Portrait vaporeux : la cigarette, star des écrans

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Thomas Shelby dans la série Peaky Blinders ©Tiger Aspect Productions

Elégante, vaporeuse et dangereuse lady, la cigarette entretient une relation de longue date à l’industrie du cinéma. Entre les doigts de personnages aux profils variés, elle se charge de symboliques différentes et exerce un pouvoir de fascination sur son public, au plus grand dam de certains. Retour sur la réputation d’un sulfureux bâtonnet avec Adrien Gombeaud, auteur de Tabac et cinéma, histoire d’un mythe.

« History is written in smoke »

Aux prémices mêmes du cinéma, notamment parlant, il est facile de trouver trace de la cigarette : dès 1927, Al Johnson, acteur principal du film Le Chanteur de jazz, explique à son public à quel point le tabac Lucky Strike améliore son timbre de voix. Comme l’explique Adrien Gombeaud, les deux industries semblent avoir connu un développement intimement lié : « La cigarette n’est pas une invention très vieille : elle doit avoir à peu près cent vingt ans. C’est la même chose pour le cinéma. Dès le début, les stars de cinéma ont fait de la publicité pour les cigarettes. Le problème de ces dernières, c’est qu’il en existe plusieurs marques et saveurs, mais qu’elles ont toutes l’air à peu près similaires. Les stars de cinéma permettaient de donner une identité à des produits qui n’en avaient pas. Entre une Marlboro et une Camel, visuellement, la différence n’est pas frappante. Si, derrière, vous mettez Rita Hayworth ou Humphrey Bogart, ça peut toucher le spectateur. »

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Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé © Paramount Pictures

Du côté des cinéastes, outre l’aspect financier, la cigarette semble constituer un atout esthétique non négligeable : « Le tabac permet de donner de la vie dans l’image, d’insérer du mouvement dans des plans fixes. Tout cela est très beau, car la fumée est une forme changeante. C’est ça, le cinéma : l’image en mouvement. Par ailleurs, la cigarette permet de matérialiser le souffle du comédien. Elle donne aux acteurs une présence extraordinaire et incomparable. »

Ainsi se crée une forme de dépendance entre deux mondes, bien que le placement de produits à l’écran ne soit pas l’apanage de la seule industrie du tabac – des LEGO dans Gremlins, des bouteilles de Pepsi dans Retour vers le futur, ou des paquets de Reese’s dans E.T…. Les exemples sont multiples. Depuis les années 90, le contrôle à l’écran s’intensifie, avec l’interdiction des placements de produits rémunérés pour les fabricants de cigarettes. Insuffisant pour dissiper la présence de la cigarette dans les salles obscures : celle-ci aurait augmenté de 72% entre 2010 et 2016.

Multiples symboliques

Sa petite taille n’empêche pas la cigarette de concentrer de nombreuses représentations dans l’imaginaire commun, qui évoluent au fil du rapport entretenu par la société au tabac. Le cinéma américain contemporain est plus susceptible de représenter les fumeurs sous les traits d’hommes blancs, plutôt pauvres et endossant un rôle d’antagoniste. La cigarette serait donc associée à un caractère antipathique voire, dans de nombreux cas, à une forme d’échec social.

Adrien Gombeaud pointe également la forte dimension érotique souvent associée au tabagisme : « On peut le voir avec des personnages comme celui de Sharon Stone, dans Basic Instinct. On pense directement à la fameuse scène où elle est en jupe et décroise les jambes, dévoilant son absence de culotte. Mais en réalité, si on regarde bien la façon dont Verhoeven a mis en scène cette séquence, on réalise qu’elle repose entièrement sur la cigarette. Il ne s’agit pas tant des jambes de Sharon Stone, qui ne bougent pas, du moins jusqu’à la fin. L’essentiel réside dans le champ-contrechamp et le rythme donné au montage, qui est amené par la cigarette de Sharon Stone. » Un aspect érotique, glamour, qui n’a pas attendu les années 90 et Basic Instinct pour faire irruption dans les salles obscures : des couples mythiques du cinéma l’imprimaient déjà sur les écrans dès les années 40, à l’image de Lauren Bacall et d’Humphrey Bogart dans Le Port de l’angoisse.

