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Johan Papaconstantino. Synesthésie, bouzouki & gun airless

Quand Johan Papaconstantino nous donne rendez-vous dans son atelier du XVIIIème arrondissement, nous ne pensons pas arriver dans un ancien parking. À l’entrée, un portail coulissant en métal laisse place à une sonnette sous laquelle sont inscrits les mots suivants : “Sonner une seconde pas plus”. Une minute suffit à l’artiste marseillais pour nous ouvrir. Johan nous reçoit au milieu de ses toiles quelques jours avant son premier concert. Fort de son premier EP Contre-Jour, l’artiste multi-tâches atteindra bientôt son objectif : vivre de ce qui le fait vibrer. Depuis déjà quelques années, la peinture et la musique rythment son quotidien. Le jeune homme de 24 ans a tout de même attendu un certain temps avant de rendre public son premier projet musical en solo. Sorti en décembre 2017, Contre-Jour lui vaut déjà plusieurs sollicitations. Rencontre avec un talent pictural et musical.

Propos recueillis avec Paloma

Jouer du bouzouki au bord de la falaise ! © Eliott Causse – Nano Ville

Manifesto XXI – Tu as commencé à peindre au lycée, en arts appliqués, à Marseille et depuis un an, tu postes des productions musicales sur Soundcloud. Comment la musique est-elle arrivée dans ta vie aux côtés de la peinture ?

Johan : J’ai commencé les deux arts simultanément. Lycéen, je kiffais les peintures de la Renaissance. En parallèle, je jouais déjà de la guitare acoustique, en empruntant celle de mon grand-père. Il y a toujours eu des périodes durant lesquelles j’avantageais l’un plus que l’autre, mais je n’ai jamais voulu choisir entre les deux arts. Aujourd’hui, ils détiennent une part à peu près équivalente dans ma vie.

Justement, depuis que ton projet solo musical commence à prendre une place importante dans ta vie, comment fais-tu pour jongler entre les deux ?

Ça dépend. Par exemple, en 2015, je n’ai presque pas peint, puisque je m’exerçais à jouer de la musique. À l’époque, je ne sortais aucune production musicale non plus, parce que je ne me sentais pas prêt. Aujourd’hui, j’essaye de concilier les deux. Sachant que je fais beaucoup de productions électroniques sur Garage Band en utilisant différents plug-in, il ne faut pas beaucoup de matériel pour travailler le son. Pour Contre-Jour, je n’ai pas besoin d’avoir tout un studio à disposition pour produire de la musique. Je pense avoir trouvé un équilibre entre les deux disciplines tout en travaillant seul.

Avant de sortir “Pourquoi tu cries ??” et “J’sais pas”, deux titres phares de ton EP, tu produisais déjà des morceaux allant de la house au disco en passant par le hip-hop. Était-ce une étape nécessaire avant d’en arriver là ou bien est-ce un choix de ne pas te cantonner à un genre bien défini ?

C’est carrément un choix de ne pas m’enfermer dans un seul et même style. On retrouve la même réflexion dans la peinture. Je ne peux pas peindre uniquement des fonds dégradés avec des personnages au premier plan. J’ai besoin d’aller partout. Même si, dans mon EP, j’essaie aussi de créer des liens, on juge, selon moi, l’habileté d’un artiste dans ses transitions et ses explorations. J’imagine que c’est important… En tous cas, j’en ai besoin.

À l’époque, j’écoutais autant de rebetiko que du IAM

Dans “Pourquoi tu cries??”, tu te saisis d’un bouzouki pour la mélodie du morceau, un instrument grec symbolique du rebetiko. Quelle relation entretiens-tu avec ce courant ?

Ma famille paternelle est grecque et le bouzouki est un instrument que j’entends depuis que je suis tout petit. J’écoutais autant de rebetiko que du IAM à l’époque. Dans les années 20, cette musique rebelle n’était pas très bien vue. J’y vois comme un parallèle assez contestataire. Le rebetiko abordait des sujets tels que l’amour, les lois, ou encore le haschisch. Ce style était nouveau et revendicatif, un peu comme le rap à ses débuts. À une époque, c’était même interdit d’en jouer, alors ils ont créé un bouzouki miniature pour pouvoir le cacher sous le manteau : le baglama. Un jour, mon père m’a ramené mon premier bouzouki pour un cadeau d’anniversaire. J’en joue de temps en temps sans être un maître en la matière, mais ça me paraissait naturel d’en insérer dans un de mes morceaux.

