Victoire Tuaillon, à ​​Cœur ouvert

Podcast dédié aux relations intimes, « Le Cœur sur la table » (Binge Audio) figure parmi les projets audio les plus écoutés de l’année 2021. Ce succès a consacré l’influence de son autrice, Victoire Tuaillon. Rencontre avec une voix qui nous insuffle qu’il est possible de s’aimer autrement et que l’amour est un outil de lutte politique. 

Apparue dans le tumultueux monde de la création sonore avec « Et là c’est le drame » ainsi que « Mental FM » (Arte Radio), Victoire Tuaillon a été remarquée pour « Les Couilles sur la table », (Binge Audio) production centrée sur la (dé)construction des masculinités. Formée en journalisme à Sciences Po Paris et à l’écriture fictionnelle en Caroline du Nord, elle compte parmi les journalistes féministes les plus reconnues sur la scène médiatique française. Avec sa dernière série « Le Cœur sur la table », elle explose le nombre d’écoutes, touchant rapidement un million d’auditeurices d’horizons très différents. Décliné en quinze épisodes, ce projet audio déconstruit les modèles hétéronormés et nous donne des outils pour expérimenter des relations plus justes et bienveillantes. Dans son travail, la journaliste et rédactrice en chef de Binge Audio analyse explicitement l’amour de son point de vue de femme hétérosexuelle tout en accordant une place de choix aux récits de vie et aux analyses théoriques issues des communautés queers et lesbiennes. Avec l’intention de porter plus loin des voix marginalisées, elle édite également un livre éponyme ainsi qu’une collection complémentaire au podcast. À un moment où les productions féministes rencontrent un large succès, le « Cœur » comme d’autres projets, suscite néanmoins des questionnements sur la réappropriation des analyses queers pour le grand public. Comment faire pour que la révolution romantique profite à toutes et à tous ? Dans cette discussion fleuve, Victoire Tuaillon nous parle d’amour libre, de misandrie, d’amitié, de sororité et de théories queers. 

Manifesto XXI – Dans les premiers épisodes du « Cœur », tu interroges les mythes, les modèles amoureux avec lesquels on grandit, et tu expliques comment cet héritage impacte notre boussole affective. Avec quels repères t’es-tu lancée dans tes premières relations avant d’approfondir cette thématique ?

Victoire Tuaillon : Quand j’étais petite, j’étais entourée de beaucoup de femmes violentées, ce qui est assez fréquent parce que les femmes subissent énormément de violences dans leur vie intime. Malheureusement, beaucoup de relations entre parents et enfants fonctionnent sur ce modèle-là aussi. Je n’ai pas forcément envie de m’étendre sur ce que j’ai vécu dans mon enfance, peut-être qu’un jour je le ferai. En tout cas, je me suis interrogée assez tôt sur les rapports entre l’amour et la violence. J’ai grandi avec des repères assez communs où l’amour est perçu comme quelque chose de très important, où un jour tu fais une rencontre et tu reconnais « quelqu’un·e ». Je savais qu’il y avait d’autres modèles possibles mais je n’échappais pas aux récits dans les romans, au cinéma, dans les magazines qui présentaient le couple hétérosexuel comme la chose la plus souhaitable qui puisse m’arriver. Donc comme beaucoup, j’ai grandi avec une boussole affective que j’estime aujourd’hui défectueuse. Grandir dans des cultures qui sont autant obsédées par le genre, racistes et hétéronormatives, ne peut que nous blesser affectivement. Ce sont des violences qui nous concernent toustes et qui impactent nos repères notamment parce qu’elles sont entremêlées à l’amour. La croyance persiste qu’être intime avec quelqu’un·e nous autorise à exercer sur cette personne une forme de violence, du jugement à la contrainte. 

Personnellement, les textes et les pratiques d’amour libre et de relation non-exclusives ont été libératrices pour moi.

