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Dominique Gilliot : « La déception est mon fonds de commerce »

Dominique Gilliot : « La déception est mon fonds de commerce »

Dominique Gilliot est un OVNI de la performance. Diplômé·e des Beaux-Arts de Cergy-Pontoise et post-diplômé·e des Beaux-Arts de Lyon, iel déconstruit les codes de l’art contemporain avec des objets à mi-chemin entre stand-up, performance, théâtre et show télévisé.

Dominique Gilliot sera maître·sse de cérémonie le 27 novembre pour DIFFRACTED SPACES à La Station, une double soirée entre Paris et Toronto pensée pendant le confinement, alors que la fête était clandestine. Iel prépare une performance hybride, accessible in situ et en direct sur le web, qui propose la rencontre impossible entre les deux villes. Nous l’avons rencontré·e juste avant ce nouveau show.

Manifesto XXI – Dominique, je suis rentrée dans ton univers par le biais d’une performance que j’ai découvert sur YouTube, Mélancolie mon amie. Tu me disais que « cette chose » n’est pas tout à fait représentative de ton travail et que c’était un moment un peu douloureux. Pourquoi ? Est-ce que l’absence du public a eu un impact sur ta manière de performer ?

Dominique Gilliot : C’est important pour moi d’être en contact avec les gens. Quand je prépare une performance, je l’écris entièrement, et ensuite je fais autre chose. Cette autre chose dépend de la rencontre avec le public que j’ai en face de moi. C’est une sorte de dialogue. Donc Mélancolie mon amie était un peu hors-sol, il n’y avait pas cette alchimie. Cela donne plein de moments où je doute dans cette performance. Le ressort reste le rire, donc difficile d’évaluer ce que je fais sans les rires du public en direct. Après chaque performance, je me dis que c’était complètement imparfait, que ce n’était pas LA performance. Parfois je pense que les gens comprendront ce que j’ai voulu faire en mettant ensemble tous les morceaux du puzzle, en faisant la somme de tout ça, après ma mort… (rires)

Mort que l’on espère arriver dans longtemps tout de même ! Tu dis qu’aucune performance n’est complètement satisfaisante pour toi. Peux-tu m’expliquer en quoi, comme tu le dis par ailleurs, « la déception est ton fonds de commerce » dans À propos des modes de gouvernance des centres d’art contemporain ?

Ce qu’on nous apprend dans les écoles d’art, c’est à créer la forme parfaite. L’endroit du manque, de la fragilité, de l’humanité, est beaucoup moins représenté. Quand j’étais aux Beaux-Arts, je trouvais qu’il y avait un espace inexploré. Je me demandais ce qu’il pouvait se passer quand on présente des travaux pas vraiment finis ou quand on responsabilise la personne qui reçoit l’œuvre de lui trouver une fin. Peut-être que le public aussi a un petit travail à fournir pour que cela existe ! Il faut dire que lae premier·e déçu·e dans l’histoire, c’est quand même souvent moi… (rires)

On considère que l’humour est un truc superficiel, alors que d’autres sentiments, comme la tristesse, ont une aura plus noble. Pourtant, les gens qui choisissent l’humour sont souvent les plus mélancoliques.

Dominique Gilliot

Quand je pense à l’approche souvent promue par les Beaux-Arts, je pense à cette culture de « se prendre au sérieux », détourner le moche pour le rendre cool sans accueillir forcément le grotesque, le déceptif, le ridicule qui peut aller avec. En fait, on parade l’acceptation de l’imparfait en rejetant tous les aspects réellement constitutifs du moche. On est dans une forme de retenue dans le milieu de l’art contemporain, l’humour n’y a pas trop sa place. Ce qui m’a d’autant plus interpellée dans tes performances…

J’ai une position de franc-tireur par rapport à tout cela. Déjà, la performance en soi est marginalisée au sein de l’art contemporain. Quand tu fais une école d’art, on t’apprend que pour être validé·e, il faut être dans une galerie, il faut faire des expos. En tant que performeur·se, tu n’as pas accès à ça. Tu renonces à cette mise en avant. De plus, mes performances jouent sur le drôle, et il faut reconnaître que dans notre milieu, cela n’est pas très bien vu.

