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A Paris, le porno vintage tire le rideau
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Fin mars, Maurice Laroche ferme définitivement les portes de son établissement, le Beverley, le dernier cinéma porno de Paris. A deux mois de la retraite, l’artisan déplore la fin d’une activité et s’inquiète du devenir de ses clients, comme tout petit commerçant, ou presque !

Une tripotée de tignasses grises déborde des dossiers de fauteuils en similicuir. Une soixantaine d’hommes d’âge mûr redécouvre dans l’obscurité le coup de la panne sèche et des ébats toutes portières ouvertes. Au Beverley, rue de la ville Neuve dans le 2e, les parties de jambes en l’air commencent à midi tapante. Certains sont là depuis des heures, et ce mercredi après-midi, les quatre-vingt-quinze sièges du dernier cinéma porno de Paris ont presque tous trouvé preneur. Les murs transpirent plus que les corps, et la moiteur répercute partout les râles cadencés d’acteurs sans aspérité.

Les galipettes sur pellicule ont pourtant fait long feu sur cet écran. La dernière séance a lieu dans deux mois. Après 34 ans d’activité, Maurice Laroche, gardien affable, septuagénaire et propriétaire du lieu, prend sa retraite. C’est définitif…

« Les films sont morts ! » 

Le petit homme a le regard et les pattes d’oie espiègles, façon De Niro. Surtout quand il parle du Beverley. Il a eu du mal à se résoudre à le fermer. Il a déjà repoussé la clôture de quelques mois. Mais là, c’est bon. Le métier est devenu trop compliqué. D’abord, la fiscalité est trop élevée. Ça devient difficile de boucler. La faute à la TVA appliquée aux films X. Et puis, « les pellicules sont mortes ! ». Impossible de continuer.

L’homme derrière le projecteur met un point d’honneur à diffuser des œuvres des années 60, 70 et 80, en 70mm, des films « où les femmes sont restées nature, avec des seins non-refaits, des poils », des films avec un petit scénario et où « la chaleur de l’image » est préservée. Bref pas du « masturbatoire ». Mais voilà, plus aucun diffuseur n’offre ces contenus. Le dernier est décédé. Et les pellicules du Beverley accusent plus de quarante ans d’usure. « Il ne leur reste plus que deux ans au maximum à tourner », souffle Maurice Laroche, se saisissant d’un film et le déchirant pour en exposer la fragilité. Alors quand même des jeunes lui ont proposé de reprendre l’affaire, il a refusé.

On stage, le cagibi qui fait office de cabine de projection et de repères pour le propriétaire baigne dans une lueur pourpre. Un projecteur à faire pâlir d’envie les canons de la seconde guerre côtoie un fouillis libertin où se mêlent inextricablement jarretelles sur pellicules, papiers froissés et tasses de café. Dans un recoin, un petit écran retransmet les œuvres « adultes » projetés, des corps empêtrés dans des positions incongrues et le ressac langoureux d’une basse et d’un synthé. Aujourd’hui, ce n’est pas ni « Orgasme du troisième type », ni « Mémoires d’une petite culotte », Maurice Laroche a encore oublié le titre du film. Mais celui-ci reste très « nature », au sens propre comme au figuré.

 « On a apporté un peu de bonheur aux gens »

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Le commerçant s’inquiète du devenir de ses clients. Fini le confort, propreté et sécurité, version Beverley, et pas question pour eux de rejoindre le « glauque » de Pigalle.

« Là, je peux vous dire qu’ils ne regardent plus tellement le film mais qu’ils s’interrogent pour savoir où aller après, souffle le cinéaste, le ton grave et désolé. Pour eux, c’est un drame. » Du local de projection, Maurice Laroche jette un œil aux caméras de sécurité. Les clients défilent, apprêtés comme un dimanche, paient leur entrée, ne prêtent pas l’œil aux affiches dénudées, et s’évanouissent dans la salle obscure.

Au Berveley, les amateurs de X entrent en pleine séance, ressortent, rerentrent, comme dans les cinémas d’autrefois. « C’est toute une société qui rentre ici, commente le propriétaire. Des balayeurs aux grands chirurgiens. Ils viennent se faire une petite toile comme ils disent. » Ils viennent également « comme au café du commerce » retrouver des amis, papoter, faire des rencontres.

Le cinéma serait-il aussi un palliatif à la misère sexuelle supposée des hommes ? « Oui ! répond Maurice Laroche. Elle est grande et nous, nous avons apporté un peu de bonheur à ces gens-là » explique-t-il, pédagogue, avant de continuer : « Beaucoup de personnes me disent qu’elles viennent là parce que leur femme est décédée, parce que la dame est malade, ou parce qu’elle ne veut pas voir de films porno à la maison. » Dans la salle, avant de s’en aller, certains remontent leurs braguettes d’un ziiiiiip ! clinquant. Un geste qui, lui, ne disparaîtra pas, à part, peut-être, dans un cinéma.

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