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D’un exil à l’autre : comprendre la douleur palestinienne

D’un exil à l’autre : comprendre la douleur palestinienne

Déjà projeté en juin au Théâtre de l’Œuvre (Marseille), le documentaire D’un exil à l’autre s’offre une autre diffusion le vendredi 2 juillet à la Dar Lamifa. À travers le témoignage de son père, l’autrice raconte l’exil forcé des Palestinien·ne·s et la mélancolie d’une vie sans patrie. Une parole rare et nécessaire.

« Je suis Palestinienne et je ne ressens aucune culpabilité. Je suis Palestinienne et je suis fière. Mon père nous a appris la noblesse d’âme avant même de nous apprendre à lire. (…) Dans ce film, je raconte l’histoire d’un réfugié palestinien parmi d’autres. » Ces mots, prononcés en arabe d’une voix puissante, sont ceux de Basela Abou Hamed, en introduction du documentaire émouvant qu’elle a réalisé sur son père. Composé d’images d’archives, d’interviews de sa famille et de récitations de poèmes, le film D’un exil à l’autre donne à voir la complexité du statut des Palestinien·ne·s dans le monde. Au fil des mots des membres de sa famille, exilés une première fois en Syrie puis une deuxième fois en France, on entend la colère, la résistance, la nostalgie, la douleur mais aussi ce sentiment, unique aux réfugiés ; l’espoir de rentrer chez soi, enfin. Un documentaire qui résonne d’autant plus au vu des conflits récents qui ont éclaté en mai dernier.

Je suis en colère mais il n’y a pas de haine dans mon film. Je veux juste que l’on comprenne ce que c’est, la réalité de l’occupation. On me dit souvent « c’est compliqué » mais pour moi c’est simple : on existait là-bas, tout simplement.

Basela Abou Hamed

Manifesto XXI – Basela, tu vas diffuser pour la deuxième fois, à Marseille, le documentaire que tu as réalisé sur ton père qui s’intitule D’un exil à l’autre. Peux-tu te présenter ?

Basela Abou Hamed : Je m’appelle Basela Abou Hamed, je suis Palestinienne et je suis née en Syrie. J’ai dû quitter la Syrie pour l’Égypte en 2012 quand la révolution contre le régime de Bachar el-Assad s’est transformée en guerre civile. Je suis restée neuf mois en Égypte. J’ai réussi à obtenir une carte de séjour égyptienne puis un visa pour aller en France afin de demander le statut de réfugiée politique. Je suis donc arrivée avec ma fille à Marseille en 2013 car un de mes frères habitait déjà ici.

J’ai réalisé ce documentaire avec Elven Sicard, mais ce n’est pas mon métier. En Syrie, j’étais professeure de physique-chimie. À Marseille, je suis professeure d’arabe et je chante dans un groupe de musique qui s’appelle Shams.

Que sont devenus les membres de ta famille avec qui tu étais en Égypte ?

Ils sont aussi à Marseille mais nous sommes tous·tes arrivé·e·s de façon différente ! Quand nous sommes parti·e·s de Syrie, nous avions pris un billet d’avion aller-retour, nous étions certain·e·s de rentrer chez nous lorsque le régime de Bachar el-Assad serait tombé. C’est pour cela que nous manifestions au commencement. Tout le monde était dans la rue ensemble : les chrétien·ne·s, les druzes, les musulman·e·s. Mais ça ne s’est jamais arrêté… 

En Égypte, j’étais très active dans les manifestations et les réunions politiques. J’aidais beaucoup les Syrien·ne·s qui venaient d’arriver. Mais au bout d’un moment, à cause de l’afflux de réfugié·e·s notamment, la situation est devenue compliquée entre Égyptien·ne·s et Syrien·ne·s et aussi avec les Palestinien·ne·s. Nous n’étions plus les bienvenu·e·s. Je suis la seule de ma famille à avoir obtenu une carte de séjour égyptienne, parce que ma fille était inscrite à l’école publique et que j’étais active politiquement.

Notre chance, c’est d’avoir pu se réunir presque tous·tes à Marseille. C’est très rare pour les familles de réfugié·e·s.

Basela Abou Hamed

Comment ta famille est-elle finalement arrivée à Marseille ?

Mes parents sont passés par le Liban. De là, ils ont demandé un visa touristique pour la France parce que mon frère y habitait. Ma sœur et un autre frère, eux, ont pris un bateau avec des passeurs depuis l’Égypte. La traversée a duré une semaine. Mon fils, lui, était en échange universitaire à Moscou. Il a galéré mais il a fini par venir en demandant le statut de réfugié. Une autre de mes sœurs est venue grâce à un visa touristique en 2012. Notre chance, c’est d’avoir pu se réunir presque tous·tes à Marseille. C’est très rare pour les familles de réfugié·e·s.

