Gender Derby. « On ne peut pas nier la binarité mais on peut la déconstruire »

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Crédits : Marie Rouge

Camille Ducellier, la réalisatrice, parle d’un alignement des étoiles quand elle se réfère à la création de sa websérie documentaire, Gender Derby. Et, sans aucun doute, elle en est le produit. Elle met en scène un beau dialogue, où le fond répond à la forme pour mieux déconstruire le discours établi.

Un propos soutenu d’abord par les images : un original format vertical, où de multiples corps se succèdent au fil de plans montés en split screen, laissant libre cours à une fluidité poétique. Car c’est bien le propos de cet objet : la fluidité dans les genres. L’équipe technique fait la part belle aux femmes : sa cheffe opératrice est Camille Langlois, son ingé son, Louise Abbou. Camille Ducellier suit le parcours de Jasmin, jeune transgenre en début de transition faisant partie d’une équipe de roller derby. Au rythme de ce sport inclusif et émancipateur, les questionnements et les problématiques de Jasmin font écho à ceux des autres personnages, tous aussi fluides. Le tout est traversé par une pédagogie dont la subtilité laisse pantois. La websérie réussit l’exploit d’une mise scène où l’esthétique émotionnelle ne se départ jamais d’un équilibre délicat. La forme se met au service du fond : rester didactique sans jamais perdre le spectateur. À aucun moment elle ne tombe dans l’écueil de la binarité : elle la dépasse en déconstruisant avec douceur son schéma, pour mettre en évidence la beauté des corps. Rencontre avec la réalisatrice.

Manifesto XXI – Qu’est-ce qui t’a menée à la création de cette websérie ?

Camille Ducellier : Ça s’inscrit dans la continuité de ma démarche documentaire. Ça fait un moment que je fais de l’art documentaire, sous forme linéaire, court ou long, interactif, radiophonique… Je m’intéresse à toutes les formes. Au niveau du propos, j’ai toujours été intéressée par les personnes qui réinventent ou déconstruisent un rapport au corps, qui questionnent notre rapport avec notre propre image.

Donc ça fait une dizaine d’années que je fais des portraits d’individus hors normes, en marge, et notamment queer. Gender Derby, ça arrive vraiment comme une sorte de synthèse de tout ça.

L’origine ça remonte vraiment à la rencontre avec Romain Bonnin qui est producteur à Flair Productions et avec qui on a co-réfléchi à un projet assez pédagogique autour des questions de genre dans une perspective féministe. Donc c’est vraiment venu de sa demande.

Moi j’ai proposé de partir sur ce portrait de Jasmin en début de transition dans une équipe de roller derby. J’avais rencontré Jasmin dans un atelier d’astrologie que j’animais et on s’est bien entendus, j’avais apprécié son énergie. On a parlé du roller derby, et ce sport est tellement cohérent par rapport à mes envies et par rapport à des problématiques féministes et inclusives.

Du coup Jasmin est devenu le fil conducteur, avec les personnages secondaires qui viennent en ramifications déployer d’autres regards, d’autres approches. Et, après, la boîte de production a cherché des diffuseurs et il y a eu une évidence de travailler avec IRL, une plateforme qui valorise les documentaires d’auteurs et dans laquelle il y a une liberté formelle et de ton. Donc il y a eu une sorte d’alignement idéal, avec cette volonté commune de donner un espace de parole à la communauté de roller derby et à la communauté queer.

Tu penses que c’est lié au fait qu’il y a un espace d’expression et de visibilité qui est en train de se dégager pour les queer ?

C’est sûr que ça fait partie des intuitions que Flair a eu. Maintenant la société est prête à entendre que les fictions et les histoires queer et trans font partie de nos vies. Il y a une ouverture là-dessus, et la difficulté c’est la manière dont ces histoires-là sont médiatisées. Et d’essayer d’avoir une variété d’histoires. Elles se recoupent souvent, vont souvent dans la même direction, notamment dans le contexte télévisuel qui est assez normatif, tant dans la forme que dans le choix des sujets et des questions. J’avais envie d’essayer de proposer d’autres histoires, qui ne sont pas nécessairement dans le protocole classique qu’on connaît, qui ne passent pas par les étapes qu’on attend de la transidentité mais qui sont plutôt dans des formes de genderfluid ou de déconstruction du genre, donc dans une perspective plutôt politique.

C’est vrai que tu fais le choix de parler de personnages qui ne s’inscrivent pas du tout dans la binarité. C’est assez difficile à mettre en images tout en restant facile d’accès.

J’ai toujours eu des aspirations pédagogiques en parallèle de mon activité artistique et dans celle-ci.

