La Belle et la Belle. Touchante dualité de l’être

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La Belle et la Belle © Christmas in July

Deux corps. Deux âges. Une femme. La Belle et la Belle, dernier long-métrage de Sophie Fillières (Un chat un chat, Arrête ou je continue) nous conte l’histoire de deux Margaux, l’une de 25 ans (Agathe Bonitzer), l’autre de 45 (Sandrine Kiberlain). Rencontrées par hasard lors d’une soirée, elles ont les mêmes gestes, goûts, souvenirs, et ne tardent pas à réaliser qu’elles constituent deux versions d’une même personne à des âges différents. Le postulat de départ absurde d’une comédie drôle, et d’une drôle de comédie.

Illogismes en échos

Difficile à croire, au premier abord, que Sandrine Kiberlain et Agathe Bonitzer incarnent deux facettes d’une même personne, tant le jeu et le physique des deux actrices sont dissemblables. Leur première rencontre, et le moment où l’unité des deux personnages est suggérée au spectateur, se passe pourtant de mots : occupées devant un même miroir, les mouvements des Margaux finissent par se rejoindre dans une touchante chorégraphie pour un duo.

À l’image d’un Camille Redouble (Noémie Lvovsky, issue de la même promotion de la Fémis que Sophie Fillières), la réalisatrice ne cède pas à la tentation d’user d’artifices de maquillage, qui ne laisseraient personne dupe, pour faire le lien entre ses deux personnages. On est placé devant le fait accompli, qui ne souffre d’aucune justification – pourquoi tenter de nous faire croire à la ressemblance de deux personnages dont la coexistence est de toutes manières invraisemblable ?

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La Belle et la Belle @ Christmas in July

Il en va de même pour le reste de La Belle et la Belle : le postulat de base imaginé par Sophie Fillières, pourtant si improbable, ne s’empêtre à aucun moment dans une quelconque forme d’explication logique. Et, en fait, on s’en fout. Car c’est là toute la force du cinéma irrésistiblement décalé et absurde de la réalisatrice qui, au travers de son film, ne fait que répondre à des interrogations aussi vaines que naturelles : quels conseils pourrais-je donner au moi plus jeune ? Que serai-je devenue dans vingt ans ?  Et elle s’en amuse. « J’ai eu envie d’avancer d’un cran, de mélanger réalité et fantastique et aussi de retrouver une forme d’amusement au sens fort du terme. C’est un jeu, il y a quelque chose de ce qui nous vient de nos désirs enfantins de savoir qui on sera, qui on deviendra, » déclare-t-elle à France Inter.

Une fois cette absence de logique assumée, Sophie Fillières peut se concentrer sur sa jubilatoire mise en miroir. La jeune Margaux, inconséquente et volage, cherche à s’assurer de ses choix auprès de la plus vieille, qui connaît par avance son histoire. La Margaux âgée, qu’on sent abîmée par un lot d’expériences douloureuses et en proie à de nombreux questionnements, est amenée à réfléchir sur son parcours passé. Une interrogation fine et pleine de sens sur le regret, le poids des décisions et l’évolution d’une personne au regard des événements qui la traversent.

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La Belle et la Belle © Christmas in July

Une écriture fine et peu stéréotypée

Si Sophie Fillières fait le choix de ne pas expliquer de façon rationnelle la coexistence de ses deux Margaux, elle ne cède pour autant jamais à la facilité d’écriture. Tous les ingrédients du bon vieux marivaudage à la française sont pourtant réunis : lorsque la jeune Margaux tombe sur Marc (impeccable Melvil Poupaud), l’amour de jeunesse de la plus vieille, celui-ci se sent tout naturellement attiré par elle. Alors qu’il consomme son désir avec la cadette, son histoire avec Margaux âgée reprend de plus belle. Autant dire qu’en entrant dans la salle de cinéma, on s’attend à voir les rebondissements arriver à des kilomètres, armés en prime d’une grosse paire de sabots. Cela n’arrive jamais : La Belle et la Belle, s’il souffre par moment de légers défauts de rythmes, demeure fin et délicieusement fantaisiste de bout en bout. Un tour de force, pour un film au high concept aussi affirmé.

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La Belle et la Belle © Christmas in July

On évite ainsi plusieurs écueils scénaristiques. Tout d’abord, celui du cat fight de deux femmes pour un même homme. Les deux Margaux passent plus de temps à discuter de leurs choix et désirs et à se conseiller de façon bienveillante qu’à débattre des qualités et défauts de la personne sur laquelle elles ont jeté leur dévolu – on pourra néanmoins regretter que leurs discussions ne soient pas un peu plus portées sur leurs désirs professionnels, qui constituent pour elles une préoccupation majeure (la jeune Margaux vient de laisser tomber ses études, tandis que l’autre se prépare à passer l’agrégation d’histoire-géographie).

La Belle et la Belle se passe également de tout jugement de valeur quant à la sexualité et au corps de ses (son ?) héroïnes. S’il est montré que Margaux a tendance à enchaîner les coups d’un soir sans signification, cet aspect de sa personnalité n’est décrié par aucun personnage et ne semble pas constituer un élément central de son bonheur personnel.

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La Belle et la Belle © Christmas in July

La Belle et la Belle se garde également de céder à la tentation de l’âgisme. La jeune Margaux couche avec Marc, amour de jeunesse de la plus vieille et âgé de vingt ans de plus qu’elle, un écart d’âge assez peu commun qu’on retrouve pourtant régulièrement au cinéma. Cependant, il ne tombe pas pour autant amoureux de cette version rajeunie de la femme aimée, vers laquelle il finit par retourner – femme qu’au passage, on voit à poil et avoir une vie sexuelle sans cette pudeur dérangeante qui saisit trop souvent les cinéastes lorsqu’il s’agit de filmer les corps vieillis (= en général plus de trente-cinq ans, pour une actrice. Après, elles périment, comme on le sait tous).

Si l’âge de la Margaux quarantenaire n’est pas stigmatisé, il en va de même pour celui de la plus jeune. On échappe ainsi au schéma ô combien répété de l’adulte tentant par tous les moyens d’empêcher son protégé de commettre les mêmes erreurs passées que lui – au contraire, c’est plutôt la jeune Margaux qui finit par donner une belle leçon de maturité à son aînée, en lui faisant comprendre que leurs chemins, pour être tracés sainement, doivent se séparer.

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