L’Insulte. Affronter le passé, Panser l’avenir. Rencontre

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Tourner le film a été facile. C’est à la sortie que les ennuis ont commencé

L’œuvre du réalisateur Ziad Doueiri (West Beyrouth, L’Attentat, Baron Noir) et de la scénariste Joëlle Touma (L’Attentat, Just Like A Woman) est, à chaque diffusion, une lutte. Après une sortie laborieuse de L’Attentat (adaptation du roman de Yasmina Kadrah) il y six ans, ils reviennent avec L’Insulte. Ce film de procès invoque les tabous de la guerre civile libanaise de 1975 à 1990 opposant les confessions musulmane et chrétienne – une explication résumée qui mériterait bien sûr d’être d’approfondie.

Quinze ans après ce conflit, les deux personnages du film Tony (Chrétien) et Yasser (Palestinien) révèlent des blessures enfouies, un passé trop vite étouffé par la société libanaise. Des tabous si forts qu’une insulte les mène aux tribunaux et provoque une affaire d’État. L’Insulte, un titre à vif. C’est le souffle coupé que nous suivons ce thriller dramatique jusqu’au verdict final, prenant tantôt le parti du Chrétien, tantôt celui du Palestinien. Un film universellement humaniste et optimiste sur la dignité et le pardon, qui pourrait mener le Liban à sa première victoire aux Oscars.

La fiction, prolongement d’une scène vécue

Ziad laisse la parole à Joëlle, présente lors de l’incident entre le réalisateur et un contremaître palestinien. Une altercation qui deviendra la scène d’ouverture du film.

« On habitait un appartement dans une rue de Beyrouth où ils ravalaient les façades. Les ouvriers sont souvent syriens mais ici le contremaître était palestinien, comme dans le film. Un tuyau dépassait, tout est bordélique là-bas. Ziad arrosait ses plantes. Évidemment, de l’eau est tombée sur la tête du Palestinien qui l’a tout de suite traité de « chien ». Ziad savait qu’il était d’origine palestinienne. Énervé, il s’est demandé ce qui pouvait le plus le blesser, et lui dit l’insulte que lance Tony dans le film. Ziad, tu t’es excusé mais il était très blessé. C’est impensable de dire cela à un Palestinien, il n’y a pas pire insulte. C’est comme ça qu’est venue l’idée du film : et si une crise d’État partait d’une petit événement comme celui-ci ? Ce genre de chose peut dégénérer très vite au Liban car chaque communauté a son histoire et ses blessures ».

Comment un Américain ou un Français peut comprendre que c’est l’accent qui permet au personnage d’identifier l’origine du Palestinien ? « La grande difficulté du film a été de le rendre clair et accessible pour un étranger du Liban ». Le montage a un rôle décisif. Il donne les clés de compréhension progressivement. L’implicite incarne les non-dits et les tabous, point de départ de l’histoire qui prend une dimension de thriller dramatique à mesure de l’escalade.

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©Diaphana Distribution

Le déroulement de l’intrigue est porté par le scénario et le destin des personnages, sur fond de deux vécus opposés de la guerre civile. « Le plus important était de faire un film avec un scénario qui se tient. Où vont les personnages ? Comment évoluent-ils jusqu’à la fin ? Quelles sont leurs failles ? Nous avons écrit le CV des acteurs. Le film est purement scénaristique. Ce n’est pas un film engagé. Une œuvre basée uniquement sur un message ne peut qu’être artificiel. Le message est extrait par le spectateur. Pour le reste, nous n’avons pas philosophé. Les barrages, les bombes, la guerre, se sont enregistrés dans nos disques durs et deviennent le contexte de ce que l’on raconte ».

La Guerre du Liban, une Histoire avortée

L’amnistie générale s’est transformée en amnésie générale

Plonger les deux personnages Toni et Yasser dans leurs blessures passées a exigé pour Ziad Doueiri et Joëlle Touma de faire face à leurs souvenirs respectifs. De 1975 à 1990, Beyrouth est scindée en deux parties par une ligne de séparation, la rue de Damas. Alors que Ziad grandit dans une famille sunnite au sein de la zone pro-palestinienne de «Beyrouth-Ouest», Joëlle est issue d’une famille chrétienne phalangiste vivant à «Beyrouth-Est», contrôlé par les Forces Libanaises conduites par Bachir Gemayel.

