Open Mode Festival : la mode par la rue, pour la rue

Paul Levrez Ninii Manifesto 21
Paul Levrez, le fondateur de l'Open Mode Festival portant du Ninii © Chloé Bonnard, Les Nanas d'Paname

Du 17 au 19 novembre à la Villette se tient le premier festival de mode gratuit mettant à l’honneur la jeune création urbaine. Conçu de toutes pièces par Paul Levrez, jeune attaché de presse et fashionista aux milles vies, l’Open Mode propose une vision alternative et grand public de la mode d’aujourd’hui. Rencontre.

Imposant dans son épais manteau de (fausse) fourrure blanche, pull pailleté et crinière de dreadlocks rousses domptée par un bonnet, Paul Levrez nous rejoint en ce début d’après-midi à la terrasse déserte d’un mois de novembre parisien. Tout sourire, mais éreinté par la croisade administrative qu’il vient de mener pour assurer le bon déroulement de la première édition de l’Open Mode.

Cours de broderie, performance live d’impression sur textile, ateliers make-up et possibilité d’acheter en direct des pièces de designers : l’idée de l’événement est de démocratiser un milieu encore trop inconnu. Le clou du spectacle consistera en des défilés dansés façon battle, chaque crew de danseurs mettant en lumière et en mouvement les tenues d’un styliste.

Nina Echo Manifesto 21
© Nina Echo

Voir un mec avec des talons se sentir vivant d’un coup, rien que pour ça, la mode, ce n’est pas superficiel.

On le sent à son débit de paroles : le jeune homme de 27 ans est du genre déter’. Originaire du Nord, il entame une prépa IEP avant d’en être viré pour avoir bloqué son établissement (« c’est ma mentalité de Français ») et d’enquiller sur une fac de socio. Finalement, les paillettes lui font de l’œil : il bosse d’abord sur le festival culturel Lille3000 pour lequel il gère l’aspect costume, maquillage et coiffure de la grande parade d’ouverture en 2016, avant de débarquer dans la capitale pour tenter sa chance dans la mode. Mais la fashion parisienne est trop chère, trop dure, trop injuste. Il n’en fallait pas plus à Paul Levrez pour remonter aux barricades et lancer sa propre fashion week « off ». Décomplexée, populaire, festive, « open » quoi.

Paul Levrez Manifesto 21
Paul Levrez, fondateur de l’Open Mode Festival

Tu souhaites faire de l’Open Mode une « fashion week off ». C’est vrai qu’il existe plein de festivals off dans l’art, la musique, le théâtre, et pas dans la mode : comment t’est venue cette idée ?

Paul Levrez : J’ai toujours été un grand fan de mode. Et c’est justement cette phrase qui guide mon propos : dire « je suis fan de mode », très souvent ça a une connotation péjorative, comme si c’était quelque chose de superficiel. Moi je prône totalement l’opposé : la mode, c’est « tout », dans la mesure où tout le monde s’habille. C’est porteur de codes sociaux, c’est porteur d’une époque, de crise sociale aussi. Je cherche à remettre le vestimentaire dans cet aspect à la fois culturel et sociologique. Comment utiliser la mode pour porter des messages, pour faire avancer les mentalités ?

La deuxième raison, c’est de réconcilier la mode et le grand public. Il faut sortir du côté prétentieux qu’il peut y avoir dans ce milieu, sortir aussi de cette course au fric qui brasse des milliards : on ne doit pas oublier que c’est un savoir-faire français, que la fashion week participe au rayonnement de la France. Je trouve ça hallucinant qu’il n’y ait pas déjà tout une politique organisée par le public ou par le culturel, par des associations, qui se charge de soutenir la jeune création pour pas que ça meure.

Le festival mêle différentes disciplines, avec notamment des défilés dansés et beaucoup d’ateliers. Pourquoi choisir d’en faire un événement populaire et festif ? Pour désacraliser le podium ?