Victoire Tuaillon

Tu racontes que lire des écrits sur la non-exclusivité comme La salope éthique [de Dossie Easton et Janet Hardy, ndlr] a été une libération qui t’a introduite aux relations ouvertes. Est-ce que tu as toi-même expérimenté des formes d’amour libre ? Et qu’est-ce qui t’a fait du bien dans ces expériences ?

J’appartiens à cette génération d’enfants de divorcé·es qui a été témoin de la catastrophe provoquée par les mensonges dans les relations intimes, par l’infidélité et par le manque de soin dans les relations. L’idée que l’on va choisir une personne, n’avoir des relations sexuelles qu’avec elle toute sa vie et que ça se passera toujours bien, me paraît donc peu réaliste. Je me suis toujours dit que l’on pouvait agir différemment, inventer de nouvelles formes de relations, qui causent moins de souffrance (surtout quand on a des enfants…). La promesse d’exclusivité sexuelle, affective et amoureuse qui semble aller de soi dans toutes les relations dites « sérieuses » m’a toujours semblé absurde — et personnellement elle me provoquait beaucoup de culpabilité et de mal-être, puisque j’étais incapable de m’y tenir. J’étais convaincue que j’avais une tare, puisque manifestement j’étais malgré tous mes efforts incapable d’être cette fille sage, dévouée et fidèle — tôt ou tard, malgré toute l’intensité des sentiments pour mon partenaire, je finissais par désirer et toucher d’autres personnes. Donc oui : personnellement, les textes et les pratiques d’amour libre et de relation non-exclusives ont été libératrices pour moi.

C’était comme si tout devenait logique, avec des règles qui me paraissaient réalistes et adaptées — la communication franche et honnête, l’exigence d’introspection et de travail sur soi, la reconnaissance que oui, on avait du désir pour d’autres personnes, que ça allait arriver, qu’on allait y faire face tranquillement, sans se dire « oh mon dieu mais alors c’est que notre relation est nulle et qu’on s’aime plus ! ». Depuis plusieurs années, je suis extrêmement heureuse dans ma vie amoureuse —  parce qu’avec mon partenaire (Bertrand Guillot, qui signe d’ailleurs un court texte dans le livre, et a beaucoup contribué à tout le projet), on se parle beaucoup, qu’on réfléchit vraiment à la relation qu’on a ensemble. Même si j’ai le sentiment qu’on s’aimera toute notre vie, je ne lui ai jamais promis ma totale exclusivité sexuelle, affective ou amoureuse. Ça me paraît être une promesse absurde, et patriarcale – mais je sais que cette position peut heurter.  Dans une conversation avec Judith Duportail publiée dans le podcast, on compare la question de l’exclusivité à celle l’orientation sexuelle : gardons – nous de juger ou de dévaloriser celles des autres – toutes les positions sont valables.

Justement, dans l’épisode avec la journaliste et autrice Judith Duportail, vous évoquez le risque que le polyamour soit considéré comme le stade ultime de la déconstruction, or l’exclusivité est un modèle qui convient à beaucoup de personnes. Comment éviter que cela devienne une autre injonction ?

Comme avec toutes les injonctions : en la reconnaissant comme telle, puis en se mettant au clair sur ce qu’on veut, ce qu’on croit, en se posant sincèrement la question. Je crois aussi qu’il faut que chacun·e ait conscience des rapports de domination en présence dans ses propres relations. Par exemple, les relations libres sont souvent une catastrophe dans les relations hétéronormées parce qu’il y a une inégalité de base : la non-exclusivité renforce le pouvoir des hommes et leur permet de se dédouaner de tout le soin que requièrent les relations affectives. Ça donne une bonne excuse à leur négligence. Dans tous les cas, ce sujet confronte les couples à de nouvelles interrogations. À ce propos, la pensée queer apporte de nombreuses références en termes d’outils et d’expériences. Je pense qu’il est possible de vivre des relations polyamoureuses, des relations libres, enfin des relations non-exclusives, de façon féministe. C’est ce à quoi oeuvre, avec d’autres, la thérapeute féministe Elisende Coladan, qui écrit à ce sujet sur son blog.  Je conseille aussi cette série d’articles sur les liens entre féminismes et polyamour.

