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Garance Bonotto : « Aborder le génital, c’était un tremplin vers la déconstruction des masculinités »

Garance Bonotto : « Aborder le génital, c’était un tremplin vers la déconstruction des masculinités »

Artiste prolifique et touche-à-tout, Garance Bonotto est autrice, performeuse, metteuse en scène et drag queen ; elle co-fondé la compagnie 1% artistique (avec Mona Abousaïd) et fait également partie du Blast Collective, collectif de théâtre queer. Après l’avoir découverte en 2019 avec son premier spectacle Bimbo Estate, Manifesto XXI a eu la chance de publier sa fantastique Ode à la bimbo en quatre parties. On l’a retrouvée en septembre dernier à l’occasion du festival Jerk Off, où elle présentait Phallus Stories, son génial nouveau spectacle qu’elle décrit comme « une enquête à la fois intime et politique, pour une tentative collective de dé-phallocentrage ».

Pour cette deuxième création, Garance Bonotto a choisi d’être seule sur scène, bien qu’accompagnée dans la dramaturgie et la mise en scène par Lucie Mazières, son « regard indispensable ». C’est dans un décor et une animation vidéo de Loulou Reloulou que Garance nous embarque dans son exploration déjantée du phallus, aussi hilarante que désespérante. À l’instar de Bimbo Estate, le génie de Phallus Stories réside dans le mélange subtil et parfaitement maîtrisé de références populaires (Difool, Totally Spies…) et philosophiques (Paul B. Preciado, Monique Wittig…). Rencontre passionnante autour du théâtre, de la culture pop, des performances de genre, de la psychanalyse, du drag…

Pouvoir mettre Fatal Bazooka et Freud à côté, c’est vraiment une ambition politique.

Garance Bonotto

Manifesto XXI  Salut Garance, tu peux nous parler de la genèse de Phallus Stories ? D’où t’est venue l’envie de t’intéresser au phallus ?

Garance Bonotto : C’est une curiosité de petite fille, l’attirance pour l’autre que je ne comprends pas. Ça s’inscrit dans quelque chose de très binaire, que j’ai remis en question plus tard. À l’adolescence, je posais plein de questions à mes amis sur leur pénis, on parlait de cul à la récréation, j’écoutais Skyrock sous ma couette au collège tous les soirs. Difool reste une grande référence pour moi, même si c’est pas très féministe (rires) ! J’ai réitéré ça à 25 ans : j’ai interviewé des mecs de ma classe de théâtre à propos de leur pénis. Je ne savais pas ce que je voulais en faire et très vite, mes interviews sont passées de 20 minutes à 40, puis à 1h30, parce que j’enrichissais mon questionnaire au fur et à mesure des rencontres.

Phallus Stories © Arthur Crestani

En quoi consistait ce questionnaire ?

C’était un questionnaire à la troisième personne, qui parle d’« elle », la bite. Cette personnification n’était pas de l’ordre de la fétichisation, c’était surtout une manière de distancier, j’avais l’impression que ça allait les aider. Je ne demandais pas « Quelle panne érectile as-tu eue ? » mais plutôt « Quand est-ce qu’elle t’a déçu ? ». Je demandais aussi « Quand est-ce qu’elle t’a fait peur ? Quand est-ce qu’elle t’a ému ? » Les questions n’étaient pas cash, je les gardais très ouvertes, ce qui permettait d’avoir une grande variété de réponses. Par exemple, la première question était : « Quel est le premier jour du reste de ta bite ? ». En la formulant, je pensais à la première éjaculation, mais en fait j’ai eu des réponses hyper variées. On était à la fois dans l’organique et dans l’émotionnel. Ce qui m’a le plus étonnée, c’est qu’il y avait une grande humilité, on est très vite arrivé·es à des sujets assez peu glorieux. Et c’était touchant, parce que j’avais l’impression qu’il y avait cette facilité d’en parler, et ça m’a fait m’interroger sur moi aussi, sur mon rapport au pénis, à l’étrangeté, au sexe opposé.

Il y avait en parallèle la documentation, mon écriture intime et les témoignages. (…) Je ne fais pas de théâtre documentaire.

Garance Bonotto

Une fois ces interviews réalisées, qu’est-ce que tu en as fait ?

