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5 lieux, 5 œuvres, 5 univers : le concept-shooting Manifesto x Parallèle

5 lieux, 5 œuvres, 5 univers : le concept-shooting Manifesto x Parallèle

À l’occasion de la 11e édition du festival Parallèle, qui s’est tenu à jauges réduites du 24 au 30 janvier à Marseille, nous avons voulu pirater les rencontres officielles et professionnelles, pour partir différemment à la rencontre des jeunes artistes de leur exposition La Relève III. Nous leur avons proposé un concept-shooting en collaboration avec le photographe Robin Plus, à partir d’une sélection des œuvres de cinq des artistes exposé·e·s : Marina Smorodinova, Arnaud Arini, Sarah Netter, Kenza Merouchi, Léa Laforest.

L’idée du shooting se développe autour d’une déambulation à travers cinq lieux qui ont accueilli des manifestations du festival : Montévidéo, Art-Cade, le Mucem, Coco Velten et le Ballet national de Marseille. Un shooting itinérant réalisé sur une seule journée, le jeudi 28 janvier, d’un bout à l’autre de la ville, comme un défi impossible relayé en vidéos par wilhemmorris et archivé sur notre compte Instagram.

À partir de la pratique des cinq artistes, nous aspirons à inventer un deuxième objet qui en soit la continuité : un styling inspiré par leur travail, comme une nouvelle forme qui se nourrit de la première, coexistant dans un espace aussi bien physique que conceptuel. Illustrer le continuum de la conception créative, matière toujours versatile.

Certain·e·s artistes se sont prêté·e·s au jeu de la pose (Arnaud Arini, Kenza Merouchi), s’inscrivant ainsi dans une progression cyclique qui prolonge le processus artistique et le renvoie à son acteurice. Certain·e·s ont confié leur intention à d’autres intervenant·e·s pour incarner leur travail (pour Marina Smorodinova, Jules Du Cœur du label Du Cœur ; pour Sarah Netter, la productrice TTristana ; et pour Léa Laforest, js donny du collectif No0s). La sélection des modèles puis leur répartition pour le shooting se sont faites sur la base des affinités entre les individus : un lien entre la création plastique des un·e·s et la création musicale des autres, qui conduit à cinq univers uniques.

Il s’agissait alors de cristalliser le mouvement doublement : celui de notre déplacement dans l’espace urbain, préalable à la création, traçant notre chemin de lieu en lieu sur la cartographie de la ville ; et au sens figuré, le mouvement infini, la mutation, la transformation, la métamorphose intrinsèque à la création. Comment s’emparer de l’espace-temps du festival pour en faire véritablement ce qu’il aspire à être : un berceau d’inspiration et de rencontres illimitées et non limitables, ni par le temps ni par l’espace, ni par les restrictions que la situation générale impose ?

Si le monde de la culture n’a jamais été autant heurté par les mesures répressives qui s’accumulent, on a envie d’y croire : tant qu’il y aura des narrations flottant ici et là, il y aura toujours des acteurices qui donneront tout pour les mettre en voix et en images. Rien ne pourra empêcher la création, l’inspiration, la fécondation et la naissance de nouvelles formes.


Marina Smorodinova – by Jules Du Cœur 
Marina Smorodinova, Communautaire, 2019, vidéo & animation 2D

Des silhouettes tremblantes, translucides, prenant vie dans les pièces d’une maison vide ; l’empreinte d’un passé vécu dont le souvenir se décalque sur les murs… C’est ce que donne à voir l’animation 2D de Marina Smorodinova dont la vidéo est exposée au Château de Servières, faisant écho aux kommounalka, ou appartements communautaires, symboles de l’Union soviétique, et à toutes les colocations qui forment des foyers improbables. Figure féérique d’une scène musicale marseillaise douce et onirique, Jules Du Cœur devient ici l’incarnation fantomatique de toutes les mémoires qui gravitent autour de nos espaces, domestiques ou mentaux. À travers un jeu de perspectives cadrées sur le fond de l’ancienne imprimerie qui accueille aujourd’hui le centre culturel Montévidéo, on se confronte à une mosaïque maximaliste de potentialités diverses. Chacune des textures, en contraste les unes aux autres, semble ouvrir une piste de déroulement, insinuant toutes les histoires, les interactions et les émotions qu’il y a à dénicher dans l’univers clos d’un bâtiment.