Je fais de la sensibilisation au racisme, au sexisme et à l’homophobie en milieu scolaire auprès d’un public adolescent donc c’était très important pour moi qu’ils puissent avoir des nouveaux supports d’identifications. Je voulais qu’ils puissent se sentir libres dans leur expression de genre, qu’il y ait une variété de possibilités. C’est important de ne pas rendre le truc trop pédagogique, de respecter l’immersion documentaire et un certain nombre de termes, mais il faut qu’il y ait un équilibre et qu’on ne se sente pas exclu. Dans la structure même de la série, dans chaque épisode, il y a un personnage secondaire qui apparaît, qui complète et qui éclaire.

Le roller derby n’est d’ailleurs pas non plus très accessible.

Ce n’est pas tant que c’est fermé mais, comme toutes les cultures minoritaires, on n’y a pas accès. Ça passe par un réseau plus féministe. Le roller derby est un des rares sports au monde à être inclusif, c’est tellement fort et puissant. C’est aussi lié au fait que c’est un sport qui n’est pas encore très académique. Le sport en lui-même est métaphorique d’une communauté politique, sportive, féministe, où l’on prend soin les unes des autres, qui inclut. Dans les règles mêmes du derby, avec cette jammeuse qui doit dépasser un mur de bloqueuses adverses, je trouve qu’il y a une forme d’émancipation et on sent toute la foule exaltée au moment où elle réussit, comme s’il y avait une catharsis collective. Là aussi il y a eu un alignement des étoiles, une cohérence.

Donc le but est vraiment de faire quelque chose de politisé de manière subtile ?

C’est vrai que souvent les gens parlent de douceur. Le plus important, pour moi, c’est de trouver la bonne distance par rapport aux personnes et de faire en sorte de donner un espace de parole pour qu’elle soit mise en valeur, qu’on puisse avoir accès à sa proposition, à son discours, son corps. Je veux montrer que les marges nous permettent de nous remettre en question sur notre manière de penser le genre.

Je filme des gens hors norme pour qu’à la fin de la série on se dise qu’on n’est pas si loin, au lieu de créer un sentiment de distance, d’exotisation. J’essaye de les ramener, sans gommer leur différences.

La non binarité se définit finalement en négatif de la binarité. Tu le conçois comment, personnellement ?

Je ne suis pas forcément à l’aise avec cette non binarité. Il y a une tendance pas forcément très politique dans cette idée. Je préfère une approche queer, qui est une approche plus globale de déconstruction des rapports hiérarchiques, d’oppression, d’opposition. Ce qui m’intéresse c’est les entre-deux. On va retrouver de ce qu’il y a entre les genres, mais sans nier le fait que notre société est constituée de binarité.

Parce qu’on ne peut pas nier la binarité mais on peut la déjouer, la déconstruire pour la rendre caduque et inopérante.

Jasmin ne dit d’ailleurs pas dans le documentaire qu’il est non binaire, il parle de genderfluid, un terme que je préfère, qui est plus inclusif, qui dit qu’on n’a pas forcément de genre fixe parce que ce qui est figé est contraignant. C’est une étiquette qui nous enferme alors que le genre évolue, qu’il n’est pas le même selon les âges, les relations parfois. C’est la fluidité dans le genre, dans les genres, à la fois des personnes, mais aussi à travers un sport où les formes de corps circulent, gros, minces, forts, frêles, plus masculins et masculines, féminins et féminines.

En ce sens, le vertical du format m’a aidée à ça parce que c’est le format du portrait, contrairement au format horizontal qui est historiquement celui du cinéma. Le vertical est relié à une histoire de l’art, des tableaux. J’ai pensé la composition différemment. Filmer un personnage en pied, c’est quasiment impossible en horizontal, il y aurait énormément d’air.

Ça permet à la fois de filmer un face à face à la fois de faire sortir les personnages du cadre, qui est plus serré, donc les corps rentrent, ressortent. On peut jouer avec. Même si dans le roller derby c’est un peu contre-intuitif parce que ça se joue sur une track horizontale, donc on n’est pas trop dans les règles, mais plutôt dans une sensation de mouvement.

Au départ, c’était une idée des diffuseurs ; mais, en fait, je me suis lancée dedans et avec la cheffe op on a vraiment eu énormément de plaisir à repenser, jouer avec. Ça fait un peu partie de la perspective queer de déconstruire et remettre en question des choses longtemps acquises. D’ailleurs, le premier plan est en mouvement et le dernier finit avec le sol en biais. Je ne voulais pas opposer horizontal et vertical nécessairement, au-delà du binaire.

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