À la fin de l’année, en cours de théâtre, j’ai fait le « monologue d’une bite », comme si j’étais une bite personnifiée, mais personne n’a compris ce que je faisais ! Six mois plus tard, j’ai écrit à Silvain Gire d’Arte Radio pour lui proposer de faire un podcast à partir de cette matière-là mais je me suis pris un refus parce qu’il manquait de la dramaturgie. Après, je suis restée un peu bloquée, et puis par hasard, j’ai rencontré une productrice de France Culture et j’ai fait un passage improvisé dans un épisode de LSD, « Masculins : est-ce ainsi que les hommes se vivent ? ». Dans l’émission, j’ai vendu la mèche, j’en ai parlé avant même de savoir ce que je voulais en dire. Donc après ça, j’ai eu un second blocage, je ne savais pas quoi faire de toute cette matière.

Puis, c’est en ayant une résidence au Point Éphémère en novembre 2019 avec ma collaboratrice Lucie Mazières que je me suis ré-attaquée au sujet, je suis arrivée à une première version, entre de l’autofiction et l’exploration de mythes phalliques dans l’histoire en général. C’est un sujet très vaste, j’ai lu des trucs à la fois affreux et fascinants. Dans la littérature des mecs qui parlent de leur bite, y’a des perles de machisme incroyables. J’ai même lu du Finkielkraut (rires) !

C’est pendant le confinement que je me suis ensuite attaquée aux vingt-cinq heures d’interview. J’ai fait des capsules sonores par thèmes, qu’on a réintégrées dans une seconde résidence en Normandie, et c’est là où le projet a pris du sens. Il y avait en parallèle la documentation, mon écriture intime et les témoignages.

Le phallus c’est une idée que tu réinvestis, c’est un signifiant que tu peux remplir de tous les outils que tu veux. Un phallus ça peut être un coude, un lobe d’oreille, si toi tu décides que c’est là où se loge ta puissance phallique.

Garance Bonotto

Donc ton projet a évolué entre ces deux échéances ?

Oui, c’est à ce moment que j’ai pu m’ouvrir, notamment en interviewant une femme trans et une personne non binaire. Ça fait un peu token comme ça, mais j’ai eu un peu de mal à trouver des gens qui voulaient en parler pour des questions de dysphorie de genre assez évidentes. La femme trans, c’est Monica León. Mon questionnaire n’était pas adapté, j’ai dû laisser la parole plus libre, parce que quand tu es trans, migrante, TDS, ça amène un autre vécu que les problèmes d’érection. Mais c’était une interview-fleuve de quatre heures, c’était incroyable et ça m’a permis aussi de déplacer le projet.

D’un coup, ça faisait beaucoup par rapport à mes paroles d’hommes cis parisiens théâtreux pour la plupart ! Avec la personne non binaire, qui est drag en plus, c’était super aussi. Leur discours politique était « Je n’ai pas de problème avec le fait d’avoir un pénis et de ne pas être homme », et ce qui manque au projet maintenant c’est peut-être des voix qui disent l’inverse, et également des témoignages de personnes transmasc qui vivent leur dicklit comme un pénis par exemple, ou même qui ont connu une phalloplastie. J’essaye de répondre à la critique de la fétichisation du génital parce que ce n’est pas ma perspective, aborder le génital pour moi c’était vraiment un tremplin vers la déconstruction des masculinités et les questions de performance de genre beaucoup plus vastes.

Je me revendique presque « femme phallique ». En prenant la parole, en prenant de l’espace… Je me réapproprie non pas le pénis mais la puissance phallique.

Garance Bonotto
Phallus Stories © Arthur Crestani

Tu peux nous parler de l’importance du travail de recherche dans ta dramaturgie ?

C’est ma manière de fonctionner, je ne sais pas faire autrement, j’ai besoin d’explorer plein de matière textuelle, d’images, de me nourrir d’énormément d’informations, et vient ensuite le temps de l’écriture. Je dois commencer par un travail d’épure pour que ce ne soit pas informatif ou didactique. Je ne fais pas de théâtre documentaire. Fictionnaliser cette matière documentaire c’est un sacré boulot, d’arriver à ouvrir des portes qui soient plus du théâtre. Le processus fait partie du résultat. Ma dramaturgie est très fragmentée, elle procède par une accumulation de petites choses. Il faut trouver du liant, créer un fil rouge qui est une quête, qui doit avoir un début et une fin, parce qu’on est au théâtre. Pour Phallus Stories, on a reconstruit une dramaturgie assez simple. De la première étape qui est : « Pourquoi ce symbole est omniprésent ? » jusqu’à une ouverture vers la recherche d’une forme non phallique de pouvoir, en passant par les Guérillères de Wittig ou un moment où je fais ma psychanalyse.

La bite n’est pas visible dans la culture, mais il y en a des traces, elle est taboue mais elle est partout !

Garance Bonotto

Tu évoques la psychanalyse, c’est un passage obligé quand on parle de phallus. Quelle est sa place dans ta recherche et dans le résultat final ?

