur le gaming et le hardcore, qui reconstituait la chambre d’un adolescent fan de gabber, et on avait invité Paul à venir mixer avec nous.

En termes de production, avec Panteros666 on se file des tricks, Tielsie aussi… ce qui est bien entre producteurs c’est la possibilité d’échanger, même avec quelqu’un qui ne fait pas du tout la même chose que toi. Voir les gens bosser, c’est hyper instructif.

Antoine : Mais ça reste très ‘dans le studio’.

Ulysse : Après c’est clair que ce serait bien que quelque chose unifie un peu toute cette scène. 

Vous êtes sur la compilation ‘manifeste’ Inutile de Fuir, qui a eu une importante résonance et qui donne une image unifiée d’une certaine nouvelle scène. 

Ulysse : C’est soudé dans la vision de la musique, après ce ne sont pas forcément des gens qu’on voit tous les jours.

Antoine : Il y a un noyau dur de 4-5 personnes, ensuite c’est une nébuleuse.

© Pierre Fahys

Comment vous retraceriez les grandes phases d’aamourocean ?

Antoine : On fait vraiment les choses à tâtons, au jour le jour. C’est le laboratoire. On considère qu’on en est encore au début.

Ulysse : À mon avis notre grand combat c’est de rendre mainstream nos kifs.

Du coup vous n’avez aucune allergie au mainstream comme certains puristes du milieu alternatif ?

Ulysse : Le mainstream et les musiques de geek ne s’opposent pas du tout, il y a plein de ponts.

Antoine : L’important c’est la manière dont tu écoutes la musique et ce qu’elle génère chez toi. Tout à l’heure j’écoutais Mariah Carey, et je kiffe, et j’ai aucun problème à l’assumer, je m’en fous de ce que les gens pensent.

Est-ce qu’à un certain stade dans votre créativité vous avez été confrontés à des dilemmes du genre ‘cette musique, ce synthé… sont ils politiquement corrects’ ?

Antoine : Globalement on n’a pas trop de limites, on a quand même passé du Céline Dion à la trompette dans notre Boiler Room…

Ulysse : Comme on n’est pas sur un label, qu’on n’a pas de deadlines, qu’on n’a pas de chanteur, de tournée de prévue… pour l’instant autant explorer !

Vous êtes plutôt discrets et mystérieux dans votre manière de communiquer, les gens ne savent pas très bien qui se cache derrière ce blaze. C’est voulu ?

Ulysse : C’est vraiment un boulot à part entière et très difficile de mettre son image en avant. C’est quelque chose dans lequel on ne se voit pas rentrer. Je suis fasciné par les gens qui arrivent à le faire, mais chez nous ce n’est pas spontané et ça ne nous intéresse pas.

Vous travaillez avec quels outils ?

Antoine : Pour les rythmiques on fait que des bruits de bouche (pardon) – non on est tout en numérique, au début on avait commencé un peu à acheter des synthés puis je me suis dit que c’était vraiment trop relou.

Ulysse : Puis tu les as pas revendus pour raquer une amende des impôts…? (rires)

Antoine : Pratiquement il faut faire un choix un moment donné, synthés ou ordi, mais pas l’entre-deux !

Ulysse : Notre base c’est un bureau, un ordi, des enceintes et un endroit insonorisé.

Et côté séquenceur, plug-ins ?

Antoine : On est sur Ableton.

Ulysse : Antoine fait partie de la team Serum, et moi Nexus, on utilise aussi Silent, Massive, Soundtoys…

Comment vous vous répartissez les rôles dans la composition/production ?

Ulysse : Je m’occupe plus des synthés, mélodies, accords, et Antoine plus des rythmiques, mais après il y a de l’échange aussi bien sûr.

Antoine : Il y a des morceaux faits intégralement par l’un, par l’autre, commencés par l’un fini et par l’autre, des fois aussi à deux derrière l’ordi…

L’important c’est que ce soit toujours le morceau qui gagne au final, peu importe le process.

Antoine : Globalement le travail côte à côte on n’y croit pas trop, tu mets un peu de temps à aboutir à ton idée, l’autre il te stresse, ou il s’endort… On travaillait pas mal comme ça au début mais on a souffert…

Ulysse : De toute manière quand tu produis, les trois premières années sont horribles…

Antoine : Tu portes ta croix.

Ulysse : Tu ne dors pas la nuit, en mode est-ce que je suis vraiment une grosse merde… Les trois premières années te servent à apprendre tes tricks…

Antoine : … mais tu prends vraiment cher.

Ulysse : J’avais lu un article comme quoi les zikos c’est un gros milieu de déprimés.

Antoine : C’est pour ça que tu ne vas pas en boîte ! Quand tu croises des gens ils sont là ‘alors t’as fait des morceaux ?’ ‘Non j’ai fait que de la merde, j’ai pas envie de te faire écouter, dégages’. Tu coup tu rentres vite au studio pour faire un truc bien, mais c’est toujours pas le cas, donc tu continues…

Ulysse : Et tes proches qui comprennent que dalle… Qui ont l’air de trouver ça vraiment nul, et après te font ‘ah tiens écoute la nouvelle track de ce gars’ et ils vont encore te faire écouter un truc infernal…

Antoine : Faut vraiment avoir envie, du mental… Après y a plein de métiers comme ça, mais nous on a fait un beau chemin de croix bien lol.