Après, tu as beau être une féministe hyper engagée, il y a des choses qui mettent longtemps à descendre jusqu’au cœur.

Victoire Tuaillon

Dans son ouvrage Révolution amoureuse (Binge Audio Éditions), l’autrice espagnole Coral Herrera Gomez invite les femmes hétérosexuelles à se détourner des hommes toxiques pour s’intéresser à ceux qui transgressent le système patriarcal. Mais ils sont encore trop peu nombreux à faire un travail d’introspection. Comment sortir de cette impasse ? Comment faire pour que les hommes se saisissent de ces enjeux ?

Je considère qu’il n’est pas de la responsabilité des femmes de faire changer les hommes ; du moins, que ça ne va pas se faire par une action volontaire de notre part. Ce qui m’importe, en tant que féministe, ce n’est pas de changer les hommes. Ce à quoi je consacre toute mon énergie, dans « Le Cœur », dans les travaux que je fais, dans la collection « Sur la table » – c’est : comment redonner des capacités d’action aux femmes elles-mêmes, quelle que soit leur situation. Il me semble que ça passe par un abandon de cette préoccupation constante pour les hommes — ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils pensent de nous, comment les convaincre, etc. C’est ce que j’appelle « se dépatriarcaliser de l’intérieur », ou « sortir de l’androcentrisme intime » : commencer à s’en foutre vraiment de la vie et l’avis des mecs — et ça, c’est le féminisme, les penseur·ses lesbiennes et queers qui me l’ont appris.

Après, tu as beau être une féministe hyper engagée, il y a des choses qui mettent longtemps à être vraiment assimilées. J’ai fréquenté plusieurs militantes, très au fait de toute la théorie, qui en pratique sont profondément colonisées par le male gaze. Ça m’est arrivé de couper court à des conversations avec des copines parce que j’en avais assez qu’on parle de mecs, amants, maris ou crushs — je refuse de passer des heures à discuter de leur psychologie, de leurs textos, de leurs actions ou de leurs silences. Par ailleurs, je pense qu’il y a énormément d’outils qui sont mis à disposition des hommes qui voudraient sérieusement réfléchir à leurs privilèges. Je n’encourage pas du tout les femmes à gaspiller leur temps et leur énergie à éduquer leur partenaire : mes podcasts et ceux d’autres féministes servent justement aux auditrices à s’épargner le travail d’éducation des mecs ! 

Victoire Tuaillon
© Marie Rouge

La difficulté, c’est que si les hommes ne font pas ce travail, ça crée un décalage, puisqu’on ne s’appuie plus sur le même référentiel relationnel. 

Complètement, et sur ce plan les meufs sont très en avance. Comme le souligne Juliet Drouar dans Sortir de l’hétérosexualité, je pense que les relations amoureuses sont vraiment en train d’être reconfigurées, et qu’au lieu de rêver au prince charmant version féministe (« un homme déconstruit »), on peut pousser beaucoup plus loin nos rêves et nos désirs, et reconfigurer nos relations en fonction. Se demander par exemple : pourquoi on veut tellement relationner avec eux ? Dans les jeunes générations, il y a plein de filles qui vont se détourner des mecs, et c’est tant mieux. Après, comme le souligne Charlotte Bienaimé, il va toujours nous falloir rester vigilantes. Les mecs aussi grandissent dans le patriarcat, dans des relations sexistes. Ça n’existe pas un mec déconstruit qui va tout faire parfaitement. Il n’y a pas de mecs safe.

La question n’est pas de savoir si on va arriver à vivre sa vie de façon hyper déconstruite et à montrer qu’on est une féministe géniale ou parfaite. Ça n’est pas intéressant du tout, ce n’est pas une compétition. Il s’agit plutôt de s’emparer des outils disponibles pour trouver ce qui nous fait du bien, seule et avec les autres. 

