À vif. Kery James fait dialoguer « deux France »

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Théâtre. Ils sont deux. L’un est blanc, l’autre est noir. L’un a toujours joui des privilèges inhérents à la situation sociale de sa famille, l’autre a grandi dans les tours d’Orly. Tous deux sont parvenus jusqu’aux portes du prestigieux Barreau de Paris et doivent, ce soir, se soumettre à l’épreuve du feu : un duel d’éloquence au cours duquel ils tenteront de résoudre une épineuse question, « L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? ». Soulaymaan (Kery James), le banlieusard parvenu à briser le plafond de verre, soutiendra la négative. Yann (Yannick Landrein), qui semble n’avoir jamais avoir posé un orteil hors de Paris, devra défendre la positive.

À la croisée des « Deux France »

On avait davantage l’habitude de croiser le rappeur, poète et humaniste Kery James au détour d’un concert que sur les planches d’un théâtre. Avec la volonté de se présenter là où on ne l’attend pas, de s’adresser à un public peu coutumier de son art, il met sa plume incandescente au service d’une œuvre forte en convictions. Son but ? Faire se rencontrer ce qu’il appelle les « Deux France », ces deux entités vivant sous un même drapeau mais ignorant tout l’une de l’autre. Se méprisant, parfois, reliées par les seules représentations véhiculées par la parole politique et les médias. Et ça marche : dans la salle, on retrouve un public différent de celui qui peuple les théâtres habituellement. À Rennes, au Théâtre National de Bretagne, c’est jeune, c’est vieux, en chemise bien repassée ou en pantalon de survêtement – et, à la fin, c’est d’un seul homme que tout le monde se lève pour acclamer les deux énergiques interprètes.

Les deux France se rencontreront au théâtre, dans le réel et peut-être même, échangeront. Ce sera déjà un petit pas vers le vivre ensemble. Les montagnes sont faites de petites pierres.

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Rôles inversés, clichés renversés

Ce dialogue acide amorcé entre les deux faces d’un même pays qui ne se comprennent pas, ou du moins pas assez, a le mérite de ne caricaturer aucune des parties prenantes. Quand Yann, issu du 16ème arrondissement, met toute la bonne volonté du monde à rejeter sur les gouvernants la situation des banlieues, il dénonce une réalité à laquelle on ne peut qu’adhérer. Gesticulant, habité, il met en exergue des chiffres scandaleux, pointe du doigt l’absence de réelle méritocratie au cœur de nos territoires. Mais se retrouve inévitablement pris au piège de ses propres privilèges, conditionnant un comportement parfois oppresseur : lorsque lui et Soulaymaan se retrouvent à une fête rassemblant les prétendants au Barreau, tous blancs et gosses de riche, c’est tout naturellement vers le jeune banlieusard qu’il se tourne pour lui demander s’il n’a pas  « quelque chose » pour égayer le restant de la soirée.

Soulaymaan, le jeune banlieusard qui a réussi à emprunter l’ascenseur social, voudrait lui qu’on ne perçoive pas ceux avec lesquels il a grandi comme des victimes, mais aussi comme des décisionnaires de leur propre destin. Il finit par adopter, malgré lui (ou pas ?), un discours similaire à celui de la « start-up nation ». D’un côté, les gens qui réussissent. De l’autre, ceux qui ne sont rien. « Vous voulez faire une population d’assistés, » reproche-t-il à son interlocuteur.

 Ce dont vous avez besoin, c’est qu’ils aient besoin de vous. Mais la banlieue n’est pas une crèche à ciel ouvert, peuplée de nouveaux-nés.

Cette joute verbale, dont la puissance orale est renforcée par la sobriété de la mise en scène de Jean-Pierre Baro, offusque et, souvent, fait rire. Le spectateur est pris aux tripes et amené à ressentir une forme d’implication, qu’il le veuille ou non. Mais difficile de prendre position, tant la pièce excelle dans sa déconstruction des stéréotypes qu’elle dénonce initialement. De ces « Deux France », impossible de retenir l’opposition entre deux blocs rivaux et monolithiques, « dans lesquels tout le monde vit et pense de la même manière », pour reprendre les mots de Kery James.

Il ne reste alors plus qu’une solution : le dialogue, dont À vif jette les bases.

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À vif, un texte de Kery James. 

Mise en scène par Jean-Pierre Baro ; avec Kery James et Yannick Landrein.

En tournée nationale jusqu’au 13 avril 2018 – Plus d’informations ici

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