Ulysse : Ça prend un temps fou, en vrai t’y consacres ta life.

Antoine : Au début tu passes des nuits au studio, tu bosses jusqu’à 4 du mat parce que ton synthé pue, tu te demandes si c’est la compo ou la prod qui est naze, ça devient un labyrinthe, tu fais écouter à quelqu’un il te fait ‘mhh, pas mal, je préférais avant’, là t’es dévasté donc t’es là avec ta pelle et tu creuses ton propre tombeau… Puis un moment un truc sort.

Vous produisez beaucoup plus que ce que vous ne sortez ?

Ulysse : On doit sortir 1/10 de ce qu’on produit. Mais maintenant quand je commence un truc, en une semaine à 10 jours je sais si ça vaut la peine de le finir. Donc tu comptes encore deux semaines de taff et ensuite c’est bon.

Antoine : On commence à avoir une vision plus globale de ce qui est intéressant à boucler ou pas, de ce qu’on sait faire ou pas. Tu es conscient des possibilités, tu as moins de fantasmes.

Ulysse : Par exemple il y a des musiques que j’aime, mais je sais que je ne pourrais jamais les produire, donc je fais autre chose, sinon tu repars tout le temps à zéro, un moment il faut se fixer sur quelque chose.

Vous utilisez des samples vocaux ?

Ulysse : On est blindés de soundpacks, mais forcément un moment t’as l’enfer de la question des vocaux qui se pose, car t’en as marre d’utiliser des trucs qui ne t’appartiennent pas, donc maintenant on a vraiment envie de collaborer. C’est aussi important que la prod, et les vocaux c’est vraiment un métier à part entière.

Antoine : Le hook de voix c’est ça que les gens vont retenir.

Ulysse : C’est par ce biais que tu as le plus de chance de passer dans une sphère mainstream.

Vous avez travaillé avec Koché, La Horde… à quel point ça vous intéresse de créer de la musique appliquée à d’autres arts ?

Antoine : Depuis le début on mène un peu les deux de front, la production pour nous et pour d’autres projets, on aime aussi travailler pour les autres si les propositions sont artistiquement intéressantes, après on n’est pas tranchés, on suivra le cours des choses suivant ce qui fonctionne le mieux. 

Et la scène ? Live, dj set ? Quelle place ça occupe pour vous ?

Ulysse : Le live ça a un sens de s’en préoccuper si une tournée s’organise, mais là, comme ça, ce n’est pas dans nos envie spontanées.

Antoine : Quant au dj set, c’est vraiment du fun.

Ulysse : On se destine quand même plus à une carrière de producteurs de studio. Le dj set c’est vraiment cool, mais pareil c’est un vrai taf de s’occuper du démarchage etc, on ne se sent pas de s’en occuper.

Antoine : On traîne pas en boîte pour chopper des gigs. On laisse les choses se faire, si on nous propose de jouer très bien, on est grave chauds.

Ulysse : Le seul endroit où l’on sait qu’on peut avoir une action sur les choses, c’est le studio. Donc on se concentre là-dessus.

Puis, l’univers dj sets ça peut être un milieu assez dur, je ne m’y sens pas méga à l’aise.

Antoine : Après les gars qui tournent beaucoup te disent qu’ils n’ont plus le temps pour créer. Tu veux toujours ce que tu n’as pas.

Puis faut que ça ait du sens pour nous, honnêtement débarquer dans une teuf à 2h du mat où les gens sont ré-bous, te connaissent pas trop ou s’en foutent un peu de ce que tu fais, prendre ton cachet de 200 balles et te réveiller le lendemain avec des cernes… bon.

On préfère faire moins, mais bien, comme la belle teuf avec Casual Gabberz pour notre release party de l’EP de juillet.

© Pierre Fahys

Vous disiez que visuellement votre délire ce n’était pas de vous vendre comme personnages, du coup quel est votre angle ?

Ulysse : On trouve ça très important le visuel, on bosse toujours avec notre pote Killian Loddo (NDA Paris). On adorait les pochettes 3D, ambiance PC music… On était partis dans ce genre de trucs avec lui, qui arrive à le faire à sa sauce. On y réfléchit sur le moment, c’est un peu du hasard en fonction de ce que Kilian a dans son ordi, on scroll et on se dit tiens ça c’est cool. On a confiance en lui, on respecte son taf, ça se fait de manière spontanée. Quand on fait des clips, pareil on laisse carte blanche. On agit avec nos collaborateurs de la même manière qu’on aime taffer quand on vient nous chercher pour du son.

À quoi peut-on s’attendre pour les prochains mois ?

aamourocean : Il y a pas mal de tracks, collabs, remixes ready à sortir, restez à l’affût !

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