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Queer Cinema Club : « Il n’y a pas une histoire unique des représentations queers »

Queer Cinema Club : « Il n’y a pas une histoire unique des représentations queers »

À l’occasion de la création du site Queer Cinema Club, nous avons discuté avec Lawrens à propos de cinéma queer et de représentations LGBTQI+ au cinéma.

Après la création de sa newsletter Queer Cinema Club en janvier, Lawrens (@lawrens_shyboi sur Instagram) a lancé fin mars son site internet, un répertoire de films et cinéastes queers. Une mine d’or qui s’écarte des représentations hétéronormées et occidentalocentrées pour explorer un « à-côté » du cinéma : un cinéma de la marge qui redéfinit l’expérience cinématographique, intime et communautaire. Chaque fiche s’accompagne, lorsqu’il existe, d’un lien vers des plateformes VOD ou vers des films en accès libre. Un annuaire précieux plein de pépites méconnues qui apportent un autre regard sur la cinématographie queer.

Je voulais créer un espace où je puisse lister, poser tous ces films quelque part, et les partager.

Lawrens – Queer Cinema Club

Manifesto XXI – Comment est née cette passion du cinéma queer ?

Lawrens – Queer Cinema Club : Je m’intéresse au cinéma queer depuis deux ans ; avant, j’étais dans une lignée très classique du cinéma, un cinéma très hétéro, très normé. Je me suis longtemps forcé·e à voir du cinéma qui ne me plaisait pas, notamment pendant mes études. Je ne me retrouvais pas vraiment dans cette cinématographie-là, surtout que je ne suis pas très cinéma narratif. J’aime beaucoup les films expérimentaux. Quand j’étais plus jeune, je me cherchais beaucoup, je manquais de représentations. Je cherchais ma sexualité et j’allais beaucoup sur Internet pour regarder des films lesbiens mais c’était assez limité car à l’époque il n’y avait pas autant de plateformes.

En licence, j’ai commencé à rejoindre quelques associations de cinéma, et à appréhender la communauté LGBT à Paris. On s’est mis à organiser des projections, c’est là que j’ai commencé un travail de recherche de films, mais je n’avais pas beaucoup d’outils donc j’allais chercher dans les catalogues de festivals ou dans les archives du Centre Simone de Beauvoir, mais pareil : les personnes les plus visibles sont surtout des personnes blanches, principalement des mecs gays, très peu de personnes trans. Il y a très peu d’archives accessibles sur Internet. J’ai aussi travaillé pour le Collectif Jeune Cinéma, une coopérative de cinéastes expérimentaux·les : en 2014, la branche What’s Your Flavor ? a été créée pour mettre en valeur des films expérimentaux réalisés par des artistes queers. J’ai découvert des sociétés de distribution, notamment américaines, qui ont un catalogue assez incroyable de films queers underground. 

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Le site de Queer Cinema Club

Raconte-nous la genèse de Queer Cinema Club…

Je voulais créer un espace où je puisse lister, poser tous ces films quelque part, et les partager. J’ai d’abord partagé des films sur mon Instagram, comme But I’m a Cheerleader (Jamie Babbit, 1999), et pas mal de personnes ont relayé. J’ai commencé à voir un peu plus large, à aller chercher des archives documentaires, des films expérimentaux qui ont eu leur place dans le New Queer Cinema des années 1980-90. J’ai donc lancé ma newsletter, que j’ai toujours aujourd’hui. J’ai ensuite décidé de créer un site pour regrouper toutes les références avec des liens vers des plateformes VOD ou vers des films en accès libre.

Le site est très inclusif et organisé par catégories : palette de décennies dès 1930, régions du monde, thèmes abordés, genre du film… Cela doit représenter énormément de travail !

C’est compliqué car je n’ai pas envie de mettre les films dans des cases ! C’est surtout pour faciliter la recherche sur le site. Mais oui, c’est un gros travail de recherche qui remonte à plusieurs années. Il faut parfois que je me pose des limites parce que sinon je ne m’arrête pas ! Heureusement, le travail de recherche se fait aussi grâce à des personnes qui me partagent des références, c’est un travail collaboratif. J’essaye de continuer à publier sur mon Instagram en parallèle car ça touche un autre public, c’est très complémentaire, et on peut y partager les posts plus facilement.