Exactement. L’an dernier, j’ai collaboré avec la marque Ninii sur deux Who’s Next (salon parisien dédié aux jeunes créateurs de mode, ndlr). Et c’est là que je me suis rendu compte des difficultés rencontrées par les jeunes designers : on a eu une grosse popularité dans les médias, mais ça ne retombait pas forcément sur le chiffre d’affaires. Trouver un moyen d’exister en dehors du circuit marchand habituel, c’est vraiment de là que c’est parti. Je me suis dit qu’il fallait y associer de l’événementiel.

© Villaine
© Villaine

Les défilés seront sur le sol, au même niveau que le public. Il y a cette atmosphère que j’aime beaucoup dans les balls ou les battles de danse dans la rue : quand tu arrives, peu importe ton mood du moment, tu es happé. Du coup, je sais qu’il y a plein de gens que ça saoule de regarder des défilés pendant des heures ou qui n’y connaissent rien, et j’avais envie de les mettre face à une autre manière de faire de la mode. Mettre les tenues en mouvement sur les corps des danseurs pour un joli show. C’est le pari que j’ai fait, ouais : désacraliser, rendre plus accessible, moins prétentieux.

Le concept du festival porte en lui une certaine critique : que rejettes-tu dans le système actuel ?

Ce n’est même pas une critique du système, c’est juste donner la chance d’exister. Car on y est étouffé, brimé dans son existence, on ne peut pas montrer ce qu’on a à montrer dans cette ville où tout est trop cher. L’idée, c’est d’offrir à ces jeunes créateurs une vitrine gratuite. Je n’ai pas pensé ce projet comme anti-système mais comme quelque chose de complémentaire. Forcément, quelque part, c’est aussi un peu anti-système parce que ce n’est plus réservé à une élite.

Jean-Paul Gaultier le faisait déjà dans les années 90, utiliser la rue pour faire valoir ses codes et remettre au centre les vraies gens.

Fefe Sama Manifesto 21
© Fefe Sama

Ce qui me déprime le plus dans ce milieu, c’est le faux-semblant. Le monde de la mode est un faux reflet de la réalité. Il y a ce truc ultime de vouloir suivre les tendances absolument, alors que c’est ridicule car les tendances viennent aussi d’en bas. Mais c’est ce jeu qui me passionne : la mode est un courant social qui n’est pas du tout compréhensible, même par ceux qui pensent nous dicter les choses. Là ils se sont rendu compte que le voguing c’est génial, donc cette année ils invitent plein de vogueurs sur les podiums – Balmain qui a fait appel à Kiddy Smile pour son défilé avec L’Oréal – pour essayer de récupérer ce côté plus populaire. Il ne faut pas les laisser contrôler tout. OK, vous utilisez nos codes, mais c’est nous qui les faisons.

Toi, qu’est-ce qui te fascine dans la mode ?

Pour moi ça a toujours été un moyen d’expression. J’ai eu beaucoup de mal à me trouver personnellement, j’ai dû assumer mon homosexualité à un moment où ce n’était pas easy, et le vêtement m’a beaucoup aidé. À prendre une place dans la société, à m’assumer, à gagner une confiance en moi. En fait, quand on arrive à se créer un look, quand on est bien dans ses pompes, on obtient un rôle social à travers le vêtement.

J’ai aussi utilisé la mode comme une provocation. Je suis un petit relou, j’aime bien déranger, provoquer la surprise chez les gens dans la rue, qu’ils pensent : « C’est qui ce mec avec ses dreads ? Il fume des joints toute la journée, il en a pas dans le cerveau. » Et leur montrer que c’est complètement l’inverse de moi.

© Chewing Gum Prémaché

Comment ton projet a-t-il été reçu par les différentes institutions ?

Tout le monde m’a accueilli à bras ouverts. Chardon Savard, l’ESMOD, LISAA (Institut supérieur des arts appliqués), ils ont tous été ultra réceptifs, parce que même si ce sont des écoles parfois privées qui coûtent cher, ils sont pleinement conscients des difficultés. À la fin de l’année, ils voient défiler leurs 200 étudiants, et il y en a peut-être seulement un ou deux qui vont atteindre leur rêve. Fashion Network a aussi trouvé ça très bien dans la démarche. Mais c’est parce que le discours n’est pas nouveau : Jean-Paul Gaultier le faisait dans les années 90, utiliser la rue pour faire valoir ses codes et remettre au centre les vraies gens. Par contre, tu vois, je n’arrive pas à avoir le retour de Vogue : eux ils vont peut-être utiliser le côté street seulement lorsque ce sera bankable pour un shooting…

Et du côté des danseurs ? Plusieurs crews ont une forte identité communautaire, ça n’a pas été difficile pour eux d’accepter de participer à un événement grand public ?