La cigarette peut également se rapporter à un certain imaginaire de la transgression. Revenons à la scène de l’interrogatoire de Basic Instinct : « Dans cette scène, on retrouve aussi l’idée de transgression. Quand, pendant l’interrogatoire, le flic dit à Sharon Stone qu’elle n’a pas le droit de fumer, elle répond : « Qu’est-ce que vous allez faire ? M’inculper pour fumage ? ». Il y a donc l’idée du personnage qui, en fumant, transgresse tout. »

La cigarette serait donc un instrument à mettre entre tous les doigts, dont la symbolique varierait en fonction de celui qui la tient. Dans le cinéma français, elle servirait plus particulièrement à dénoter l’origine sociale des personnages : « Dans La grande illusion, de Jean Renoir, c’est la Première Guerre mondiale et tous les personnages sont prisonniers. Il y a comme un échantillon de la France entière qui serait enfermée. Les acteurs ont tous des profils différents : Carette joue un acteur de music-hall, Gabin est un pilote d’avion un peu aventurier, à l’inverse de Fresnay, un aristocrate qui tient sa cigarette au bout de ses doigts, de façon très élégante. On comprend directement de quels milieux ils sont issus. Et c’est quelque chose que l’on voit beaucoup dans le cinéma français. »

Proscrire la cigarette sur les écrans ?

En novembre 2017, une déclaration d’Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, provoquait un tollé dans les médias et sur les réseaux sociaux : « Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. Il se trouve que j’en ai parlé au Conseil des ministres ce matin à Françoise Nyssen [ministre de la Culture] pour l’alerter. Il y aura des mesures en ce sens. » Bien qu’elle soit depuis revenue sur cette déclaration, des interrogations subsistent. Faudrait-il, en effet, bannir la cigarette des salles de cinéma ? Selon une étude publiée par l’Organisation mondiale de la santé en février 2016, 37% des fumeurs adolescents se seraient mis au tabac sous l’influence de leurs films préférés – soit un total de six millions de jeunes Américains ! L’occasion rêvée pour les détracteurs de la cigarette de ramener le sujet de sa classification, sinon de son bannissement, sur le tapis.

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Marlon Brando dans Un tramway nommé Désir © Warner Bros. Pictures

Une mesure qui ne ferait pas sens, selon Adrien Gombeaud : « Quand émergent des problèmes qu’on n’arrive pas à régler dans le monde réel, on se dit que c’est beaucoup plus simple de le régler au cinéma ou à la télévision en établissant une forme de censure. Le principe d’Agnès Buzyn était plus sophistiqué : il s’agissait de retirer leurs subventions aux films promouvant le tabagisme. C’est cette idée un peu naïve qu’en changeant le cinéma ou la fiction, on va pouvoir influencer le monde réel. Evidemment, ça ne se passe jamais comme ça : dans tous les pays subissant la censure où, par exemple, on interdit la nudité, la prostitution existe quand même. Toute tentative de moralisation sur l’écran ne change absolument rien au monde réel. »

Selon lui, les effets sociaux de la représentation de la cigarette à l’écran doivent être jugulés par une forme d’éducation à l’image : « L’important est d’apprendre à comprendre que ce qu’on voit dans le monde de la fiction ne représente pas la réalité. C’est un travail qu’on a déjà réalisé pour les armes à feu, ou la vitesse. On sait très bien, quand on voit Le Transporteur, que le héros conduit une Audi – le sponsor du film. Ça donne peut-être envie d’acheter une Audi, mais on sait bien qu’on ne va pas la conduire comme Jason Statham. Pour le tabac, c’est la même chose : l’idée n’est pas d’interdire la cigarette à l’écran, mais de faire en sorte d’être assez mature pour réaliser qu’on ne peut pas fumer autant, ni même comme une star de cinéma. Finalement, la cigarette est un artifice. C’est comme porter le même chapeau qu’une personne qu’on admire. Ce n’est pas le chapeau qui fait le visage, mais bien celui qui le porte. C’est juste une manière de comprendre que le monde réel n’est pas du cinéma. »

Autrement dit, n’est pas Thomas Shelby qui veut.

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Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans Le Port de l’angoisse © Warner Bros Pictures

Un grand merci à Adrien Gombeaud.

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