Oui, je suis allée voir de ce côté-là, forcément ! J’étais un peu réticente, mais la mère de Lucie [Mazières] est psychanalyste, donc ça a été l’occasion de plein de débats, et ça m’a permis de désamorcer mes a priori. Je me suis rendu compte qu’il y avait des psychanalystes cool en fait ! La psychanalyse pour moi, c’est ce discours très compliqué dans lequel on ne voit pas trop la différence entre phallus et pénis parfois. On fait croire que c’est de l’ordre du symbolique…

Il y a aussi une ambivalence dans mon spectacle à ce propos, finalement je parle quand même autant de pénis que de phallus. Déjà dans les interviews, je posais des questions sur les pénis concrets des gens, et leur vécu. Mais ce qui m’intéressait dans la pièce, c’était de partir dans le symbolique. Quand Rebecca Chaillon a assisté à la toute première version du spectacle, parmi ses nombreux retours constructifs, elle m’a notamment fait remarquer que je souhaitais critiquer le pénis mais que je le rendais très existant. C’est encore le cas, mais l’idée est d’instiller plus de critique et de déconstruction au fur et à mesure, ne pas se laisser aller à une sorte d’ode…

Le moment où je parle de Tinder c’est tout à fait ça : grâce à mon amie Laura, j’ai récolté plein de profile pics avec un symbole phallique dedans et je les ai classées par catégories, plus ou moins conscientes. L’idée du phallus est pertinente, parce que c’est incroyable de se rendre compte qu’un mec se dit sérieusement que pour réussir à pécho il va poser avec une aubergine ou se mettre en scène en train d’enjamber un canon…

On ne peut pas toujours être dans cette forme d’hybris, donc ça invite à réfléchir à comment sortir de cette perspective phallique de la puissance, comme dans la notion de care, qui invite à être plus horizontale, plus englobante.

Garance Bonotto

Oui, parce que les représentations phalliques sont omniprésentes dans la société…

Exactement, l’idée c’est de se demander : où est le phallus aujourd’hui ? Comment il se manifeste ? Comment on se dépatouille avec tout ça ? Le « phallus lesbien » dont parle Judith Butler m’a beaucoup aidée à penser. Je ne maîtrise pas toute la pensée de Butler mais elle m’a ouvert tout un monde ! C’est ma conclusion en fait : finalement, le phallus c’est une idée que tu réinvestis, c’est un signifiant que tu peux remplir de tous les outils que tu veux. Un phallus ça peut être un coude, un lobe d’oreille, si toi tu décides que c’est là où se loge ta puissance phallique. Après Wittig qui veut se séparer de ce symbole, Butler se le réapproprie. Je me revendique presque « femme phallique ». En prenant la parole, en prenant de l’espace… Je me réapproprie non pas le pénis mais la puissance phallique. En gros le processus c’est : comprendre que le phallus est puissant ; vouloir le phallus ; rejeter le phallus ; réinventer le phallus.

Après, il y a des étonnements parallèles, par exemple je fais la liste de tous les mots pour dire pénis, c’est incroyable, il y en a au moins 400 dans la langue française ! Et comme ce qui n’est pas nommé n’existe pas, en creux, le peu de mots pour nommer le vagin ou la vulve, c’est fort de sens… C’est un miroir, ça renvoie à ce que je n’ai pas, ce qui est défini comme un vide, une absence, qui demanderait à « être comblé » alors qu’on peut complètement renverser la perspective. Ces questionnements sont à la mode aujourd’hui, on réfléchit à ça, avec des auteur·rices et personnalités comme Maïa Mazaurette, Victoire Tuaillon, Chloé Delaume ou Martin Page par exemple.

Pour moi, le pénis c’est aussi le grand méchant loup dans le parcours d’une nana.

Garance Bonotto
Phallus Stories © Arthur Crestani

Ton spectacle débute avec une liste, il y en avait aussi dans Bimbo Estate. Qu’est-ce que tu recherches dans les listes, qui sont en un sens une manière de catégoriser ?

C’est peut-être ma solution à l’anxiété de catégoriser, ça va avec l’idée de collecte.  Dans mon écriture, je reviens souvent à la liste… La liste, ça met tout à égalité. Pouvoir mettre Fatal Bazooka et Freud à côté, c’est vraiment une ambition politique. Du coup, la liste ou la collection d’objets, qui passe du vulgaire au plus sacré, de l’intellectuel au truc le plus pop, c’est aussi reconnaître l’envahissement de toutes ces choses. J’ai commencé par être écrasée par la quantité, de symboles phalliques, de documentation sur le sujet… La bite n’est pas visible dans la culture, mais il y en a des traces, elle est taboue mais elle est partout ! Par exemple, il y a plein de chansons qui parlent de la bite : « Le Zizi » de Pierre Perret,  « Short Dick Man » de 20 Fingers… Ce spectacle n’est fait que de compilations !