L’humour vient de formes d’expressions artistiques populaires, comme la musique, la télé, le stand-up. Autant de médiums qui m’ont inspiré·e, qui font partie de là d’où je viens. La première fois que j’ai revendiqué le fait que je fais du stand-up d’art contemporain, on m’a regardé·e avec beaucoup de méfiance. On considère que l’humour est un truc superficiel, alors que d’autres sentiments, comme la tristesse, ont un aura plus noble. Pourtant, les gens qui choisissent l’humour sont souvent les plus mélancoliques. Quant à la coolness, je crois qu’il ne faut pas oublier qu’on est toujours le cool de quelqu’un·e.

Moi, si je sortais d’une scène de stand-up, je pense que je me ferais tirer des trucs dessus !

Dominique Gilliot
Dominique Gilliot
© Romy Alizée

Tu as prononcé le mot stand-up, c’est ce qui m’est venu à l’esprit en regardant ton travail. Est-ce que cette forme d’art t’intéresse ?

Le stand-up m’intéresse oui, même si je ne suis pas fort·e en références. Néanmoins, ce que j’aimerais proposer, c’est un stand-up raté, non pas un spectacle codifié selon les rôles et usages habituels de cette forme d’art. Dans les one woman/man shows américains, parfois même le public est impliqué avec des rôles précis. Et le rythme du rire est très calibré. Moi, si je sortais d’une scène de stand-up, je pense que je me ferais tirer des trucs dessus !

Plus que le stand-up, c’est la télé qui m’inspire. Le genre de programmes américains à la Tyler, The Creator, où le mec saute un peu du coq à l’âne avec beaucoup de coupures. C’est absurde et cela peut créer du rire. Après tout, Bergson le dit : le rire peut être provoqué par une rupture dans la mécanique, par une situation qui soudainement se met à résonner différemment. Exemple beta : quelqu’un qui tombe dans la rue. Ça nous fait rire alors que c’est en soi quelque chose de tragique. Mais c’est l’imprévu qui nous déstabilise.

Je n’ai aucun problème à aller piocher dans la télévision pour mes performances. Cette culture-là m’a nourri·e, fait réfléchir, elle m’a fait passer d’autres idées et m’a sorti·e de mon quotidien.

Dominique Gilliot

Le 27 novembre à La Station, on va assister à une sorte de vidéo-performance : est-ce que le covid t’a encouragé·e à aller vers ces pratiques ?

La performance vidéo est une pratique bien différente de la performance avec du public et il y a des gens qui le font très bien, moi je ne sais pas si c’est la chose que je préfère. Ça me demanderait de retravailler l’objet, je trouve que sinon c’est toujours un peu plat de parler face caméra.

Mais le 27, il va bien sûr y avoir un peu de ça : il y aura un échange avec Toronto en vidéo pendant notre soirée à Paris. C’est une forme de performance dans le cloud. L’axe, c’est aussi de partir sur des considérations de distorsion de temps et d’espace, d’invoquer quelque chose d’un peu métaphysique autour de ces notions. Quelque chose qui détourne d’une certaine manière les idées New Age de projection astrale, de spiritualités alternatives… Je serai comme lae présentateurice télé d’un espace qui n’est ni à Paris ni à Toronto. Je sais, dit comme cela, ça a l’air très chiant, mais au contraire, ça va être drôle. J’espère.

La télé revient souvent dans ton langage. Je trouve que ce pont avec la culture grand public est rarement (bien) fait dans l’art contemporain. Ou alors, quand c’est fait, c’est un peu du mépris envers une certaine « culture populaire ».

Honnêtement, si je devais faire des performances vidéo, j’aimerais avoir plein de caméras différentes pour monter un vrai show télévisé. Ce pont-là entre plusieurs cultures et époques, Johanna Rocard, qui sera là aussi le 27, le fait très bien. Je n’ai aucun problème à aller piocher dans la télévision pour mes performances. Cette culture-là m’a nourri·e, fait réfléchir, elle m’a fait passer d’autres idées et m’a sorti·e de mon quotidien. Pour moi, la télé c’est une forme de création. Je pense à des émissions comme L’œil du cyclone : il y a et il y a eu des créations télé qui aujourd’hui pourraient trouver leur place dans un musée.

