Mansfield.TYA : le côté obscur de la chanson française

© Erwan Fichou & Théo Mercier

Mansfield.TYA, c’est déjà dix ans d’existence et une notoriété bien établie dans la musique française alternative, même si relativement confidentielle. J’accuse mon retard, ayant découvert le groupe il y a à peine plus d’un an. Profitant de leur passage au festival des Nuits secrètes dans le Nord de la France, avant-dernière date de la tournée de leur nouvel album Corpo Inferno sorti en 2015 sur le label Vicious Circle, je suis allée les rencontrer.

Les deux filles de Mansfield.TYA forment un duo assez singulier. Julia Lanoë, qui a étudié à l’école des Beaux Arts de Nantes, est aussi la chanteuse du groupe Sexy Sushi. Pour sa part, Carla Pallone a suivi une formation de musique classique, étudiant d’abord le violon moderne avant de se spécialiser dans la musique ancienne. Ces influences multiples font la particularité de Mansfield.TYA, entre textes poétiques, irrévérencieux et souvent ironiques, voix douce aux accents lyriques et airs de violon mélancoliques. Innover avec des ingrédients anciens et minimalistes et exprimer les profondeurs de l’âme humaine dans la retenue sont deux performances qu’elles maîtrisent à la perfection. Mais derrière se cachent deux femmes aux talents variés qui travaillent minutieusement leur musique et leur univers en faisant intervenir toutes les formes d’art.

Mansfield.TYA aux Nuits Secrètes
Mansfield.TYA aux Nuits Secrètes

Manifesto XXI –  J’ai lu quelque part que vous aviez fait une résidence artistique d’un an à Maubeuge, près de la ville où se déroule le festival, c’était il y a longtemps ?

Carla : C’était il y a très longtemps, pour notre deuxième album Seules au bout de 23 secondes.

Julia : On faisait un partenariat avec le FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain) de la région Nord-Pas-De-Calais. Pendant un an on est venu régulièrement bosser avec des jeunes d’ici, apporter de l’art. Et puis apporter notre aide, échanger avec les gens d’ici qu’on avait rencontré, comme les organisateurs des Nuits Secrètes.

Manifesto XXI – Donc vous êtes en terrain connu ici, au festival des Nuits secrètes ?

Les deux : Oui, on a rencontré des gens comme Olivier et Séb qui dirigent le festival. Et puis on aime bien !

Manifesto XXI – Hier j’ai eu un acte manqué. J’ai raté votre parcours secret (*série de concerts qui invite des petits groupes de spectateurs à se laisser transporter dans un lieu inconnu pour voir un artiste dont l’identité est secrète) et je me suis retrouvée à un autre concert…

Carla : T’étais pas censée savoir (ndlr : pour l’horaire de leur concert secret). (Rires)

Julia : T’as eu des indics !

Manifesto XXI – J’ai eu des indics de dernière minute mais je n’ai quand même pas pu aller à votre concert car c’était plein… comment ça s’est passé pour vous ? Le public a été réceptif à votre musique ?

Julia : La salle était pleine car un groupe qui fêtait un mariage avait réservé toutes les places !

Carla : On faisait des parcours secrets hier et avant-hier. Moi j’adore l’idée, mais cette année ils ont été un peu contrariés parce qu’il y avait des mesures de sécurité et que les endroits qui étaient prévus initialement n’ont pas …

Julia (qui coupe la parole un peu remontée) : Les endroits beaux sont devenus des endroits moches.

Carla : Oui, nous on devait jouer dans une grange par exemple, puisqu’il y avait cette idée de profiter d’un endroit charmant et inhabituel.

Julia : Mais comme la sous-préfet a décidé de faire les parcours dans des endroits qui sont adaptés à la situation, on s’est tous retrouvé dans des salles des fêtes un peu moches quoi …

Carla : Tu es allée voir quoi du coup ?

Manifesto XXI – Donc au départ je devais venir voir votre concert à 18h le samedi mais c’était raté. Comme je voulais absolument faire un parcours secret, j’ai pris une place pour celui de 19h et je me suis retrouvée au concert de Frànçois & the Atlas Mountains.

