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« L’amour ne meurt jamais sur le dancefloor » : la fête selon le collectif Moonshine

« L’amour ne meurt jamais sur le dancefloor » : la fête selon le collectif Moonshine

Sortie le 18 juin, la nouvelle mixtape du collectif Moonshine, SMS for Location Vol. 4, nous transpose dans l’univers hétéroclite et multiculturel de ce projet montréalais. Rencontre avec Hervé Kalongo, Pierre Kwenders et San Farafina, membres du collectif. 

« L’amour ne meurt jamais sur le dancefloor » s’exclame l’artiste Pierre Kwenders à la fin de notre discussion. Une phrase qui en dit long sur l’atmosphère véhiculée dans la dernière mixtape de son collectif, Moonshine. Cet hymne à la fête, qui se déploie sur 19 titres, est parfaitement révélateur de l’état d’esprit de ce crew montréalais, qui déplace les frontières sonores, spatiales et stylistiques à chacune de ses soirées depuis 2014. Pour ce nouveau projet, élaboré pendant la période du confinement, les membres de Moonshine ont tenu à faire appel à une myriade d’artistes à travers le monde, tous·tes familier·es du collectif ou de leurs soirées. Parmi elles·eux, Bamao Yendé du label Boukan Records, Sango ou encore Mc RedBul, figure majeure de la scène afro-électro congolaise. Ici kuduro, sonorités afro-électro, teintées de rumba congolaise se jaugent, s’entrechoquent, s’étirent jusqu’à ce que l’ensemble s’harmonise et révèle toute sa richesse. Produit en partie à Kinshasa en République démocratique du Congo, ce dernier opus rend également hommage à la scène artistique du pays, foisonnante, multiple et avant-gardiste. Une scène que le collectif a décidé de suivre et de documenter à travers un film, Zaïre Space Program.

Manifesto XXI – J’aimerais que l’on commence par des présentations, faire une sorte de carte de visite. Qui êtes-vous, d’où venez-vous, que faites-vous ?

Pierre Kwenders : Alors, nous sommes Moonshine, ambassadeurs de la joie de vivre, organisation spirituelle pour l’amour et le bonheur de tous. 

Hervé Kalongo : Il a tout dit.

Manifesto 21 - Moonshine
© Alexis Belhumeur

D’où vous est venue cette appétence pour la musique ? Avez-vous grandi dans des environnements musicaux et artistiques ? Qu’est-ce qui vous a poussés à pleinement vous consacrer à cette carrière ? 

Hervé : Personnellement, je n’ai pas grandi dans une famille d’artistes mais en tant que Congolais, il y a toujours eu un peu d’art autour de moi, de la musique partout, comme quelqu’un qui chante dans une église, qui gratte sur une guitare… J’ai toujours été attiré par les arts au sens large, aussi bien par la musique que par la mode. 

Pierre : En ce qui me concerne, j’ai grandi dans une famille assez artistique. Mes oncles jouaient de la guitare et chantaient de temps en temps. Mes mamans étaient très fans de la rumba et de musique en règle générale. J’aime dire que je suis tombé là-dedans comme Obélix [dans la potion magique] et le collectif Moonshine est né de ça. 

San Farafina : Moi non plus, je n’ai pas grandi dans un environnement artistique mais à l’école, j’ai toujours eu des ami·es amoureux·ses de l’art, ou artistes elles·eux-mêmes. Je pense que c’est ce qui m’a nourrie. 

C’est un mélange entre famille et environnement. J’ai l’impression que les rencontres ont également joué un rôle majeur dans vos trajectoires artistiques ? 

Hervé : Définitivement, je pense que les rencontres marquent toutes les trajectoires et c’est ce qui fait la beauté de Moonshine. On vient tous un peu de différents environnements. Certes Hervé et moi on est tous les deux congolais mais par exemple San Farafina vient de Calgary, en Alberta au Canada, de parents phlippino-haïtiens. Il y a aussi Félix Noé, qui est d’origine française et qu’on a rencontré au Canada, ou encore Steven qui est haïtien. Le point commun entre toutes ces personnes, c’est cet amour de l’art, cette envie de partager, de mettre nos talents ensemble et de créer cette nouvelle famille, cette identité qui est Moonshine. 

Je pense que la musique que l’on aime trouve d’une manière ou d’une autre sa source en Afrique.

Pierre Kwenders

Pourrions-nous parler de la genèse du collectif ? Que vouliez-vous retranscrire à travers Moonshine ? 