La Guerre du Liban, achevée il y a 25 ans, résonne toujours. Pour la scénariste, le tabou est un thème fil rouge dans l’Insulte : « Ce qui n’est pas géré, dit ou écouté dans un contexte violent ne fait que t’exploser à la figure. C’est ce que qui m’a préoccupée dès la fin de la guerre. Ça ne va pas passer comme ça. On ne va pas tout enterrer sous le tapis et se dire que tout va bien ».

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©Diaphana Distribution

Comment parvenir à faire un film optimiste et impartial pour les deux cinéastes, élevés dans ce contexte belliqueux, dans deux camps opposés ? L’immigration aux États-Unis pour Ziad Doueiri (qui fait ses débuts aux côtés de Quentin Tarantino) et en France pour Joëlle Touma, leur a permis, très tôt, de prendre du recul et de penser objectivement ce conflit. D’ailleurs, si la scénariste a longtemps été journaliste correspondante pour Libération à Beyrouth dans les années 2000, c’était avant tout pour mieux comprendre son pays : « Le journalisme en soi n’était pas une priorité, je voulais juste être au courant de l’Histoire du Liban ».

Après le parcours de l’Attentat semé d’embûches six ans plus tôt, ils avaient conscience d’être dans le viseur de quelques groupes libanais, prêts à la censure : « Nous savions que nous touchions un sujet sensible ». Pour contourner les critiques de fond, l’objectivité historique se devait d’être irréprochable, au détail prêt. « Nous avons engagé deux chercheurs comme consultants. On leurs a montré les images d’archives que nous avions pour être bien sûrs qu’il s’agissait de tel ou tel groupe, responsable de tel massacre. L’Histoire est très spéculative, nous le savons ». Une Histoire si peu explorée que les chercheurs eux-mêmes exprimaient leurs doutes. La moindre incertitude exigeait d’écarter le document. « Le massacre dont il est question dans le film, est très peu documenté. Nous avions des images qui correspondaient mais elles ont en fait été prises dans un autre contexte ».

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©Diaphana Distribution

La Guerre du Liban n’est pas encore dans les livres d’Histoire car personne n’est d’accord sur la version à raconter

Les deux zones de Beyrouth évoluent dans deux réalités isolées. La partie Ouest attire une vague de journalistes dans les années 70 venus d’Europe, laissant la partie Est, chrétienne, peu explorée, lésée d’archives exploitables, comme l’explique le réalisateur : « Beaucoup de journalistes européens venaient couvrir la situation des Palestiniens au Liban. Il y avait une vague de gauche politique très forte en Europe et une sympathie pour Beyrouth-Ouest. Joëlle vivait dans la partie de Beyrouth dominée par la droite libanaise à l’Est de la ville. Moi je vivais l’autre partie. Imaginez le Faubourg Saint-Antoine, le 11e et le 12e, c’était du même ordre de grandeur géographique. Tous les journalistes venaient dans ma partie, c’était plus branché, plus vivant, on y trouvait les mouvements s’élevant contre l’impérialisme américain. Les images d’archives dont on a parlé précédemment concernaient un massacre dans un village chrétien qui n’était pas couvert par la presse, d’où le fait d’être beaucoup plus vigilant sur ces documents ».

Joëlle précise : « C’est aussi resté caché car cette droite chrétienne s’est alliée aux Israéliens. Pour les Libanais c’est extrêmement tabou. On préfère donc ne pas savoir ce qui s’est passé. C’est pour cela que ce film au Liban dérange, c’est parce qu’il montre cette version-là. Le film, là-bas, a créé des tensions exacerbées ».

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©Diaphana Distribution

Avec du recul, les deux cinéastes ont, au fur et à mesure, su lire l’histoire de l’autre. Spontanément durant l’écriture, les rôles se sont inversés. Joëlle Touma, pourtant élevée dans le rejet de la communauté palestinienne, se met à écrire le rôle de l’avocate de Yasser tandis que Ziad Doueiri s’occupe des tirades de l’avocat adverse défendant le Chrétien. « Le film est partial mais ça change. Quand on est dans un point de vue, on y est à fond », déclarent-ils.