À travers tous ces mouvements, on comprend très vite le périple subi des réfugié·e·s. Votre histoire est donc celle d’une famille deux fois exilée, puisque tes parents ont été forcés de quitter la Palestine en 1948 puis de fuir la Syrie. Ce double exil, c’est le sujet de ton documentaire. Comment en es-tu arrivée à raconter cette histoire ?

Cela a commencé avec une amie française, Sarah, qui travaille au Théâtre de l’Œuvre. Elle voulait écrire un spectacle sur la vie de ma famille, sur le fait qu’on se soit tous·tes réuni·e·s à Marseille, chacun·e par ses propres moyens. Elle avait commencé à filmer mon père et le faire parler de son exil de la Palestine lorsqu’il avait 12 ans puis de son départ de la Syrie. Puis le temps a passé, le projet n’a pas abouti et mon père est mort en 2018. Je me suis souvenue de l’existence de ces vidéos ; je voulais les récupérer pour les montrer à ma famille. Petit à petit, j’ai eu l’idée de réaliser un témoignage sur la génération de mon père car iels sont peu nombreux·ses à être en vie et à avoir parlé. J’ai ajouté des interviews de mon fils, de ma mère, etc. Il y a également des extraits d’archives et des extraits de La Clef du Sol, un documentaire tourné dans mon village d’origine en Palestine, par deux militantes du collectif BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) à Marseille.

Je pense en effet que les gens s’intéressent un peu plus aux sujets quand les médias en font la une. Mais le vol des terres et les violences sont quotidiens en Palestine, cela ne s’est jamais arrêté.

Basela Abou Hamed

Est-ce que cela a été difficile de faire parler ta famille ? L’exil, la guerre, ont-ils été des sujets tabous dans votre vie ou au contraire très présents ?

Pour mon père, c’était facile de parler. Il nous a toujours parlé de la Palestine et de la Nakba [« catastrophe » en arabe, désigne le déplacement forcé d’environ 700 000 Palestinien·ne·s lors de la création de l’État d’Israël en 1948, ndlr]. C’était omniprésent chez lui. Il a toujours été grave et sérieux. Il ne comprenait pas qu’on veuille s’amuser ou avoir des loisirs. Il disait : « comment peut-on sourire alors que les Palestinien·ne·s souffrent ? » Pour la fête de l’Aïd par exemple, il ne se rasait pas et restait dans sa chambre. C’était ma mère qui apportait le sourire à la maison ! D’ailleurs, je crois que j’ai commencé à chanter à Marseille parce qu’en Syrie je n’aurais pas pu, mon père aurait trouvé ça trop futile.

On est très optimistes et on aime rire avec le reste de ma famille, mais la douleur est toujours présente. Par exemple, beaucoup de membres de ma famille n’ont pas encore visionné le documentaire. On a du mal à regarder les films ou les émissions sur la Syrie ou la Palestine ; c’est trop d’émotion pour nous. Je fais encore des cauchemars en pensant à la Syrie. Ce sera toujours en moi.

La première projection de ton film a eu lieu le 16 juin. En mai dernier, de nouveaux conflits ont éclaté entre Palestine et Israël. Est-ce que c’était important pour toi de le diffuser à ce moment-là ?

Les confinements ont ralenti le projet donc c’est un pur hasard qu’on le sorte à cette période-là. Je pense en effet que les gens s’intéressent un peu plus aux sujets quand les médias en font la une. Mais le vol des terres et les violences sont quotidiens en Palestine, cela ne s’est jamais arrêté.

Lors de la première projection, tu disais aux spectateur·rice·s que tu avais aussi fait ce film parce que tu te rendais compte que beaucoup de gens ne connaissent pas la situation des Palestinien·ne·s en exil, qui sont pour la plupart apatrides dans de nombreux pays. Peux-tu nous expliquer leur situation dans les pays voisins, là où iels se réfugient le plus ?

Nous avons un statut à part et compliqué. Normalement, nous n’avons pas le droit à la nationalité dans les pays alentours comme la Syrie, la Jordanie, le Liban, car depuis la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies, on doit pouvoir rentrer chez nous. Mais la réalité, c’est qu’Israël empêche ce retour. Seule la Jordanie a donné la nationalité aux Palestinien·ne·s de la Nakba en 1948 [à ce sujet, lire cet article paru dans Le Monde (pour les abonné·es), ndlr].