Arnaud Arini
Arnaud Arini, Bedroom, 2021, installation à Art-Cade (Marseille)

Derrière cette vitre, nous voit-il ou observe-t-il son propre reflet en miroir ? Un air d’arrogance dans le regard, posture fière et extravagante, Arnaud Arini propose une vision du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Une transition, floue et lumineuse comme un souvenir bien caché et filtré avec le temps, réminiscence mise et remise en question. La virtualité de la scénographie laisse entendre toutes les potentielles évolutions, affirmations ou ruptures, du spécimen que l’on contemple : l’artiste lui-même, enfin libéré du foyer familial. Son installation intitulée Bedroom est une représentation animée de sa chambre d’ado : située dans une pièce tamisée de la galerie Art-Cade, on s’y laisse soudain happer par la musique langoureuse, les effets Instagram et les couleurs chatoyantes du lit à baldaquin. De la même façon que la domotique insuffle la vie à l’installation, l’objectif de Robin Plus donne forme humaine à ces aspirations adolescentes.


Sarah Netter – by TTristana
Sarah Netter, Scrunchies, 2020, installation à Art-Cade (Marseille)

Présentée à Art-Cade, l’installation Scrunchies de Sarah Netter est un entrelacement de textures hétéroclites et de motifs du quotidien : papiers cadeaux, chouchous de toutes les tailles, toiles cirées… Un kaléidoscope de métaphores qui décortique les stéréotypes et les récits hégémoniques. Qui d’autre serait mieux placé·e que la DJ et productrice TTristana, exploratrice de sonorités électroniques hybrides, pour incarner sur ce shooting ces notions de déconstruction et de redéfinition incessantes ? D’un côté, la Méditerranée qui borde le Mucem fait office de décor idyllique ; de l’autre, la mer illusoire d’un poster, se fondant dans le motif aquatique de la cape, revêt la scène d’une allure presque transhumaniste. Les subtiles évocations pop et la réaction des matières à l’atmosphère et à la lumière rappellent les « hétéroglossies » chères à la plasticienne. Les rayons laser, qu’on retrouve à même le visage de la musicienne, illuminent comme le présage d’une rupture de formes et de normes à venir : une réécriture des rêves et des paysages.

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C’est ce mélange qui attise la curiosité. Ça parle de soi, d’utiliser autant de matières. Comme pour moi, dans la musique, je rapproche beaucoup de textures différentes. Il s’agit d’explorer au maximum tous les possibles et ne pas se cantonner à une seule lecture.

TTristana

Léa Laforest – by js donny 
Léa Laforest, Vivre pour le meilleur, 2020, installation à Art-Cade (Marseille)

La puissance d’une cascade, le bleu artificiel d’un liquide dont on perçoit les nuances sous le prisme du tuyau plastique qui contrôle son mouvement, jusqu’aux packs de Cristaline : à l’image de l’eau sous toutes ses formes successives, le cycle de la vie se meut partout. Dans le travail de Léa Laforest exposé à Art-Cade, Vivre pour le meilleur, il imprègne nos rituels quotidiens, parcourt des objets à l’intimité sensible, dont une iconique cafetière qui rythme les codes du salariat, dans un système clos comme nos journées. Système clos mais par définition ouvert, puisqu’il y a toujours la place pour chacun·e de se l’approprier et ainsi ne jamais vraiment mettre fin à son existence. Perpétuant ce continuum, nous assistons à la naissance d’une nouvelle forme organique, littéralement immergée dans ces fluides subtilités : js donny, musicien·xxx qui multiplie les expérimentations introspectives de matières impalpables, cordes de basse ou de guitare, nappes noise et voix éthérées, souvent superposées. L’artiste vient s’ancrer à cette chaîne de transmission d’une répétitivité sacrée dans le décor lisse et brutaliste du Ballet national de Marseille.


Kenza Merouchi
Kenza Merouchi, Dessin hanté, 2021, dessin & vidéo

Habiter comme synonyme de hanter. À l’origine de l’œuvre de Kenza Merouchi exposée dans les sous-sols de Coco Velten, il y a un lieu peuplé de fantômes : la Maison Winchester. Le dessin littéralement animé, ensorcelé, qui prend forme sous nos yeux, ne cesse de s’effacer puis de se reconstituer, sans jamais vraiment disparaître puisque chacun de ses états s’inscrit de manière indélébile dans la vidéo et, par extension, dans le lieu. La projection vient alors à son tour prendre possession de la cave où, dans une sorte d’illusion furtive, balayée d’un rai de flash, on aperçoit cette créature sans visage, ultime mutation de cette force mystique inqualifiable qui occupe désormais l’espace d’exposition et y diffuse ses sortilèges.


Crédits du shooting :
D.A & stylisme : @Cyber Utopianism
Photo : Robin Plus
Make up : Gaëtan Gorän (pour Arnaud Arini, TTristana & js donny)
Vêtements : @causeyoudontfeellikeme (pour js donny & Kenza Merouchi)
Bijoux : @itdl (pour Jules Du Cœur & Kenza Merouchi)
Assistante photo & prod : Morgane Rech
Modèles : Arnaud Arini, Jules Du Cœur, TTristana & js donny
Merci aux équipes de Montévidéo, Art-Cade, Coco Velten & du Ballet national de Marseille pour leur accueil

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