Un film de procès

Le procès comme genre cinématographique correspond parfaitement à l’Insulte qui présente, finalement, un duel entre les deux personnages en quête de reconnaissance et de dignité. Depuis longtemps, Ziad Doueiri souhaite explorer ce genre brillamment représenté par les États-Unis où il fait carrière : « Depuis la Deuxième Guerre Mondiale, les Américains ont perfectionné ce genre de film. Ils sont très forts. Ça fait partie de la culture. Il y a une tendance à vouloir remettre en question l’establishment ».

C’est au tribunal, lors du plaidoyer des deux avocats, que se jouent les scènes clés du film. Toute la psychologie des personnages s’y révèle. Ziad confie : « J’ai regardé tous les films de procès. On a commencé par Jugement à Nuremberg. Très grand film. Trois heures de film, tu ne fais pas un clin d’œil. The Verdict aussi. Kramer contre Kramer, Philadelphia et enfin, Procès de Singe. Tous ces films ne sont pas basés sur la loi mais sur la psychologie ».

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©Diaphana Distribution

Alors que la mère de Ziad Doueiri (avocate de profession) avait un rôle de consultante juridique pour coller à la réalité des conventions libanaises, le réalisateur insufflait cette culture des procès à l’américaine afin d’apporter une dynamique et du mouvement au film : « Par exemple, en Amérique, il y a des jurés. C’était l’idéal pour le film mais c’est interdit au Liban. Dans la loi libanaise, l’avocat est statique derrière un pupitre. J’ai décidé, ici, de les faire se déplacer. Enfin, je voulais plusieurs juges. Ce n’est pas autorisé au Liban sauf pour des cas exceptionnels, j’ai donc mis trois juges dont une femme. Les films de procès sont dépassés aujourd’hui, il fallait apporter de la modernité. J’ai combiné cinéma américain, Histoire et famille ».

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Les échanges sont costauds, la dureté des mots provoque un grand silence, laissant le spectateur très souvent interloqué. L’escalade rend la tension et le suspens palpables. Mais ce film est optimiste. Il brasse le passé récent des protagonistes et de leurs communautés, de manière frontale, par les questions tranchantes des avocats aux deux hommes. Mais cette purge inévitable mène au dialogue, à la reconnaissance, au pardon. « Nous étions dans un mode optimiste. On voulait un drame avec de l’espoir. On veut montrer que les gens peuvent se comprendre. Mais la bataille des avocats a été un profond débat entre nous. Que veut Tony ? Que l’on reconnaisse sa souffrance et celle de sa communauté. L’avocat de Tony est la synthèse du film, c’est lui qui incarne les grands moments moraux du film. À travers son discours, c’est aussi moi qui m’adressais à ceux qui ont voulu me faire taire en censurant mes films ».  

L’Attentat. L’Insulte. L’Oscar ?

Nous sommes au lendemain de la fameuse annonce : L’Insulte est sélectionné pour les Oscars 2018. « C’est une grande consolation. C’est le film numéro 1 au Liban. Mais nous restons calmes, nous sommes face à de très bons films, ça peut aller dans n’importe quelle direction », confient-ils.

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©Diaphana Distribution

C’est une victoire, mais surtout, un sentiment de revanche pour le duo après des années d’acharnement pour la diffusion de leurs œuvres : « En 2008, des groupes nous ont volé le scénario de l’Attentat. Notre fille venait de naître. On n’avait plus un sou. On vous arrache votre travail et en face vous n’avez ni SMIC, ni intermittence, rien. Vous êtes à la rue. Sans entrer dans les détails, on a finalement réussi à tourner le film quatre ans après. Les ennuis ont recommencé. J’ai été convoqué. Mon seul crime ? Avoir tourné mon film en Israël, je me suis fait traiter de collabo ! (Le gouvernement libanais interdit à quiconque de se rendre en Israël sans autorisation préalable). Mon film a été interdit dans mon propre pays et dans 22 pays arabes. On vous arrache la cuillère de votre bouche. Dans l’Insulte, les phrases prononcées par l’avocat sont très primaires. Elles venaient de ma colère. C’était viscéral. Ils ont essayé de nous faire taire deux fois, avec l’Attentat et l’Insulte. J’ai eu ce sentiment d’injustice et de rage qu’ont les personnages du film et face à cela, on réagit. On ne pouvait imaginer meilleure revanche que les Oscars et nous sommes fiers ».

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