Victoire Tuaillon

Selon toi, peut-on réellement sortir de l’hétéronormativité dans le cadre d’un couple hétéro et monogame ? Jusqu’où peut-on aller dans la déconstruction de ces schémas relationnels ?

À partir du moment où l’on n’est pas dans une dépendance matérielle et affective, on peut tout à fait vivre de belles relations avec des hommes cis, même si je sais que je vais encore me faire critiquer pour avoir dit ça. Il y a des histoires d’amour entre « hommes » et « femmes » qui sortent de l’hétéronormativité, qui sont inspirantes et équilibrées, et oui, subversives. Je pense que ça se construit lorsque les deux sont engagé·es à prendre soin de la relation, à regarder en face les relations de pouvoir qui existent au sein du couple, à travailler sur leurs zones d’ombre, à être lucides sur comment la société pèse sur les couples. Bien sûr que ça existe et c’est un horizon désirable ! On ne va pas dire que c’est l’horreur tout le temps, ce n’est pas vrai. Et même si ces relations n’engendrent pas directement des changements politiques, ce sont déjà des lieux où d’autres interactions sont possibles. Dans The Tragedy of Heterosexuality, la chercheuse lesbienne Jane Ward parle de son rêve de « Deep Heterosexuality » : que les hommes aiment tellement les femmes qu’ils brûlent de les voir libres et puissantes, qu’ils les chérissent, qu’ils les adorent, qu’ils les soutiennent. Si les femmes étaient aimées de cette façon-là, elles pourraient d’autant plus se déployer et faire de très grandes choses, au lieu d’être si nombreuses, comme aujourd’hui, à être plombées par des mecs au mieux indifférents et au pire violents.

Est-ce que la démocratisation de ces sujets ne va pas faire peser une nouvelle charge sur les femmes, celle de trouver un homme déconstruit ou de le déconstruire elles-mêmes, et de renforcer un sentiment de culpabilité si elles n’y parviennent pas ?

Il me semble que toutes ces réflexions ne font qu’ouvrir de nouvelles possibilités de joie, d’introspection, de capacité d’action. La question n’est pas de savoir si on va arriver à vivre sa vie de façon hyper déconstruite et à montrer qu’on est une féministe géniale ou parfaite. Ça n’est pas intéressant du tout, ce n’est pas une compétition. Il s’agit plutôt de s’emparer des outils disponibles pour trouver ce qui nous fait du bien, seule et avec les autres. 

L’objectif du podcast est de mettre en avant des solutions individuelles ET collectives pour être plus fortes, pour résister aux forces oppressives.

Victoire Tuaillon

Dans plusieurs passages tu parles de la difficile amitié entre les hommes et les femmes, depuis l’enfance, par la sexualisation des relations, jusqu’au « fuckzonnage », qui consiste à percevoir une femme uniquement pour son potentiel sexuel. Est-ce que tu parviens à tisser des liens amicaux sains et bienveillants avec des hommes sans qu’interviennent des enjeux liés à la sexualité ?

Oui, j’en ai quelques-unes ; et il me semble que le féminisme a aussi amélioré mes relations amicales. Ça me rend plus lucide sur les hommes ; je ne les idéalise pas, au contraire. Le sens de mon travail, c’est de comprendre les dominants parce que ça m’aide à les combattre. C’est pour ça que j’ai passé ces dernières années à étudier le patriarcat, les masculinités, les mécanismes et les raisons par lesquelles les hommes peuvent si souvent utiliser les femmes comme des moyens d’obtenir un soutien affectif, du plaisir sexuel, une reconnaissance auprès d’autres hommes, etc. Alors bien sûr ça ne me rend pas la plus sympathique des amies ; je suis typiquement une « féministe rabat-joie » (une féministe killjoy, selon la formule de l’activité Sara Ahmed).

