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Loraine James : Journal intime et miroir déformant

Loraine James : Journal intime et miroir déformant

Loraine James Reflection
Composé pendant l’été 2020, alors que le temps semble suspendu, Reflection de Loraine James est une introspection électronique où cohabitent la mélancolie, la douleur et l’espoir sceptique de jours meilleurs. Un album personnel et épuré qui nous plonge dans le vécu sensible de l’artiste et met l’expérimentation au service de la pop.

Nous avions découvert Loraine James lors de la sortie en 2019 de son premier album For You and I, dans lequel elle témoignait de son amour et de sa nostalgie pour la communauté multiculturelle dans laquelle iel a grandi au nord de Londres, – un quartier populaire en proie à la gentrification. L’album était également l’occasion pour James d’exprimer son vécu de femme noire queer à Londres oscillant entre sonorités anxiogènes liées à la LGBTphobie toujours prégnante dans l’espace public, et ambiances plus sensuelles.

Avec ce second long-format signé chez Hyperdub, label londonien qui nous a offert parmi les moments les plus émouvants de la musique électronique – Burial, DJ Rashad, ou plus récemment The Bug & Dis Fig pour ne citer qu’eux -, Loraine James pousse plus loin encore l’introspection sans pour autant laisser de côté la violence de ce monde.

© David Brimacombe

Naviguant entre des styles aussi variés que la trap, le r&b, le grime, le dub, la techno originelle, la rave ou encore l’electronica (oui tout ça !), savant alliage de glitch, de basses sourdes et de rythmes léchés, Reflection est un album que l’on pourrait aisément catégoriser dans la galaxie des musiques dites post-club, mais qui s’en distingue par sa simplicité et son penchant pop.

Reflection captive par la sublimation des émotions tues, des rages plus ou moins contenues, de ces moments de doute et d’anxiété qui surgissent dans une période où le lien physique est distordu. On découvre ainsi avec cet album les talents de diariste de la compositrice : Reflection peut ainsi se comprendre comme une réflexion sur ce rapport singulier qui se crée entre l’auditeur.rice et l’artiste. En plongeant dans le monde sonore de Loraine James, nous sommes invités à partager une partie de son expérience personnelle mais nous restons à distance car, comme elle l’indique sur le titre éponyme, « This is just a reflection ». Un reflet n’est pas une image fidèle. 

Fragmentaires mais jamais anecdotiques, les textes chantés par Loraine James elle-même ou interprétés par d’autres, sont autant de témoignages du moment singulier qu’a été la période Covid. Un moment qui n’avait rien d’idyllique puisqu’il apportait son lot de précarité et d’isolement, notamment pour les artistes queer et racisé.es, mais un moment qui a également favorisé les collaborations à distance et l’expérience d’autres sociabilités et temporalités.

L’interprétation des différents vocalistes invités, dans des registres bien distincts, rend ainsi hommage aux textes : on pense notamment au tube R&B « Running Like That » avec Eden Samara qui résonnera chez les plus taiseux.ses d’entre nous, à l’éthéré « On The Lake Outside » avec Baths et ses accents SOPHIEsques ou encore au flow aiguisée de son ami et collaborateur de longue date, Le3 bLACK, sur « Black Ting ».

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L’album se conclut sur une note d’espoir emprunte de gravité interprétée par le rappeur-performer Iceboy violet. Entre volutes de delay et grime endeuillée mais pas résignée, « We’re Building Something New » pourrait être le qualificatif de ce que fait Loraine James à l’Intelligent Dance Music.

© Image à la une : Optigram.graphic.studio / Manuel Sepulveda

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