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Rose Hérésie + La Gouineraie, flashback sur deux utopies gouines

Rose Hérésie + La Gouineraie, flashback sur deux utopies gouines

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Avec l’ambition de défendre une création aussi engagée qu’inclusive, la treizième édition du festival Jerk Off nous a offert mi septembre une soirée duo remarquable. Duo de performance par deux duos de performeuses, qui se répondaient par leurs récits et leur capacité folle à incarner de nouveaux imaginaires. On vous raconte le souvenir puissant et poétique qu’elles nous ont laissé.

Au rez-de-chaussée du Point Ephémère, les portraits de la photographe Marie Rouge réanimaient les souvenirs de nos nuits de fête, comme un passé lointain. Elles convoquaient ces corps en fusion aussi pluriels que beaux, éclairés dans un jeu chromatique ardent, entre empathie et fascination. Souvenirs brumeux desquels on garde encore l’énergie de nos révoltes à venir, et l’urgence de pouvoir retrouver cette  « joie comme technique de résistance », selon l’expression de Paul B. Preciado. Ces présences à la rencontre entre l’intime et le politique étaient un parfait prélude aux performances programmées le 18 septembre dans le cadre de la treizième édition du festival Jerk Off : Rose Hérésie, premier volet de Ton Odeur, le duo formé par Élodie Petit et Marie Milon, suivi de La Gouineraie de Rébecca Chaillon et Sandra Calderan. Deux temps de performance entre la satire et l’utopie, redessinant des mythologies gouines intimes, avec amour, humour, et esprit de révolte. 

Rose Hérésie : troubadour·es électroniques et chevalièr·es poètes  

Dans la salle, les spectateurices s’installent à proximité directe du plateau, où la moiteur de l’atmosphère renforce le désir de vivre une expérience commune. Une expérience de vingt-cinq minutes de fusion, entre vidéo et poésie chantée, féminisme et révolte, histoire et ruptures. Sur le plateau dénudé, seulement quelques objets, des armures de guerrières, on pense à celles de Monique Wittig. Des boucliers, disposés dans une sobriété se jouant des codes d’une histoire réinventée. 

Rose Hérésie parle d’amour et de la rupture, une performance comme un poème chanté de troubadour·e, comme un combat de chevalièr·es. Pour ça, les deux performeuses inventent une nouvelle narration, et des personnages qui se séparent. Dieue, Déclin, croisent des hérétiques, des amantes déchues, se battent, se parlent, se désirent. 

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RER Q © Marie Rouge

Élodie Petit est membre du collectif d’autriX RER Q, qui, citant le manifeste du « réseau d’autrix alliées autour de textes / manifestes queer / crus / cul », « explose le genre triste et la syntaxe molle, la police des corps identifiés identifiables et la littérature officielle ». Ce n’est donc pas de façon détachée que Rose Hérésie est marquée par la maîtrise des mots et une façon de construire la littérature contemporaine, engagée. Dans leur conception, celle-ci rend visible les impensés de l’imaginaire et les invisibilités de la langue, outil de pouvoir où le « masculin qui l’emporte » s’impose comme outil de domination. Dans cette lecture, on passe par la poésie pour déconstruire des visions de l’amour, parler de rupture et de révoltes, sur un air épique que n’aurait pas renié Homère (s’il avait été féministe et révolté).

Si les références à un Moyen Âge réinventé accompagnent les textes, la performance s’ancre bien dans des dispositifs contemporains, pour renforcer les ruptures cognitives. Des images vécues sont projetées au mur, paysages urbains ou ruraux. Elles sont rythmées par des chapitres à la typographie réfléchie et criante, qui emportent dans un autre espace-temps et font naître d’une certaine sobriété un espace pour rêver à une révolte. Rose Hérésie permet de construire des légendes à l’échelle intime, de l’amour, et ouvrent des possibles, laissant comme horizon à la fin de la performance, une possibilité d’amour et d’effondrement du système capitaliste. On espère et on attend que les mots du duo de performeuses Ton Odeur continuent à redessiner d’autres récits gouines et flamboyants. 

La Gouineraie : pour les gouines des champs 

En seconde partie de soirée, le plateau s’est transformé en utopie burlesque rurale, où les éléments de décor semblaient avoir été glanés dans le grenier d’une maison de campagne. Du foin, une bergerie miniature, une vaisselle disparate, un tourne-disque qui ouvre la scène sur du Joe Dassin. Rébecca Chaillon et Sandra Calderan font leur entrée sur un tracteur pour enfant, à deux : différentes échelles se rencontrent alors, renforçant l’humour, le burlesque, et suscitant un rire libérateur dans la salle.

Comme Rébecca l’introduit au début de la performance, après « les gouines des villes », « voici les gouines des champs », qui vont déconstruire la poussiéreuse culture blanche-catho de la culture pop par le corps, le texte et la satire. On se réapproprie et on remplace, avec humour et amour ! Mais il ne faut pas penser à un point de vue extérieur, un discours de néo-ruraux qui iraient « boire leur kéfir à la campagne » et reproduire d’autres codes de la domination. Non, ici, le texte est tendre, profond, et on passe avec les mots du rire à l’émotion.

On va retrouver les ingrédients pluriels de la performance chez Rébecca Chaillon : l’intime, son articulation au politique, l’intersectionnalité, la mise en jeu du corps, du récit et de l’autobiographie. C’est cette volonté de toujours parler à l’endroit de LA concernée qui rend cette fable satirique aussi puissante. Il y a cette volonté visible et intransigeante de partir de ce qui est vécu, ce qui est connu, ici l’enfance en Picardie. La violence de classe. Le sujet de la race sociale, de la sexualité et de comment ces paramètres viennent se matérialiser dans ces modes de vie, des hymnes populaires au traditionnel repas de famille, où les rôles sont distribués, figés et crispés, jamais méprisés mais racontés avec beaucoup de tendresse. La poésie s’exprime autant dans l’allégresse d’une musique ou d’une danse, que dans l’épreuve de la performance ou du discours. Rien n’est binaire ni figé dans l’interprétation des deux artistes, qui subliment la complexité de nos réflexions. 

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La Gouineraie © Marikel Lahana

Moi-même, j’ai pensé à ce que ça avait été, ma vie de pédé de la campagne, à ce que ça doit être, la vie d’une gouine des champs, d’une noire des champs, d’une femme noire gouine des champs. Rébecca Chailllon et Sandra Calderan, ensemble, jouent le jeu de l’alternative à tous cadres et viennent les exploser joyeusement. Gouines, féministes et hilarantes, elles proposent un contre-modèle salvateur. Elles l’avalent le cadre, au sens propre, elles l’ingurgitent et le régurgitent par les mots, le transforment en amour, et sur du Joe Dassin, en plus. 

Avec ce soir-là, pour cette soirée de performances exclusivement féminine et féministe, le festival Jerk Off a bien tenu sa promesse d’offrir une création engagée et un renouvellement des imaginaires. 


Image à la Une : © Ton Odeur

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