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nadia slimani na3na3 manifesto 21 © jules roques

Quand une histoire d’amour se termine, c’est bel et bien un monde, un imaginaire, un univers qui s’écroule. En cela, la fin de l’amour est une apocalypse intime.

Dominique Gilliot

J’aimerais conclure sur un sujet que tu abordes dans Mélancolie mon amie et dans une émission de Gouinement Lundi, un thème qui m’obsède depuis trois ans et dont beaucoup de gens s’emparent de plein de façons dernièrement : l’amour. Je ne parle pas seulement de l’Amour sacré et intouchable, mais des affres de l’amour, de ses côtés terribles et répétés. Les ruptures. Les déceptions. Ces apocalypses de l’intime. C’est peut-être pour ça que j’ai adoré ta phrase « La déception est mon fonds de commerce ». Dans Mélancolie mon amie, tu dresses un tableau expliquant ta théorie tout à fait chaotique selon laquelle l’amour et la fin du monde seraient intrinsèquement liés. Je le pense aussi, mais j’aimerais avoir ton point de vue sur la question.

Oui, j’avais voulu venir à votre événement Comment s’aimer quand c’est la fin du monde à La Station. Je tiens à dire que je travaille sur moi pour justement avoir un peu moins ce sentiment de fin du monde quand l’amour se termine. Ce que j’ai expérimenté, c’est que chaque fin d’histoire est une petite apocalypse. Le truc d’une histoire d’amour, c’est qu’on est forcément dans un schéma de construction. On a beau dire « laissons les choses se faire comme elles doivent se faire » ou vouloir instaurer beaucoup de fluidité, l’amour est toujours un espace de projection. Donc quand une histoire d’amour se termine, c’est bel et bien un monde, un imaginaire, un univers qui s’écroule. En cela, la fin de l’amour est une apocalypse : on crève la bulle qu’on a créée à deux et tout s’effondre. J’ai donc essayé dernièrement de sortir de la monogamie, de désacraliser le couple. De me dire que je relationne avec quelqu’un·e plutôt que de dire que je suis en couple.

Il faut dire aussi que je viens d’un chemin doloriste : l’amour, ça devait me faire souffrir pour être tel. Les histoires d’amour passionnées se devaient d’être dramatiques et éphémères.

En tout cas c’est comme ça qu’on raconte l’amour lesbien dans la culture cinématographique et littéraire produite par l’hétérosociété : quelque chose d’éphémère, qui ne peut pas durer, parsemé de drame et de douleur. Nous, on se calque dessus. Ce sont des injonctions, des convictions limitantes qu’on acquiert malgré nous.

Oui c’est sans doute vrai. Et puis entre personnes lesbiennes, je pense qu’on va chercher des endroits émotionnels plus profonds. L’amour devient aussi un espace politique. Tu vois, il y a beaucoup d’enjeux denses et puissants dans l’amour lesbien. Le couple « normé » risque bien de devenir une limite. Alors comment éviter de rentrer dans des schémas de couple un peu bourgeois ?

Ça me fait du bien de te parler de ça et de me rendre compte que maintenant je vois les choses un peu différemment. Que je viens de loin.

Oui je suis d’accord… c’est beau de savoir qu’on a traversé des endroits très douloureux mais aussi inspirants. (rires)

On pourrait faire un cercle de parole. Les amoureux·ses anonymes, celles et ceux qui reviennent du gouffre. J’ai plein de potes qui seraient partant·es !


Dominique Gilliot sera présent·e le 27 novembre à La Station pour DIFFRACTED SPACES, avec des artistes résident·e·s et ami·e·s de La Station – Gare des Mines : NATHAN ROCHE BAND (live), SENTIMENTAL RAVE (dj), HEIMAT (live), OXYTOCINE (live AV), COUCOU GANG (live), CORBEILLE DALLAS (dj), LES REVENANT·E·S (performance), TIMOTHÉE NAY (danse), CELIA GAULTIER (DA graphique), ASCIDIACEA (réalisation)…

Image à la Une : Dominique Gilliot au Centre Pompidou © Hervé-Véronèse

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