C’était plus compliqué parce qu’ils ont moins à y gagner que les designers. Mais j’ai mis en place un concours pour eux aussi, pour leur donner de la visibilité, avec un prix de 1000 euros et d’autres cadeaux.

Ensuite, c’est vrai que je me suis aussi heurté à des réticences. Dans toute communauté, on trouve parfois cette espèce d’entre-soi, c’est un mécanisme de défense que je comprends tout à fait : on a été rejeté donc on rejette à son tour. Mais pour moi la solution est de se mélanger, même entre gays, hétéros, etc. Il y a des crews, comme la House of LaDurée, qui ont cette vocation de toucher du plus grand public.

Madame B LaDurée © House of LaDurée

D’ailleurs je n’ai pas voulu me fermer à un seul type de danse : il y aura à la fois des vogueurs, qui incarnent cet esprit transgenre, mais aussi des hip-hoppeurs très virils, du break, du waack, avec des femmes qui sont parfois masculines. Le point commun, c’est que tous font attention à leur look, alors utilisons la mode pour faire communauté…

Quels sont les créateurs ou marques qui t’inspirent personnellement ?

Les années Gaultier, années 90, ses robes bustier avec les seins en pointe. J’aime bien cette idée de montrer des gens qui n’ont pas beaucoup. Lui il a travaillé avec des prostituées, des personnes qui n’étaient pas du tout glamour dans ce qu’il y avait de plus glamour. Les créateurs belges aussi, Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, qui jouent avec les époques, les matières. Ça me plaît parce qu’ils s’éclatent. En France on est un peu coincé, on porte des choses classiques, on a peur d’assumer. C’est ce qu’on aime, mais parfois lâchons-nous quoi ! Un mec avec des locks et un costard par exemple, c’est plus classe selon moi qu’un trois-pièces. D’ailleurs on y vient : avant, être classe, c’était avoir la bonne robe, maintenant une femme classe c’est une femme bien dans ses vêtements, parce qu’elle dégage une sérénité. On a quelques égéries comme ça, Inès de la Fressange, Mademoiselle Agnès, qui sont hyper naturelles. Ça fait partie de mes influences. Et puis le Japon aussi, à l’inverse, leur côté ultra strict, minimaliste, où rien ne dépasse.

Saint Laurent, L’Oréal, MAC, toutes les marques essayent de se réinventer pour ne pas perdre face aux influenceuses.

Dries Van Noten, défile prêt-à-porter printemps-été 2015 à Milan © NowFashion

Quelles sont les caractéristiques de la mode que tu vois se dessiner aujourd’hui ?

Une mode plus éthique. Moi je ne vais plus chez H&M et Zara depuis un an et demi, j’en suis très fier mais c’est dur (rires) ! On arrive dans une ère où on a envie d’être plus responsable de ce qu’on achète, savoir d’où ça vient, qui l’a fabriqué, qui ça fait vivre. D’ailleurs, c’était un hasard, mais en allant chercher des jeunes pour cette première édition, une bonne partie d’entre eux avaient spontanément adopté cette approche.

Ensuite, il y a cette influence urbaine, qui a atteint les podiums. Les gens qui ont du look aujourd’hui sont souvent ceux qui viennent de la rue et ont dû se démerder avec des petits moyens, qui ont chopé une vieille paire de pompes, qui vont chiner dans des fripes des vestes à 10 balles…

OK, mais quand on chine dans des fripes de manière presque inconsciente ou parce que c’est juste pratique, est-ce qu’on peut vraiment parler de « mode » ?