Carla : Ah oui ! Moi j’y suis allée à 16h à ce parcours. Elle était pas mal cette salle-là.

Julia : La nôtre était moins bien.

Carla : Après nous c’était super. Il y avait vraiment ce truc assez surprenant, du fait que les gens ne savent pas ce qu’ils viennent voir.

Julia : Tu as aimé François ?

Manifesto XXI – J’ai mis un peu de temps à m’adapter car je m’étais préparée à venir vous voir et je me suis retrouvée dans un univers complétement différent. Je les ai découvert à ce concert. Après, j’ai écouté leurs paroles et il y a un morceau, La Vérité, auquel j’ai directement accroché.

Les deux : (rires) Ça c’est clair ! C’est un peu le jour et la nuit.

Carla : Mais c’est le principe des parcours secrets, on ne sait pas ce qu’on va voir !

Manifesto XXI – A ce propos, comment définiriez-vous votre rapport à la musique ? Par exemple, on peut dire que Frànçois & the Atlas Mountains ont une approche assez joyeuse, conviviale …

Julia : On s’entend très bien avec eux, c’est des gens qu’on adore, même si c’est vrai qu’on fait pas du tout le même type de musique. Mais je pense qu’en fait ils font comme nous. Ils parlent des émotions qui les intéressent. Nous, on est du côté obscur de la force !

Carla : On est plutôt mélancoliques mais on le fait joyeusement !

Julia : On est des personnes pas tristes dans la vie. Mais ce que je trouve vraiment important dans la musique, que ce soit pour Frànçois ou pour nous, c’est qu’on arrive à ressortir des émotions, que ce ne soit pas de la musique lisse. Peu importe que ce soit joyeux ou pas, c’est pas ça qui nous embête.

Carla : Oui, peu importe l’émotion, il faut que ça ait du sens.

Manifesto XXI – Ils avaient l’air à fond dans leur truc.

Julia : Oui, ils ont un côté psychédélique. Comme Flavien Berger aussi. C’est un peu mélancolique et psyché. C’est quelque chose à quoi je peux être très sensible. Ça fait partir (mime d’un décollage spirituel).

Carla : Pendant le parcours d’hier, c’était marrant parce que pendant notre premier concert secret il y avait vraiment une écoute attentive, c’était un moment hyper précieux, hyper dense. Et puis le parcours à 18h, c’était le bus des mariés, c’était vraiment improbable. On s’est dit « Olala les pauvres… Ils tombent sur nous le jour de leur mariage ». Mais ça s’est hyper bien passé.

Julia : C’étaient des mariés atypiques quand même puisqu’ils ont choisi de faire des parcours secrets le jour de leur mariage alors que généralement pour leur mariage les gens prévoient tout, ils savent exactement ce qu’ils veulent faire… Eux ils ont pris un risque. Ils sont montés dans un bus, ils se sont dit « Bon, on va voir un groupe de musique dépressive ». (Rires)

Carla : Mais ils ne savaient pas qu’ils allaient tomber sur nous.

Julia : Ils savaient pas non, heureusement. Non, mais ils ont été chouettes. Comme quoi.

Manifesto XXI –  Ca me fait penser à une longue citation que François a inventé à son concert hier. C’était un truc du genre «  Le public c’est le miroir de la scène. On essaie de s’adapter à lui selon ce qu’il dégage, mais en fait lui aussi s’adapte à nous … », car au départ la salle était calme et à l’écoute et ils pensaient qu’on attendait d’eux un concert tranquille, alors que quand ils ont essayé de jouer des morceaux plus entraînants, la salle s’est mise à danser, applaudir …

Carla : Comme quoi il ne faut pas essayer de penser à la place des autres.

Manifesto XXI – Je vous propose de parler un peu d’évasion. Vous revenez tout juste d’une tournée au Canada et au Québec… ?

Carla : Oui, et avant ça on revenait de la Réunion.

Manifesto XXI – Vous jouez souvent à l’étranger ?