Et d’expériences personnelles aussi !

Oui, on apprend que le pénis c’est puissant, mais c’est aussi avilissant. Pour moi, le pénis c’est aussi le grand méchant loup dans le parcours d’une nana. Les premiers graffitis que tu vois enfant à l’école, ce sont des bites. On sait dessiner une bite, on ne sait pas dessiner une chatte. Les femmes grandissent dans cette négativité, ce vide, cette absence de symbole de puissance.

Du coup, tu cherches à réinventer cette idée de puissance ?

On ne peut pas toujours être dans cette forme d’hybris, donc ça invite à réfléchir à comment sortir de cette perspective phallique de la puissance, comme dans la notion de care, qui invite à être plus horizontale, plus englobante. Je travaille sur ces notions de care, de résilience, etc., qui sont aussi puissantes politiquement que la puissance phallique.

Tu te réappropries un rapport de force, tu ne l’abolis pas.

Je me réapproprie pour réinvestir. En disant « Moi aussi j’ai le droit… mais je vais le faire différemment que vous, parce que ça ne m’intéresse pas d’avoir les mêmes enjeux de pouvoir de type ‘qui qu’a la plus grosse ?’ : le culte de la performance, les status symbols, le confort surplombant… », à toutes les échelles. Être une meuf cis qui fait du théâtre et qui parle de sexe et de genre, c’est un moyen parmi d’autres de déplacer les choses et de ne pas accepter qu’on laisse la parole uniquement aux dominants. Il s’agit de montrer que moi aussi j’ai quelque chose à dire sur le sujet, et qu’en plus je vais l’amener ailleurs, c’est un processus de déconstruction.

Phallus Stories © Arthur Crestani

Tu mêles références théoriques, culture populaire, mais également des anecdotes personnelles dans ton spectacle. Quelle est la place de l’autofiction dans ton travail ?

Paul B. Preciado explique dans La Poudre que l’autofiction n’est pas un choix, que c’est une nécessité pour celles et ceux à qui on a enlevé la parole ou dont on parle en leur nom. L’autofiction, c’est dire « Je parle de ma position située, j’accepte ça, vous ne m’ôterez pas mon existence, je me réapproprie mon corps, et en plus j’emmerde l’universalité ». Parce que le problème c’est que ce monde phallique des dominants est érigé comme modèle unique et faisant sens, tout coule, comme une forme de cohérence. Donc il s’agit de faire émerger une autre histoire, une autre version des faits.

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Être une meuf cis qui fait du théâtre et qui parle de sexe et de genre, c’est un moyen parmi d’autres de déplacer les choses et de ne pas accepter qu’on laisse la parole uniquement aux dominants.

Garance Bonotto

Je ne me vois pas encore faire des créations sur quelque chose qui m’est entièrement étranger. Là, le phallus m’était étranger mais, avec les témoignages, je travaille à une compréhension et une sorte de légitimité de dominée. Mais je ne vais jamais prétendre prendre la parole à la place de. J’ai réalisé qu’il y avait un lien entre cette position d’autofiction et mon goût pour les sujets de culture pop. Il y a un continuum entre le fait d’être dans une position de dominée et de parler de sujets qui sont eux-mêmes perçus comme mineurs, vulgaires… Ce sont les mêmes critiques qui sont adressées à des meufs qu’à la culture pop : le mauvais goût, la futilité, le vulgaire… Quelque part, dans mon parcours intime, Difool est aussi important que Butler, et personne ne me l’enlèvera, ma vision est comme ça.

C’est pour ça que tu as voulu faire un solo ?

C’est une parole tellement intime que c’était trop compliqué de donner cette parole à quelqu’un, de la faire s’incarner. Un vrai rapport intime s’est créé dans les interviews, auquel je voulais rendre hommage. C’est moi et elleux. Je suis revenue à une forme très simple, et l’envie de performer aussi. Être sur scène pour raconter une histoire, ça me semble essentiel. Phallus Stories, c’est un duo avec énormément de gens.

Tu fais aussi du drag, est-ce que peux nous en parler ? Est-ce que tes différentes pratiques se nourrissent ?

