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Grayson Perry. Un genre de critique
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Sous-titrée « Vanité, Identité, Sexualité », l’exposition de Grayson Perry à la Monnaie de Paris était la première monographie d’envergure du célèbre artiste britannique, lauréat du prestigieux Turner Prize en 2003. Que faut-il retenir de cette exposition ? L’oeuvre de Grayson Perry mêle questionnements sociétaux et réflexions sur l’identité et le genre au travers d’une œuvre protéiforme flirtant avec le mauvais goût, sur un ton humoristique grinçant.

Reclining Artist, 2017. © Grayson Perry. Courtesy the artist, Paragon Contemporary Editions Ltd and Victoria Miro, London / Venice

Esthétique kitsch et satire sociale

Né en 1960 dans une famille ouvrière de l’Essex, Grayson Perry travaille et enseigne aujourd’hui à Londres. S’il est assez méconnu en France, il a acquis une importante reconnaissance Outre-Manche, notamment à travers ses apparitions publiques sous les traits de Claire, son alter-ego travesti, et ses céramiques dont la facture classique contraste avec l’esthétique kitsch et colorée des motifs apposés. Grayson Perry choisit des techniques considérées comme mineures afin d’interroger la tradition et la modernité par les médiums. En effet, lorsqu’il opte pour la céramique dans les années 1980, cette technique est profondément dévaluée dans l’art contemporain. Tout en continuant d’explorer cette pratique de manière virtuose, il s’intéresse ensuite au travail du métal, à la gravure ou encore à la tapisserie, cherchant toujours à revaloriser les arts décoratifs.

Malgré leur esthétique pop et kitsch, les couleurs vives et les traits naïfs, les œuvres de Grayson Perry transmettent une satire sociale efficace de l’Angleterre d’aujourd’hui. Avec un humour grinçant, l’artiste évoque les inégalités de classe, la Royauté, le Brexit, ou encore les rituels contemporains. Pour cela, il mêle traditions, éléments autobiographiques, culture populaire, mais également références à la culture littéraire, artistique et politique britannique : on trouve le visage de Boris Johnson sur un vase, celui de Jane Austen sur un vase, ou encore une série de tapisseries générées par ordinateur réinterprétant le fameux Rake’s Progress de Hogarth, la déchéance du personnage transposée avec cynisme et brio du XVIIIe siècle à notre époque contemporaine.

Lamentation, 2012, © Grayson Perry. Courtesy the artist and Victoria Miro, London / Venice

L’exposition de la Monnaie de Paris offrait donc un aperçu riche et intéressant de la pratique protéiforme Grayson Perry. Avec la couleur rose fuschia à l’honneur, cette exposition était pensée comme un cheminement au travers de dix thèmes universels chers aux questionnements de l’artiste (identité, masculinité, société, divinité…). La scénographie était réfléchie et efficace, mais le kitsch volontairement exacerbé ne se prêtait qu’à moitié au lieu particulier et à l’enchainement des salles de la Monnaie de Paris, ce qui rendait le traitement des différents chapitres assez inégal.

Questionnements sur le genre à travers deux alter-ego : Claire et Alan Measles

Un des thèmes de prédilection de Grayson Perry est l’interrogation autour de la construction du genre et de la masculinité, qu’il aborde principalement au travers de l’usage du travestissement et de l’omniprésence de son ours en peluche, Alan Measles – du nom de son meilleur ami d’enfance « Alan » et de la rougeole (« Measles » en anglais) qu’il a contractée à l’âge de trois ans. Ces deux figures tutélaires concentrent les réflexions de Grayson Perry sur le genre, et notamment sur les injonctions sociétales caractérisant la masculinité hégémonique*.

Precious boys, 2004. Courtesy the artist and Victoria Miro, London / Venice

Son ours en peluche, Alan Measles, est personnifié sous différents traits dans ses œuvres. S’il a représenté un substitut de figure paternelle pour l’artiste (son père a quitté le foyer très tôt, et il a été remplacé par un beau-père violent), il incarne différents stéréotypes d’une masculinité idéale dans les œuvres dans lesquelles l’insère l’artiste – du héros de la résistance à l’incarnation divine, en passant par un Dogü (figurine énigmatique de la période Jomon au Japon). En contrepoint de ce personnage masculin se trouve l’alter-ego féminin de l’artiste, Claire.

Bien qu’homme hétérosexuel cis-genre, marié et père, Grayson Perry se travestit depuis l’âge de 12 ans. Les robes qu’il porte lors de ses apparitions en Claire sont regroupées dans la première salle de l’exposition. Excentriques et très colorées, elles sont un condensé de stéréotypes du vêtement féminin. Tout comme son appropriation de médiums artistiques souvent associés au féminin (céramique, tapisserie…), il s’approprie les attributs de la féminité de manière très caricaturale. À propos de sa pratique du travestissement, il déclare : « Il s’agissait de porter des vêtements qui faisaient naître en moi les sentiments que je voulais éprouver, et ces sentiments étaient exacerbés par tout ce qui était frivole et froufroutant. »

Vue de l’exposition. Courtesy Monnaie de Paris.

En cherchant à redéfinir une masculinité positive, contre les injonctions à la virilité de la masculinité hégémonique, Grayson Perry exprime un refus du binarisme du genre en tant que construction sociale, mais finalement très peu de ses représentations. Le refus de se soumettre à masculinité hégémonique passe par ici l’acceptation de la part de féminité présente en chacun des hommes. Cependant, cette idée perpétue la croyance en des attributs et caractéristiques typiquement « féminins » d’un côté, et « masculins » de l’autre. En écrivant avoir recherché la « quintessence parfaite de la féminité » par exemple, Grayson Perry montre que la critique du binarisme des genres qu’il cherche à opérer ne va malheureusement pas jusqu’à la déconstruction et au dépassement des catégories sociétales genrées.

S’interroger sur l’art et le genre à la Monnaie de Paris

Imparfaite, l’exposition de l’oeuvre de Grayson Perry, permettait néanmoins de soulever des questions intéressantes sur la construction du genre, et son traitement par les artistes contemporains. En effet, ces questionnements sont encore peu étudiés en Histoire de l’Art aujourd’hui en France, contrairement à d’autres sciences humaines qui articulent les Gender Studies à leur discipline. On se réjouit du positionnement engagé en ce sens de la Monnaie de Paris, qui nous présente cette exposition un an seulement après la très belle Women HouseCe positionnement est certainement dû à l’arrivée de Camille Morineau comme directrice des collections et des expositions de La Monnaie fin 2016. Cette conservatrice féministe a notamment dirigé le célèbre accrochage elles@centrepompidou (2009-2011), et fondé l’association AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) en 2014.

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Kenilworth AM1, 2010 © Grayson Perry. Courtesy the artist and Victoria Miro, London / Venice

Le deuxième volet d’un cycle de conférences intitulé « Art : genre féminin », organisé par des étudiant.e.s de l’université Paris 1, avec l’association AWARE, a lieu à la Monnaie de Paris en marge de cette exposition. Ces tables-rondes réunissent chercheurs et artistes autour de thèmes relatifs au genre dans l’art contemporain et la pratique de l’exposition aujourd’hui. Ces conférences perdurent au-delà de l’exposition, et les prochains rendez-vous à retrouver sur le site de la Monnaie de Paris.

 

* La « masculinité hégémonique » est un concept phare des Men’s Studies, défini par Raewyn Connell dans Masculinities, ouvrage fondateur de la discipline, publié en 1993 et traduit en français en 2014, sous le nom de Masculinités : enjeux sociaux de l’hégémonie.

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