Déjà, je suis persuadé que quelqu’un qui dit qu’il s’en fout, il fait exprès de dire qu’il s’en fout. C’est comme manger, ça montre qui on est, s’habiller aussi. Ta question est très intéressante parce que ça prouve que toi-même on t’a confisqué ce terme : la mode, c’est devenu pour nous cette image d’un art du luxe. Non : pourquoi est-ce que du jour au lendemain, les gens se mettent à porter des mini-jupes, à s’attacher les cheveux ? Ça ne vient que de la rue. C’est ce qui m’intéresse beaucoup dans cette époque, comme dans les années 90 : tu vois partout des pubs de luxe où, avant c’était ultra chico, maintenant ce ne sont que des gens dépravés, un peu drug-addicts, maigres. Ce sont des vraies gens qui inspirent, sans maquillage, sans retouches. La dernière campagne Saint Laurent à Paris, c’était hallucinant de voir ça, chez Saint Laurent ! L’Oréal, MAC, toutes les marques essayent de se réinventer en s’inspirant des influenceuses sur les réseaux parce qu’ils ont compris qu’ils allaient perdre s’ils les concurrençaient.

© Sandra Perriolat

Que réponds-tu à ceux qui disent que la mode c’est superficiel ? Genre comment ferais-tu pour convaincre ma mère que c’est cool ?

Je lui dirais que grâce à un certain créateur, les femmes ont le droit de porter des jupes. Que ça a participé à leur émancipation dans la société, à les amener vers le marché du travail, parce qu’on a redessiné les codes. La mode améliore le quotidien de plein de gens. Moi en premier, mais aussi ces vogueurs : depuis le jour où ils ont découvert la mode et la danse, ils se sont épanouis, ils peuvent être qui ils sont sans avoir peur en sortant dans la rue. Voir un mec avec des talons se sentir vivant d’un coup, même si une paire de talons ça paraît rien mais qu’en fait pour lui c’est tout, rien que pour ça ce n’est pas superficiel. Le voguing est quand même né parce que les blacks étaient complètement exclus du système mode classique aux États-Unis et qu’ils ont décidé de se moquer des blancs. La mode appartient à tous, elle peut être profonde et politique, et ce n’est surtout pas une affaire de gens superficiels.

Comment comptes-tu prolonger cette première édition de l’Open Mode ?

Il ne faudrait pas le dire car ça fait peur, mais j’aimerais bien avoir une dimension sociale. Utiliser la mode pour réconcilier des gens qui ne se côtoient pas forcément : monter des petits ateliers avec des designers, des partenariats avec des écoles de mode ou même des collèges, pour des jeunes qui n’en ont pas les moyens ou pas l’habitude.

Pourquoi pas aussi des petites soirées à l’année, avec à chaque fois une thématique, un défilé et toujours un côté festif. Parce que s’il y a bien quelque chose dont tout le monde a besoin dans cette société, c’est de s’évader. Et la mode, le spectacle, les paillettes, c’est aussi un moyen de rêver.

© Minirine
© Minirine

Tu n’as pas peur, si l’événement grandit, de finir par entrer dans le système à ton tour ?

Non pas du tout. Il faut rester fidèle à qui on est. Plein de gens m’ont déjà demandé pourquoi je ne faisais pas appel à LVMH ; je n’avais pas envie qu’on dénature mon propos. Bien sûr, j’ai proposé à Jean-Paul Gaultier d’être le parrain, il m’a gentiment répondu qu’il n’était pas disponible mais que l’année prochaine pourquoi pas. Je ne fermerais pas la porte au luxe, mais l’ADN d’Open Mode c’est de trouver de nouveaux créateurs et de défendre une mode faite par le bas. Après si demain MAC me propose d’être fournisseur make-up, je dirais oui : comme Robin des Bois, tu prends à ceux qui ont tout et tu donnes à ceux qui n’ont pas (rires) !

Propos recueillis par Sarah Diep et Alice Heluin-Afchain

Open Mode Festival, une carte blanche accordée par FREESTYLE
Vendredi 17 novembre de 16h à 20h : Round 1
Samedi 18 novembre de 13h à 20h : Round 2
Dimanche 19 novembre de 13h à 19h : Finale et remise des prix
Grande Halle de la Villette,
211, avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
Accès libre
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