Ensuite, il y a eu des accords de la Ligue arabe en 1965 (protocole de Casablanca) qui devaient permettre une égalité entre les Palestinien·ne·s et les habitant·e·s des pays où on était. En Jordanie, nous sommes bien intégré·e·s. En Syrie aussi, nous avions presque tous les droits, sauf le droit de vote. On ne peut pas non plus accéder à de hauts postes en politique, ni être propriétaire de plus d’une maison par exemple. On n’est pas non plus obligé·e de vivre uniquement dans des camps mais nous restons des citoyens de seconde zone même là-bas. Je pense que c’est au Liban que la situation des Palestinien·ne·s est la pire. Et puis, même s’il y a ces accords, nous sommes discriminé·e·s presque partout et, dans les faits, nous n’avons pas le droit de rentrer chez nous. C’est aussi très difficile pour nous de nous déplacer dans le monde arabe et ailleurs. 

Basela Abou Hamed © photo Soraya Boulimali

Lorsque je suis arrivée à Marseille, toute ma tristesse m’a submergée. Je n’ai pas parlé pendant plus d’un mois.

Basela Abou Hamed

Dans le documentaire, ton père dit que c’était encore plus dur pour lui de quitter la Syrie que la Palestine car il était adulte et conscient de son exil. Comment l’as-tu ressenti, toi qui es née en Syrie ? Tu habitais à Damas dans le camp de Yarmouk, un camp très actif politiquement qui comptait plus de 150 000 Palestinien·ne·s.

Au tout début de l’exil, quand je suis arrivée en Égypte, ça allait. Comme je le disais, j’étais très engagée auprès des réfugié·e·s syrien·ne·s. C’est lorsque je suis arrivée à Marseille que toute ma tristesse m’a submergée. Je n’ai pas parlé pendant plus d’un mois.

Le camp de Yarmouk où je vivais n’existe plus du tout aujourd’hui. C’était une ville dans la ville, notamment grâce à l’argent envoyé par la diaspora. Je m’y suis installée quand je me suis mariée. C’était un camp très actif politiquement aussi. Dans le documentaire, je montre des images de la destruction du camp par l’armée de Bachar el-Assad qui a fait croire que c’étaient les groupes islamistes qui avaient envahi le camp. Les gens y sont morts de faim et de pénurie de médicaments. 

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Comment as-tu réussi à te reconstruire à Marseille ?

Grâce à ma mère, nous sommes optimistes. À cause de mon français, je n’ai pas réussi à être professeure comme en Syrie, mais nous avons des projets ensemble (un restaurant familial) et j’ai découvert le chant ici. M’exprimer par le chant me fait du bien. Après la projection du documentaire, nous chantons des chants traditionnels palestiniens avec mon groupe. 

Je crois que le plus dur pour moi, c’est d’avoir quitté des ami·e·s que je ne retrouverai jamais. Il y a aussi le regard des gens qui est difficile à accepter. Il y a beaucoup de clichés sur les réfugié·e·s qui profitent des aides de l’État français ou qui sont fragiles et déprimé·e·s. J’ai peur de rester sans travail pour ne pas subir ce jugement.

Tu es en colère ?

Oui, bien sûr. Je suis en colère de ne pas avoir de terre. Je suis en colère contre l’État d’Israël qui est un État raciste. Quand je chante les trois chansons palestiniennes traditionnelles après le film, à chaque fois j’en sors très fatiguée parce que je ressens beaucoup d’émotions. 

Je suis en colère mais il n’y a pas de haine dans mon film. Je veux juste que l’on comprenne ce que c’est, la réalité de l’occupation. On me dit souvent « c’est compliqué » mais pour moi c’est simple : on existait là-bas, tout simplement.

Ton film parle beaucoup de la lutte et de la fierté d’être Palestinien·ne. Quelles sont les valeurs que ton père t’a transmises et qui t’aident aujourd’hui à vivre cet exil ?

Depuis que nous sommes enfants, mon père nous a toujours répété que les Palestinien·ne·s sont courageux·ses. Basela, mon prénom, signifie « la courageuse »… J’ai toujours été active dans les manifestations en Syrie, en France aussi. Je n’ai pas de pays mais j’ai toujours l’espoir d’y retourner.

Affiche pour la projection à la Dar Lamifa © dessin Dalia Abou Hamed

D’un exil à l’autre, un documentaire réalisé par Basela Abou Hamed et Elven Sicard.

Projection suivie d’un concert du groupe Shams
Vendredi 2 juillet à 19h30
Dar Lamifa, 127 rue d’Aubagne 13006 Marseille
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Photo à la une : Basela Abou Hamed portant un pull représentant le personnage Handala, du caricaturiste palestinien assassiné en 1987, Naji Al-Ali Handala. © Bilasan Alkafri

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