Hervé : On a toujours travaillé collectivement. Parallèlement au collectif, on a tous des activités. Pierre a sa carrière solo et moi, j’ai mon activité d’agent. Quand on a lancé Moonshine, on a continué à bosser ensemble, collectivement. Au bar, c’étaient des ami·es, des frères, à la sécurité, c’était la même chose. Le mot, c’est vraiment empowerment, se donner de la force les un·es les autres, je pense que c’est ce qui fait notre différence et c’est ce qui nous permet d’avancer. 

C’est intéressant cette notion d’empowerment dans votre collectif, de puissance que l’on retrouve dans vos événements. Moi, justement, je vous ai découvert à travers vos soirées. Des soirées qui ont traversé le globe, qu’on a vues au Royaume-Uni, au Canada, en France ou encore au Congo. Comment faites-vous pour combiner toutes ses aspirations ? 

Pierre : Je pense que ça se fait très naturellement. Il y a ce son de base, qui surgit du fin fond de l’Afrique. Je pense que la musique que l’on aime trouve d’une manière ou d’une autre sa source en Afrique. On a cet amour-là pour le son et on a envie de le transmettre aux gens, avec ça, et on veut bâtir des ponts entre tous les espaces où il y a des afro-descendant·es, mais aussi avec les personnes amoureuses de cette culture, de ces sonorités. 

Revenons sur la sortie de cette nouvelle mixtape, SMS for Location Vol. 4. C’est un album à l’image de votre collectif, hétéroclite et multiculturel. Comment est né ce projet ? 

Hervé : Je peux parler de la genèse, ça fait trois ans avec le collectif qu’on s’est donné pour objectif de sortir régulièrement une mixtape qui reflète un petit peu notre univers, nos aspirations, notre esprit. Avec celle-ci, vu qu’on avait du temps pour la produire avec le contexte sanitaire, on s’est dit que l’on pourrait mettre toute notre énergie dessus et c’était plus simple de solliciter les artistes vu que tout le monde était à l’arrêt. On s’est retrouvés avec beaucoup de chansons, beaucoup de collaborateur·rices qui avaient tous·tes participé aux soirées Moonshine, c’était donc plus simple de pouvoir conceptualiser la chose, de pouvoir créer ce type d’arc musical que l’on retrouve également dans nos soirées. Un début de soirée où on a des sons plus soft et vers la fin des sons plus wavy. C’est quelque chose que l’on mature depuis longtemps si l’on parle des compilations Moonshine, ça fait donc cinq ans qu’on en fait. 

Pierre : Moi je suis plutôt dans la posture de l’artiste, pas du producteur. J’ai signé deux chansons et demie dans la mixtape, mais il y a ce désir de toucher à tout, et surtout de faire découvrir et montrer qu’il n’y a pas de limite à partager ce que l’on aime. Vu qu’on avait beaucoup de temps cette fois-ci, on voulait faire en sorte que cette mixtape représente l’identité d’une soirée Moonshine et, de toutes celles que l’on a sorties jusqu’à ce jour, je pense que c’est la plus aboutie. On se retrouve donc dans une soirée qui commence à 23h et qui finit vers 5-6h du matin. On commence de façon très tranquille, lorsqu’il n’y a que cent ou deux cents personnes, avec une chanson très simple comme le son de Sango et Georgia Anne Muldrow, qui nous berce, qui nous dit que c’est le moment de se lever. C’est une manière de faire sortir ce son de la pleine lune. Puis on avance avec « Lelo » de Sarah Kalume qui nous dit qu’il faut saisir le moment présent et ne pas se laisser distraire par ce qu’il y a autour. Après il y a « Malembe » et « Tibo Tisipa » qui nous ramènent au Congo, sur les bases africaines. Parce que l’une des raisons qui fait que Moonshine existe, c’est que l’on ne se retrouvait pas dans d’autres lieux. C’est vraiment ce qu’on a cherché à faire sur ce projet. 

Il y a ce sens de la famille dont on aime parler quand il s’agit de Moonshine.

Hervé Kalongo

Il y a quelque chose de très énergisant dans cette mixtape, ce qui est vraiment salvateur après cette période de mise à l’arrêt forcée de la fête et de la vie nocturne. Le pont entre les artistes est fluide, cohérent. Comment s’est déroulée la collaboration entre les différents personnes présentes sur la mixtape ? 