J’apprends énormément des personnes qui nous précèdent, de leurs luttes, leur histoire.

Lawrens – Queer Cinema Club
Le site de Queer Cinema Club

Le choix du catalogue est-il subjectif ou essayes-tu de garder une objectivité et de rester dans un travail d’archivage, quitte à mettre des films que tu n’apprécies pas forcément ? 

Disons que je prends le temps de faire ce travail de recherche de films autres, de ne pas aller dans la facilité de présenter des réalisateur·rice·s blanc·he·s cis que tout le monde connaît, qui ont un cinéma très aseptisé. C’est pour ça que je n’ai pas mis certains films qui ont pourtant été importants pour moi. Ces films-là font partie de notre histoire, mais il y en a aussi plein d’autres qui donnent accès à une histoire passée des représentations queers à laquelle on n’a pas accès avec ces films grand public. J’apprends énormément des personnes qui nous précèdent, de leurs luttes, leur histoire, leurs manières de vivre leurs relations, leurs sexualités, leurs identités, comment elles se mettent en scène dans ces films et dans leur entourage, dans leur communauté.

Il y a par exemple un film qui m’a beaucoup touché·e : Bloodsisters : Leather, Dykes and Sadomasochism (Michelle Handelman, 1995). C’est un documentaire sur les communautés BDSM dykes dans les années 1990 aux États-Unis. C’est intéressant de voir qu’au sein d’une sous-culture comme la communauté lesbienne, il y a d’autres branches, d’autres sous-cultures comme la communauté dyke. Il n’y a pas UNE histoire commune, unique, des représentations queers. Ne passer que par des films qui font consensus, ça fige une manière unique de se voir et de se comprendre, alors que c’est plus complexe et plus riche que ça. Après, ça ne m’empêche pas de mettre des films de John Waters ou Bruce LaBruce ! Ils ont leur importance, mais ce qui m’intéresse, c’est d’aller voir à côté.

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Oui, ce qui est intéressant c’est qu’au sein d’un même catalogue, on retrouve à la fois des films de cinéastes « reconnu·e·s » internationalement (Wong Kar-Wai, Maya Deren, Jacqueline Audry…) et des artistes indépendant·e·s, de l’art vidéo, du documentaire, du court-métrage qui sont des formes plus marginales… 

Je trouve ça intéressant de décentrer son regard, et de se dire que c’est pas parce que moi je les connais que tout le monde les connaît ! Chacun·e a ses références et son propre parcours. Par exemple, pour moi, Tourmaline c’est une référence aux États-Unis, mais je pense que beaucoup de personnes ne la connaissent pas ! C’est vrai que je me fais kiffer avec un cinéma underground des années 1970, 80, 90, ce sont mes goûts.

Mais il y a pas mal de belles séries contemporaines qui ont justement commencé à faire bouger les choses en termes de représentations, de production, avec des cinéastes, scénaristes et producteur·rice·s LGBT derrière. Je pense notamment à Pose (Ryan Murphy, Brad Falchuk, Steven Canals, 2018-2021), Euphoria (Sam Levinson, 2019-2021), Work in Progress (Abby McEnany, Tim Mason, Lilly Wachowski, 2019-2021), Veneno (Javier Ambrossi, Javier Calvo, 2020). Il y a plein de belles choses qui se font et qui bougent les lignes. Et on retrouve cette nécessité de faire mémoire avec les séries actuelles. Montrer ces histoires, c’est aussi les reconnaître et les faire exister. Montrer que ces vies ont compté, c’est aussi donner accès à sa propre histoire, et celle de toute une population. D’ailleurs je pense à faire une catégorie séries justement !

Quels sont tes projets pour la réouverture du monde ?

J’aimerais beaucoup organiser des projections de films queers dans des lieux alternatifs pour que ça reste accessible en termes de tarifs. Mais ces films-là sont très peu distribués, donc c’est très compliqué de se les procurer et, même s’ils sont distribués, le droit de diffusion coûte très cher. Et puis développer encore plus le site, trouver des films originaires d’autres pays que les États-Unis et l’Europe, essayer de sous-titrer un maximum les films. 


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Image à la une : Cassandro, the Exotico! de Marie Losier (2018)

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