© Eliott Causse – Nano Ville

Tu sembles tendre vers une oeuvre globale, en reliant ta pratique musicale et plastique, est-ce quelque chose auquel tu réfléchis depuis longtemps ?

Ce n’est pas quelque chose auquel tu réfléchis. À 15 ans, tu ne planifies pas tes futures activités. Je me rapproche toujours naturellement de ce qui me fait vibrer. En musique, je ne m’arrête pas qu’à la guitare par exemple. Je me lance aussi dans la batterie et la production. Mais depuis que la musique et la peinture sont entrées dans ma vie, je ne fais que ça !

Est-ce que tu arrives à en vivre ?

Pour l’instant, je commence progressivement, mais j’ai galéré de ouf ! Je ne peux pas dire encore que je gagne ma vie avec l’art, mais j’y compte bien !

Il t’arrive de superposer différents supports en projetant de l’image sur tes oeuvres. Est-ce que l’immobilité picturale de la peinture t’as poussé à pratiquer la performance et la vidéo ?

Je ne le vois pas comme une performance. Le live painting ne m’intéresse pas. C’est plus le fait de considérer que c’est un tableau avec une mise en abyme de la peinture d’après-nature où tu regardes un objet pour le reproduire. Sauf qu’avec le vidéoprojecteur, tu regardes l’objet, mais tu peins par-dessus. Donc ça mélange la sculpture, la peinture d’après-nature, etc…

En ce qui concerne la vidéo, est-ce un domaine qui pourrait t’intéresser ?

Oui, carrément ! Même si le gros du travail pour mes clips est assuré par Elliott Causse de Nano Ville, j’occupe une place importante dans la création de la vidéo. On travaille ensemble : j’apporte ma vision et lui la sienne ainsi que ses qualités techniques.

Tu diffuses tes productions via des supports numériques. Ne penses-tu pas que les galeries traditionnelles ou les espaces d’exposition fixe soient devenus obsolètes ?

Ça dépend de quelle institution on parle. Je ne serais pas contre l’idée de faire un Palais de Tokyo. Mais pour le moment, ce genre d’institutions ne s’intéresse pas à mon travail. Je ne vais pas attendre qu’elles arrivent pour commencer à exister. C’est comme dans la musique, tout le monde peut balancer un clip sur Youtube et se faire un nom. En peinture, ça commence à être pareil. Tu peux exposer dans un squat ou autre lieu sans que ça soit un truc pété.

©François Malingrey

Puises-tu ton inspiration dans les mêmes choses pour les deux arts ?

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Ça m’arrive de penser une image en musique ou l’inverse. Mais je kiffe faire le parallèle entre les deux. Transposer des sentiments à travers les deux m’intéresse beaucoup. J’ai d’ailleurs écrit un texte à ce propos.

Après l’épopée du Wonder, ton atelier actuel est encore un squat. Depuis combien temps vis-tu dans des squats ? Quelle relation entretiens-tu avec cette situation ?

Je n’ai jamais eu d’appartements. À Paris, j’ai toujours vécu soit en colocation, soit dans des squats. Si je veux peindre et faire de la musique en permanence, je n’ai pas le choix… Et puis, c’est assez kiffant de se renouveler en changeant d’endroits régulièrement. Je n’ai pas forcément de revendication politique à ce sujet. Mais je pense que même si demain j’ai de l’argent, je continuerai peut-être à travailler dans des lieux comme ça. Je n’ai pas forcément envie d’avoir mon propre atelier isolé.

“La beauté de la nature calme les égos” Johan Papaconstantino – © Eliott Causse – Nano Ville

Tu es né à Marseille, tu vis désormais à Paris. Quel rapport entretiens-tu avec ces deux villes ?

Ces deux villes n’ont rien à voir… Les deux ensemble, c’est la perfection. À Paris, tu retrouves la compétition, l’effervescence, le travail, etc. Alors que je vois Marseille plus comme un lieu absolu, spirituel et sage finalement. La beauté naturelle de la mer met tout le monde d’accord et ça calme l’ego.

Ça voudrait dire que les egos sont surdimensionnés par manque de beaux paysages ?

Grave ! La beauté naturelle relève d’une force au-dessus des hommes. À Paris, tu n’as pas trop de pression naturelle comme ça. Tout est maîtrisé par l’Homme. Tandis que face à l’immensité de la nature, les gens sont plus humbles.

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