J’ai par exemple des amis que je reprends régulièrement, avec qui je ne suis pas d’accord, à qui je fais remarquer qu’ils font de la merde dans leur vie amoureuse, qui ne sont pas corrects avec les meufs qu’ils fréquentent : souvent leur réaction c’est une caricature de fragilité masculine — ils sont furieux, ils m’en veulent beaucoup, mais parfois ils réfléchissent et donc on reste amis. Mais au fur et à mesure des années, je vois bien que je suis moins patiente, moins douce, moins conciliante — par exemple ça me paraît impossible d’être amie avec un mec qui ne fait pas le moindre effort pour s’informer sur les sujets féministes. En général, je trouve les mecs cis hétéro médiocres dans leurs capacités affectives, mais évidemment il y a des exceptions. Dans certaines amitiés que je chéris, j’ai l’impression qu’on est vraiment en relation de personne à personne. Donc oui, ce sont des liens sains et qui comptent beaucoup pour moi. 

Dans le prologue du podcast, tu dis qu’on est nombreuses à ressentir une contradiction entre les oppressions que l’on subit en tant que femme et le fait de continuer à entretenir des relations avec des hommes. Il y a une citation de Juliet Drouar qui m’a marquée : « On nous apprend à désirer passer notre vie avec quelqu’un qui nous domine structurellement. » Est-ce que tu es passée par des phases de misandrie dans ton parcours de déconstruction ? Que faut-il faire de ce sentiment ?

J’accepte tranquillement d’être misandre : je trouve qu’il n’y a à peu près rien à garder dans la masculinité normative. Je pense qu’aujourd’hui il faut refuser d’être un homme. C’est ce qui me paraît désirable. Maintenant il y a plein de femmes, de personnes non-binaires, de personnes trans qui refusent d’avoir des relations avec des mecs cis hétéro, et je le comprends tout à fait. J’adopte une attitude différente, liée à ma situation concrète : même si je ne suis pas dépendante matériellement d’un homme pour survivre, j’ai des frères, des cousins, des amis que j’aime et qui se trouvent être des mecs cishét ; et peut-être qu’un jour j’aurai des enfants, des fils. Je vais faire quoi ? Qu’est-ce qu’on fait collectivement ? Je crois que la majorité des femmes doivent composer avec le fait qu’elles fréquentent des mecs puisqu’elles travaillent, ont une famille et des enfants. Tout le monde n’a pas les moyens d’être strictement séparatiste. Je crois qu’on peut construire de belles relations malgré tout (mais que ce n’est pas une obligation !).

Victoire Tuaillon et Juliet Drouar © Marie Rouge

Comment éviter la récupération masculiniste des théories sur l’amour libre dont tu parles dans l’épilogue ?

Tout peut être récupéré par les masculinistes. Pour ce podcast, j’ai retourné les arguments dans tous les sens, j’ai passé des semaines entières à polir chaque paragraphe, et même en faisant très attention aux formulations et en essayant de dissiper plein de malentendus, à la fin les gens entendent bien ce qu’ils veulent. Pour autant, est-ce que ça veut dire qu’il faut se taire ? Non ! L’objectif du podcast est de mettre en avant des solutions individuelles ET collectives pour être plus fortes, pour résister aux forces oppressives.

Depuis des générations, les penseur·ses queers et lesbiennes (Lorde, hooks, Wittig, Preciado) ont travaillé sur les relations amoureuses et sexuelles en y introduisant des notions de complexité, pluralité et fluidité. Qu’est-ce que les théories féministes doivent à la pensée queer à ce sujet ?

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Tout. On doit tout aux théoricien·nes lesbiennes et queers, à leurs pratiques et à leur militantisme. Mon féminisme est nourri de ça. La dénaturalisation de l’hétérosexualité, la remise en cause du privilège hétéro, la mise en évidence de l’androcentrisme, et puis dans les luttes aussi comme le combat pour l’avortement, etc. Elles apportent des perspectives que l’on ne peut pas percevoir lorsque l’on est dans la norme. Je sais que parfois on m’a reproché d’avoir « récupéré », « capitalisé » ou que je sais-je encore sur les théories développées par des penseur·ses queer et lesbiennes mais je n’ai pas arrêté de les citer. Le podcast est hétérocentré parce que je suis hétéro mais j’ai vraiment essayé de donner la parole, de laisser la place, d’intégrer d’autres points de vue, d’autres vécus, d’autres histoires ; j’ai tenté de réaliser un travail de synthèse de tout ce qui me paraissait pertinent et éclairant.