Hervé : De la même façon que l’on fait toujours les choses chez Moonshine. Les ami·es, nos ami·es se retrouvent sur la mixtape. La plupart des artistes qui se retrouvent dessus se retrouvent aux soirées Moonshine. Soit iels ont déjà fait un live, soit leur musique a déjà été diffusée lors des soirées. D’où l’importance d’aller vers ces artistes-là. Boddhi Satva par exemple, qui est une personne qui nous a beaucoup inspirés, on a joué sa musique dès le début du collectif, mais il n’a jamais joué au sein de l’une de nos soirées. On a eu l’occasion de le rencontrer et on s’est dit : les temps sont durs, on ne peut pas faire de soirée mais on veut faire vivre la présence de Boddhi Satva. Là il nous a balancé ce son, « Malembe », et j’ai fait appel à Mc RedBull qui est venu ajouter sa patte. Lui non plus, il n’a jamais participé aux soirées Moonshine de Montréal, seulement à celles de Kinshasa. Il y a aussi Bamao Yendé, que l’on n’a jamais réussi à avoir à une soirée Moonshine et qu’on a sollicité cette fois-ci. On voulait vraiment qu’il soit présent. Et c’est ça qui fait la beauté de toutes ces collaborations. Il y a ce sens de la famille dont on aime parler quand il s’agit de Moonshine et qui transparaît dans toutes nos collaborations. 

Ce projet a également été nourri par votre résidence à Kinshasa, par vos diverses rencontres et par le tournage de votre documentaire, Zaïre Space Program. Pouvez-vous revenir sur cette expérience, sur cette immersion au cœur du Congo ?

San Farafina : L’idée derrière ce projet était de se connecter avec les artistes d’ici. Ce documentaire met en lumière les relations entre technologies, art et musique, ici au Congo, dans l’ensemble de la scène artistique. C’est vraiment l’idée de rendre compte d’une forme de multidisciplinarité, de faire le pont entre les disciplines artistiques et de valoriser ce qui se fait dans ce pays. 

Pierre : Il y a aussi cette idée de revenir à la source, de revenir au Congo et de comprendre la réflexion que mènent ces artistes ici. Comprendre le message qu’iels cherchent à diffuser à travers leur art et voir comment iels veulent faire évoluer les mentalités, la vision des gens. Nous pensons véritablement dans le collectif qu’à travers les arts et la technologie, nous pouvons éveiller les consciences. C’est un peu ça la représentation de Zaïre Space Program. Nous étions au Congo en janvier et nous sommes revenus pour rendre compte de ça et continuer les entretiens avec les artistes. 

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Dans le monde des arts et de la culture, nous sommes beaucoup d’afro-descendant·es à évoquer cette nécessité de revenir aux sources, aux racines. Qu’en est-il pour vous ? 

Hervé : Je pense que pour Moonshine, ça a toujours été dans les grandes lignes directrices du collectif. Même dans nos soirées, à la base, on sentait qu’on avait un peu une dette envers les artistes que l’on joue comme Mc RedBull, car on diffuse leurs sons mais elles·eux n’ont pas de réelle rétribution, iels n’ont pas de royalties par exemple sur leur travail. On voulait les mettre au centre de cette équation-là, car on trouve que ce manque de visibilité est injuste. Leur musique est diffusée par-delà le continent, par-delà le Congo. On a envie de continuer à promouvoir les artistes congolais·es, car leur talent et leur travail traversent les frontières. C’est vraiment ça le but de cette mixtape.

J’ai envie de préserver ce que nous sommes en train de mettre en place et de créer une narration de résilience. 

San Farafina

Quelles sont vos prochaines dates au Congo et dans le reste du monde ? 

San Farafina : Là on a trois dates prévues au Congo. Le jour de la sortie, on organise un événement avec tous·tes nos ami·es artistes ou affilié·es au collectif. 

Pierre : Pour ce qui est des prochaines dates européennes, il y a quelques occasions qui commencent à se profiler donc ça devrait pouvoir se faire bientôt. Mais attendez-vous à nous voir dès cet automne en Europe. 

Vos mots de la fin ?

Hervé : On essaye de s’inspirer des personnes qui nous entourent et d’inspirer les autres de la même manière. On espère pouvoir inspirer la jeunesse congolaise grâce à notre travail. C’est vraiment mon souhait. 

Pierre : L’amour ne meurt jamais sur le dancefloor.

San Farafina : J’ai envie de préserver ce que nous sommes en train de mettre en place et de créer une narration de résilience. 


Photo à la une : © Moonshine

 

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