Carla : On a pas mal tourné. Le Canada on y va presque à chaque sortie d’album. C’est l’avantage de la francophonie.

Julia : On joue beaucoup dans les pays francophones et en Allemagne.

Carla : (rires) Le truc impropable. On a aussi joué en Tchéquie, en Chine, en Italie.

Julia : C’est agréable de se produire à l’étranger mais en fait tu t’aperçois que pour développer réellement un projet dans un pays, il faut y tourner beaucoup, sortir un album là-bas… Il faudrait faire le même boulot dans tous les pays que ce qu’on fait en France.

Manifesto XXI – Et en dehors des publics francophones, ça marche aussi ?

Carla : En Chine, on nous a appelées pour savoir si on voulait jouer dans un stade ou dans une salle. On a cru que c’était une grosse blague.

Julia : Mais la Chine, ça s’est beaucoup ouvert. Ils ont une histoire particulière, et la musique européenne, ils ne la connaissent presque pas. Les Beatles par exemple, ils les écoutaient pas. Ils n’ont pas du tout les mêmes références que nous. Quand on tourne là-bas du coup, ils sont hyper curieux, ils ont soif soif soif de culture. Du coup, un groupe comme nous peut se voir proposer de jouer dans un stade.

Carla : C’est intriguant de savoir comment notre musique peut être perçue. En Allemagne par exemple, ça passe très bien.

Julia : Moi j’ai une théorie pour l’Allemagne. C’est que j’écoute énormément de musique allemande.

Carla : Tu crois que ça a une influence ?

Julia: Ah je sais pas. Je parle pas du tout allemand. J’ai une énorme affinité avec la musique allemande, même sans comprendre les paroles (rires).

Carla : Il y a notre morceau An Island is an Island en anglais qui sonne très allemand.

Julia : Mais je trouve que c’est aussi bien de chanter en français si on veut s’exporter, tu vois. Ca sert à rien de chanter en anglais si c’est pour dire de la merde, autant se faire plaisir.

Manifesto XXI – Cette année j’ai vécu à Istanbul et quand des copains turcs me demandaient de passer de la musique française, ça m’arrivait souvent de mettre Mansfield.TYA et j’observais leur réaction.

Julia : Chez Erdogan par contre je pense qu’on serait mal reçues… En tant qu’artistes engagées, nihilistes, homosexuelles, je pense qu’en Turquie on peut avoir des problèmes. Mais ça serait vraiment trop bien d’aller jouer là-bas. Tu vas nous décrocher un contrat pour Istanbul, allez ! Il paraît que ça bouge pas mal Istanbul.

Manifesto XXI – Je pense que vous pourriez trouver votre bonheur dans les petites salles un peu underground. Après, Istanbul, on a l’impression que c’est très libre mais c’est pas toujours la réalité …

Julia : Un peu comme Beyrouth. Putain, mais nous il faut qu’on fasse gaffe aussi, on est en train de se faire retirer les nôtres (ndlr : de libertés). Sur le festival, il y a des camions entiers de CRS …

Carla : Ouais, hier sur notre premier parcours il y avait presque plus de flics que de public…

Julia : Après les attentats, il en ont profité pour faire passer des lois d’état d’urgence et c’est scandaleux. Ça commence à être bien craignos… Ça va commencer à créer une ambiance vraiment horrible, c’est anxiogène. Je me suis déjà dit que j’avais envie de me casser, mais je crois qu’il faut qu’on lutte. C’est pareil partout, donc si c’est pour aller retrouver d’autres merdes ailleurs …

Carla : C’est pas pour rien qu’on fait ce métier. Je ne pense pas forcément qu’il faille qu’il y ait un message dans notre musique par rapport à ça, mais en tout cas qu’il y ait quelque chose à faire dans notre façon de vivre, de nous exprimer.

Manifesto XXI – Vous êtes aussi influencées par la musique électronique. Est-ce que vous pourriez envisager de faire de la musique purement instrumentale ?

Carla : Oui, c’est complètement envisageable. On aime aussi les musiques cinématographiques. Par exemple on a fait la B.O. d’un film d’animation qui était très instrumentale. Au contraire, c’est plus riche de changer parfois de format.

