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La Mess : métaphore de la création par un nouveau duo électro

Pour fêter leur arrivée sur la scène électro-pop, le duo La Mess sort un clip à écouter comme on ouvre un cadeau de naissance, sans avoir eu à souffrir des tourments de l’accouchement. « These Days »(Yotanka / [PIAS]), c’est l’acte inaugural de ce projet porté par la voix soul de Jessica Fitoussi et la production étoffée d’Yvan Ginoux, qui est aussi l’assistant de Rone – dont on ne se lasse pas (antisèche par ici).

Les nouveaux venus ne semblent pas manquer d’expérience, à moins que le duo ait choisi la difficulté : mettre en abyme la célébration du féminin et la genèse de leur propre histoire, l’exercice risquait de déraper du délicat au patatras. Ouf ! Si la chanteuse se lâche et s’expose à l’écran, c’est derrière la transparence d’un voile pudique et sensuel, qui sert plutôt à renvoyer le spectateur à lui-même. Jessica Fitoussi, dès les premières images d’un clip biberonné aux évocations symboliques, incorpore avec justesse la charge émotionnelle qui doit passer par elle pour se médiatiser. Torsadée, filmée en plans ultraserrés par les producteurs Floz (Kathia Saul et Étienne Larragueta – qui est passé par la Fémis), le doute subsiste un moment sur les états qu’interprète la chanteuse, dont on devine la nudité : sensualité à fleur de peau, souffrance, orgasme, douleurs ? Entre gouttes de sueur et bain de lait, on ne sait jamais si cette fille est excitée, torturée ou à peine pucelle. La chromo est mise au service de cette confusion, entretenue à coup de blancheur immaculée et de plans à même la peau. Le parti pris esthétisant et la finesse du grain protègent ce secret d’alcôve jusqu’à mi scénario.

Crédits : Floz Prod.

Un ventre rond finit par pointer son nombril. Un accouchement qui se veut aussi symbolique : son corps est à la fois celui de la femme et celui de l’artiste ; il subit avec la même violence les affres du processus de création, en explorant ses spasmes, ses soubresauts et ses soulagements avec, quand même, le but qui justifie de s’imposer tout ça. L’artiste, comme la femme qui souhaite enfanter, serait-il contraint par corps (et pas seulement par cœur) à sortir ce qu’il a dans les tripes ? « À quoi bon ? », suggèrent les paroles : pour transformer le monde ; croire à l’efficacité performatrice de cette idée, qui s’éprouve plus qu’elle ne se prouve. Une idée qui pourrait paraître simpliste et tellement éculée, si l’art et les artistes ne subissaient pas le mépris de certains politiques ; si Valérie Pécresse n’en était pas à son coup d’essai en « zigouillant » d’un trait de plume une agence culturelle telle qu’Arcadi, privant toute une région du soutien aux artistes sans que l’État s’en émeuve.

Le clip surfe encore sur l’inconscient collectif, en faisant du hors-piste. À intervalles réguliers, un python se faufile. Il a fait peau blanche – chez les pythons aussi, il y a des albinos. On le voit ramper entre les draps nacrés ou glisser sur la peau noire de Nevyl Renoich, un danseur sculptural. Graphique et contrasté, le duo transpire d’érotisme. Le serpent, Dieu soit loué, n’est plus synonyme de Chute et de péché là où il est question d’originel. Que dit cette inversion des couleurs ? La mue lave-t-elle le python de tout soupçon ? C’est ce que semble souhaiter La Mess, en plaçant son projet sous le signe de la complémentarité et de l’altérité. En faisant corps avec le danseur, l’animal évoque plutôt le yin et le yang que le combat d’arrière-garde du Bien contre le Mal.

Crédits : Floz Prod.

Les symboles fonctionneront toujours sur la foi de représentations plus culturelles que rationnelles ; il ne tient qu’à nous de les réinvestir. L’art, à condition de s’y soumettre, n’est-il pas le meilleur rempart contre la binarité ? En accepter le coût, ça ne se négocie pas, semble clamer La Mess, d’une voix rauque dont Jessica Fitoussi maîtrise les puissantes envolées. Les instrus d’Yvan Ginoux s’accordent avec minutie au timbre de la chanteuse. Un beat appuyé semble sorti tout droit du ventre qui rythme la naissance. Des synthés froissés répondent à la voix qui aime à s’érailler. Le morceau, propulsé tel un cri qui se serait affranchi des troubles qui lui ont donné vie, tente de percer le mystère de la créativité. Mais après tout, qu’est-ce qu’on en sait ? « I don’t know nothing about nothing », avoue Jessica dans un énième soupir en poussant cet hymne à l’émotionnel.

« These Days », disponible à partir du 21 septembre sur les plateformes de streaming et de téléchargement.

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La Mess sera en concert à Paris le 26 septembre au Point Éphémère.

Un premier album est en préparation pour 2019.

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