J’essaie de parler de là où je suis, d’être très claire sur mon positionnement et lucide sur mes privilèges.

Victoire Tuaillon

N’y a-t-il pas une forme d’invisibilisation de leur travail en parlant aujourd’hui de révolution, de réinvention, du fait aussi que ce ne soit pas ces personnes minorisées qui occupent le devant de la scène médiatique ?

Je parle de révolution romantique en utilisant les termes de Costanza Spina de Manifesto XXI car je trouve qu’elle a mis le doigt sur quelque chose de juste. Bien sûr, ces réflexions traversent une partie de la société depuis un moment et ont été portées par les minorités et notamment les minorités de genre. Il se trouve qu’aujourd’hui c’est en train de se populariser. Alors est-ce que l’on crie à la récupération politique ou est-ce que l’on considère que c’est une bonne nouvelle ? Moi je pense que c’est tant mieux ! Je suis désolée que ce ne soient pas ces personnes minorisées qui occupent le devant de la scène ; j’essaie d’agir justement et pragmatiquement face à cela — j’essaie de parler de là où je suis, d’être très claire sur mon positionnement et lucide sur mes privilèges. Je me pose beaucoup de questions sur comment être une bonne alliée, comment faire pour ne pas nuire, voler, récupérer, invisibiliser. C’est vraiment une préoccupation importante chez moi. Dans « Le Cœur », j’ai toujours cité les auteures et j’ai recommandé des centaines d’œuvres différentes. Je me suis toujours demandée ce que je pouvais faire de mes privilèges, ce que je pouvais faire de juste avec ce petit pouvoir que j’ai. J’essaie de me servir de l’audience que j’ai au profit des personnes qui sont invisibilisées de manière structurelle. Parce que je suis blanche, bourgeoise, cisgenre, hétéro et que l’on est plus habitué·e à écouter des femmes comme moi que des femmes minorisées. Alors, est-ce que je pense que c’est juste que ce soit Mona Chollet, Lauren Bastide ou moi qui soyons les plus entendues dans le champ féministe ? Non, mais c’est là où on en est aujourd’hui. 

Et puis, même si on est « plus visibles » dans le champ féministe, nous restons quand même des femmes dans le secteur médiatique, on ne peut pas dire qu’on y a une place très importante. Par exemple, d’accord « Le Cœur » est assez écouté, mais je ne suis pas Cyril Hanouna quoi. Je suis profondément déprimée par ces batailles intestines, parce que je n’oublie jamais qu’en face on a de vrais ennemis. Même si les théories féministes ont été popularisées depuis MeToo, on est confronté·e à des mouvements fachos, homophobes, sexistes qui ont une popularité extraordinaire dans les médias et sur les réseaux. Ils sont nombreux, ceux qui souhaitent notre mort politique ; pour eux on est toutes bonnes à anéantir, quelles que soient nos subtiles différences d’opinions entre nous. Pour moi c’est ça l’urgence. On ne peut pas se contenter d’être dans la critique. Il faut essayer de parler au plus grand nombre, de proposer des alternatives joyeuses à la haine médiocre de tous ces tristes sires. Ça ne veut pas dire qu’au nom de la sororité on ne peut pas se critiquer. C’est normal qu’il y ait des dissensions entre féministes, j’entends les critiques mais je crois juste qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi.

Victoire Tuaillon
L’équipe du Cœur sur la table (de gauche à droite) Naomi Titti (production), Victoire Tuaillon (autrice), Solène Moulin (réalisation/création musicale). © Flora Aussant

Dans la tribune « Nous sommes à l’aube d’une révolution romantique intersectionnelle » de Costanza Spina, l’amour et le soin sont pensés comme des moyens de construire des nouvelles formes de démocratie, bienveillantes et inclusives. L’amour est-il un outil de lutte anti-capitaliste ? Le mouvement queer en est-il le fer de lance ?