Julia : De plus en plus j’ai envie de musique instrumentale. Mais après je me dis que c’est dommage, car j’aime bien chanter aussi. Et parfois je me lasse d’entendre ma voix, du coup j’aimerais bien composer des choses juste en instru. (A Carla) C’est toi qui chantera sur le prochain album (rires).

Manifesto XXI – Pour reprendre l’idée d’évasion, dans le morceau Jamais Jamais vous avez choisi l’Allemagne pour vous échapper. Pourquoi l’Allemagne ? C’est pas très loin pourtant…

Julia : ‘Pourquoi l’Allemagne, parce que c’est pas très loin ?’ On nous l’avait encore jamais faite celle-là… (rires)

(Nous sommes interrompues un instant par un photographe du festival, également ami des deux filles, qui s’adresse à moi en me disant « Coucou ma panthère »).

Julia : Donc l’Allemagne. Et bien parce que c’est un pays limitrophe qui est en même temps très différent du nôtre, et bon, on va pas fuir sur Mars ! Puis j’ai naturellement, je pense, décidé de fuir dans un pays où j’apprécie la musique (rires).

Manifesto XXI – Vous êtes intéressées par différentes formes artistiques comme la scénographie, l’écriture, le cinéma… Je me demandais si vous aviez fait appel à un chorégraphe pour le clip de Bleu lagon ?

Julia : Oui ! C’est le chorégraphe Julien Grosvalet de la Cie R14. C’est ma plus vieille connaissance, un ami de collège. Il a dansé plusieurs années dans la compagnie de Claude Brumachon, qui est un chorégraphe de Nantes assez reconnu. Là il vient de monter sa propre compagnie. On a travaillé sur le clip avec lui. Il est bien ce clip, non?

Manifesto XXI – Est-ce que les notions de bon et de mauvais goût ça vous parle ? Personnellement, j’ai découvert Mansfield TYA avec le clip de Logic Coco qui a une esthétique assez particulière.

Carla : Et tu sais pas si on a bon ou mauvais goût ! (rires)

Julia : Il y a clairement un côté kitsch assumé. Moi je m’intéresse beaucoup au visuel, à l’art contemporain, donc ces questions là, je me les pose. Après je n’ai pas forcément de réponse. Je ne sais pas si on a bon ou mauvais goût…

Carla : C’est clair que ça nous intéresse et que, en tant que groupe, c’est génial de pouvoir collaborer pour des clips et de se construire une identité.

Julia : En tout cas chaque chose qu’on a fait, proposé, en visuel, elle est pleinement assumée et on sait où on se situe.

Carla : Et il faut faire attention, il y a aussi des choses qui ne sont pas de nous sur internet. Sur l’album Corpo Inferno on a fait deux clips avec le duo de réalisateurs As Human Pattern et on a aussi beaucoup travaillé le visuel de la pochette d’album avec le photographe Théo Mercier qui ont des esthétiques très différentes de Logic Coco.

Image extraite du clip Logic Coco
Image extraite du clip Logic Coco

Manifesto XXI – Pour finir sur une note joyeuse, dans votre titre La fin des temps, qui parle de la fin du monde, ou peut être que c’est l’inverse…

Julia (me coupant la parole) : Je me trompe tout le temps moi. Je ne sais aucun titre de nos chansons.

Carla : C’est moi qui choisis les titres, et j’ai fais ce mélange exprès pour te confondre !

Manifesto XXI – Donc dans cette chanson, il y a un côté messianique. Vous attendez la fin. La fin, pour vous, c’est plutôt quelque chose d’obscur et nihiliste, ou un moment rédempteur ? Vous commencez parfois vos concerts sur cette chanson, comme pour montrer que la fin n’est pas nécessairement vide, sans issue…

Julia : On place le débat en tout cas. Pour ce côté messianique et mystique, je suis complètement d’accord, j’aime tout ce qui est mystique dans la vie. Après, je ne sais pas si j’attend quelque chose de positif ou de négatif. J’attend juste la fin, sans savoir où ça va.


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