Complètement ! Ça vient de la même interrogation perpétuelle sur la performance de la féminité, qui m’obsède. C’est très en lien avec ma pièce Bimbo Estate, dans laquelle les deux pratiques s’informaient directement, parce que les acteur·ices sont dragué·es, avec le peu de skills que j’avais à l’époque. Et personnellement, je trouve que les bimbos c’est aussi une forme de drag en un sens, parce qu’elles poussent la féminité tellement à l’extrême qu’elles en révèlent les codes, ce qui pour moi est le principe du drag : regardez, le genre est une performance.

Cuntessa Pinkessa, c’est une version extrême de la bimbo, quand la beauté devient monstrueuse. J’adore que ça soit grotesque, je m’empare d’un modèle de féminité mais je bouffe des Knackis sur scène, je me roule dans la chantilly avec les copains-copines de la Kindergarten par exemple. C’est aussi une joie de performeuse de plonger dans le grotesque alors que dans le théâtre, il n’y en a pas toujours l’occasion. Le drag permet vraiment d’avoir une soupape de sécurité, ça ne s’adresse pas à un public de théâtreux·ses. Tu ne dois pas faire sens de tout, même si mon drag est plutôt militant quand je le fais en format stand-up cabaret. À la base j’ai commencé en boîte à la Kindergarten, je me suis retrouvée pendant trois heures devant des gens qui font la fête, dans une forme de gogo queer. 

Ma position d’alliée, j’essaye de la rendre la plus claire possible, et de laisser la voix à des personnes qui sont concernées par ces questions LGBTQIA+.

Garance Bonotto

Mes prises de parole autobiographiques dans Bimbo Estate, j’en ai fait un solo que je performe en Cuntessa Pinkessa : Zone à désirs (notamment à Baston à Lyon et à la soirée Queer Club for Hot Bodies of the Future au FGO Barbara). C’était une manière d’amener Bimbo à un autre public, et aussi d’amener un autre public à Bimbo. J’ai eu des retours incroyables du public queer. Je ramène la culture pop, et la culture pop, on sait que c’est un lieu d’instigation des normes, donc ça n’a pas le même impact pour le public queer. Mais ça détend un peu tout le monde de se rendre compte que peu importe ta sexualité, t’as grandi avec les Totally Spies (rires) !

Phallus Stories © Arthur Crestani

Comment tu te sens dans ce milieu en tant que femme cis justement ? Comment crées-tu ta légitimité ?

Je ne traîne presque que dans un milieu queer, toute ma nourriture intellectuelle est queer, mais j’ai du mal à me dire queer. Je suis bisexuelle, mais amoureuse d’un mec cis-hetero depuis six ans, je n’ai jamais vécu d’homophobie, donc c’est une identité que je ne m’approprierais pas telle quelle à ce stade de ma vie. Mais c’est mon environnement, mon univers, ça m’a construite entièrement. Le terme d’allié·e se prête bien. Ensuite, mon positionnement de féministe, que je considère radical, me donne une vraie légitimité à parler avec des gens de ces milieux et à co-créer ensemble. Je fais partie d’un collectif de théâtre queer, le Blast Collective, où tout ça se nourrit. Ma position d’alliée, j’essaye de la rendre la plus claire possible, et de laisser la voix à des personnes qui sont concernées par ces questions LGBTQIA+.

Le drag, pour moi, dans son essence, c’est dire : le genre, c’est de la performance.

Garance Bonotto

Après, sur la question du drag, c’est plutôt l’inverse. Dans ce milieu, refuser que des meufs cis ou trans puissent être drag queens, dans la lignée de RuPaul, c’est plutôt là que se situe une forme de discrimination. Je reconnais que le drag a ses origines dans la communauté trans et gay, mais je ne pense pas voler un propos. Le drag, pour moi, dans son essence, c’est dire : le genre, c’est de la performance. C’est un outil politique dont il faut s’emparer. Certes, je me considère comme une femme, mais j’ai l’impression que ma réalité de femme n’est pas très consistante au-delà du fait que je me sens bien avec mon corps. Tout le reste, je reconnais que ce n’est qu’un apprentissage culturel et des déterminismes.

Cuntessa Pinkessa est une barbie girl en version dégénérée et fucked up, pour rendre compte de l’absurdité de la sexualisation et des normes de féminité. Je me maquille mal et j’ai peu de techniques à proprement parler. Ce qu’on a pu apprécier dans mes performances justement, c’est la dimension un peu grotesque, la théâtralité, faire du texte, etc., ça change un peu des lip syncs

Faire du drag occasionnellement, ça me soulage beaucoup dans ma manière d’être une meuf en fait, de détourner ces codes que j’ai subis tout au long de ma vie. Donc je me sens légitime. Et à quand le moment où des mecs cis-hetero chercheront eux aussi à déconstruire leur propre performance de genre ?


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