C’est ce que j’essaie de dire dans l’épilogue. La société dans laquelle on vit est profondément injuste et je pense que cultiver de toutes les manières l’amour des autres, de soi, de la nature, du vivant est indispensable à toute bataille politique. Je pense que vivre de très belles relations qui soient pleines de confiance, de créativité, d’amour donne beaucoup de force pour lutter. À ce sujet, je recommande le livre Joie militante de Carla Bergman et Nick Montgomery, traduit par Juliette Rousseau (qui est l’autrice de Lutter ensemble, que je recommande aussi).  La vision utilitariste, individualiste des relations qu’on nous donne manque cruellement de générosité et va à l’encontre du soin, de la bienveillance et de l’amour. Le capitalisme va aussi avec le fait de se tuer au travail, d’exploiter les autres, de ne penser qu’à son propre intérêt, de voir la vie sous un angle individuel, matériel, cupide. Montrer qu’il y a d’autres façons de vivre possibles, d’autres valeurs que le consumérisme, la puissance et la prédation, c’est déjà proposer des alternatives – d’autres façons de se parler, de relationner.  Je vous recommande aussi de lire ce texte de Nicolas Framont dans le magazine Frustration : « L’amour plus fort que le capital », où il explique que l’amour, l’amitié, la camaraderie, sont des « déjà-là » psychologiques indispensables à toute lutte anticapitaliste.   

Coral Herrera Gomez s’intéresse à la rupture qui est liée aux concepts de possession, de propriété privée, et à l’idée que l’amour fait souffrir. Elle constate que nous ne savons pas mettre un terme à nos relations. Elle dit : « Nous n’avons pas d’outils, seulement des armes. » Savoir aimer, c’est aussi savoir se quitter ?  

C’est vrai. Et pour ça, on a besoin d’outils très concrets comme la communication non violente, la justice réparatrice, les alternatives à l’exclusion, la punition, l’anéantissement. Là encore, les solutions les plus pertinentes que j’ai trouvées sont issues des milieux queers. Parfois, se séparer, c’est une façon de prendre soin de la relation. Je pense qu’on est beaucoup à être analphabètes de l’amour mais qu’on a plein de choses à inventer ensemble.

Tu conclus la première saison du « Cœur » sur la nécessité d’avoir des outils dans le conflit. Qu’est-ce qui t’intéresse en la matière ? 

Déjà l’idée que le conflit est inévitable, qu’il fait partie de la vie. Il y en aura toujours, partout, dans toutes nos relations, ce qui ne veut pas dire que c’est la guerre ou que ça provoque l’anéantissement de l’autre, c’est plutôt la défense d’intérêts que l’on a choisis. On vit dans une société qui refuse le conflit, qui nous enseigne que lorsqu’on aime on ne se dispute pas. Alors que ça va arriver tout le temps, donc autant apprendre à bien le faire. 

Les outils relationnels sont indispensables aux jeunes générations. Comme l’écrit Costanza Spina, nous traversons une révolution romantique et je crois que les jeunes s’intéressent davantage à la communication sur le plan intime. Les mecs ont une plus grande capacité d’introspection et peuvent nommer leurs émotions. Il me semble que ces apprentissages sont en train de se diffuser avec des séries comme Sex Education où les personnages masculins assument leurs sentiments et demandent pardon à leurs ami·es quand ils leur ont causé du tort. Je le vois aussi dans les prises de parole de femmes politiques comme Alexandria Ocasio Cortez ou Sandrine Rousseau. Je trouve qu’elles ont une façon de parler, de laisser de la place à leurs émotions qui est très neuve. J’aimerais explorer ces outils de gestion de conflits dans une prochaine saison du « Cœur » (si j’en fais une).


Écouter « Le Cœur sur la table »

Image à la Une : © Marie Rouge

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