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David Maurel. « Un beau modèle c’est quelqu’un qui a du caractère dans le regard »

D’abord photo-journaliste, David Maurel privilégie aujourd’hui le portrait intimiste, où il y trouve une liberté qu’il affectionne. Il imagine des images plus construites, à travers la photo de mode ou d’artistes et s’inscrit en témoin de notre époque.

Passionné de musique et lui même guitariste de TUNNEL, un groupe de krautrock, l’amour de David Maurel pour le son se retrouve au travers de ses nombreux portraits d’artistes. Adam Nass, The Pirouettes, Ninho, Arnaud Rebotini… sont passés sous son objectif.

©David Maurel

Manifesto XXI – Tu photographies beaucoup de jeunes artistes musicaux. Que représente la musique pour toi ?

David Maurel : Elle a une grande importance. C’est ma première passion, je faisais de la musique avant de faire de la photo. Quand je suis arrivé à Paris je me suis entouré de jeunes musiciens, je me suis mêlé à eux. J’ai pu faire beaucoup de rencontres.

Je me tiens beaucoup au courant de ce qui se fait aujourd’hui. J’aime faire du visuel autour de la musique, ça me parle. Les films, le visuel, la musique, ce sont des arts qui s’entremêlent.

Arnaud Rebotini ©David Maurel

Tu as un rapport particulier au cinéma ?

J’en rêve un peu. J’ai déjà fait quelques clips mais j’aimerais bien faire plus gros, avec plus de prod. Pourquoi pas commencer avec des courts et des moyens métrages.

©David Maurel

Tes sujets ne sont pas forcément de « vrais » modèles. Ce sont des personnes que tu connais, avec un lien déjà présent entre vous ou instaures-tu cette intimité au cours de la séance ?

C’est essentiellement des gens que je ne connais pas avec qui j’essaie de créer cette intimité. Quand je travaille sur ces portraits on est en petit comité. J’ai besoin de beaucoup parler avant de prendre des photos pour qu’il y ait une vraie relation entre le modèle et moi et qu’en sorte une image plus singulière et créative. Mais ça n’est pas que moi qui fais la photo, c’est aussi la personne qui est photographiée, son attitude, son ouverture.

Dans la vie, je suis quelqu’un qui peut être timide au premier abord et qui se dévoile progressivement. J’aime bien avoir ça dans la photo, découvrir et comprendre la personne avant de la photographier. C’est comme ça que je me dévoile le mieux.

©David Maurel

Pourquoi ce choix de l’argentique ?

Parce que pour moi c’est vraiment ça la photo. C’est comme être un artisan, on travaille avec les mains, avec la lumière, on sculpte et on prend le temps. Et j’adore ce laps de temps entre le moment où on prend la photo et celui où on la redécouvre. On en oublie quelques-unes et c’est magique de les redécouvrir, ce sont des moments suspendus.

©David Maurel

Tous mes projets personnels sont de l’argentique mais beaucoup de commandes professionnelles sont en numérique, par souci de temps, parce qu’il faut souvent avoir les photos le lendemain. Certains clients me demandent spécialement de shooter à l’argentique parce qu’ils savent que ça fait partie de ma patte.

©David Maurel

Beaucoup d’humanité et de mystère se dégagent de tes photos. Comment construis-tu ton univers ?

Ce qui m’a amené à faire de la photo c’est la volonté d’échanger et de partager. C’est un besoin d’aller à la rencontre des personnes. Prendre des photos d’immeubles, ça ne m’intéressait pas. Depuis le début je fais du portrait et je n’arrêterai jamais. C’est ce qui lie tout mon travail.

J’ai commencé par le photo-journalisme. La seule porte que j’avais c’était de prendre des photos de gens dans la rue, dans les regroupements publics.
Aujourd’hui je n’aime plus le jeu médiatique qu’il y a dans les manifs, le fait qu’il y ait trente photographes qui cherchent une photo d’un mec qui lance un pavé. Je l’ai fait. Maintenant je veux avoir une relation intime avec mon modèle et créer des images plus que de les figer.

©David Maurel

Il y a quelque chose de très beau, profond dans tes images. Est-ce qu’on peut parler d’un hommage à la liberté ?

Je suis très ancré dans la culture anglo-saxonne, les sixties, notamment via la musique. Les Beattles, Bob Dylan sont mes idoles un peu. Bob Dylan, philosophiquement aussi, pour cet esprit de liberté, la « Beat Generation ». J’aime bien retranscrire ça dans mes images, cette liberté. J’aime garder un peu de mystère, ne pas tout délivrer, garder un peu de vie privée.

Groupe d’amis liées par leurs passions pour l’art à travers la danse, la peinture, la musique et leurs passions pour Basquiat, Saint-Gratien en novembre 2016. ©David Maurel

Quel est ton rapport aux réseaux sociaux ?

Aujourd’hui, on a tendance à tout montrer sur Instagram. Moi c’est plutôt l’inverse, je montre très peu de ce qui il y a autour de mes photos.

Je m’en sers vraiment comme d’un outil professionnel, je n’ai plus de site, je ne travaille qu’avec Instagram, les gens me contactent via cette plateforme. J’aime bien l’idée que les réseaux sociaux sont à l’image de l’Homme. Il y a autant de merde que de choses bien. Il faut s’en servir à bon escient et savoir chercher les inspirations dont on a besoin. Mais ne pas oublier que ce n’est qu’une façade virtuelle.

©David Maurel

Tu as photographié plusieurs sujets politiques engagés comme le concert pour Adama Traoré, les camps de réfugiés ou la précarité, en France et ailleurs. Pourquoi est-ce important pour toi de t’inscrire dans ces combats et d’avoir une dimension politique ?

La cause des Kurdes a été un sujet pour lequel j’ai eu cœur à m’engager. En 2013, trois militantes kurdes se sont faites assassiner dans le 10ème arrondissement à Paris. Je suis tombé sur une manifestation en leur hommage, et je ne savais pas du tout qui étaient les Kurdes, ce qui se passait en Turquie, en Syrie, en Iran et en Irak.
En me renseignant j’ai été choqué du peu de médias qui en parlaient. C’était avant qu’il y ait les attentats, la guerre en Syrie, avant qu’on en parle beaucoup plus. Ça m’a tenu à cœur d’être l’une des voix qui en parlait.

Je suis parti en Turquie, à Istanbul et Diyarbakir et j’ai eu l’impression de découvrir un bout de l’histoire qu’on ne m’avait jamais appris. J’ai trouvé que les Kurdes avaient des valeurs magnifiques et des combats modernes. Ils sont socialistes, il y a l’égalité hommes/femmes…

J’ai fait un sujet sur les Kurdes et les Yézidis, une minorité kurde, quand je suis rentré, personnes n’a été intéressé. J’étais très jeune photo-journaliste et je suis revenu un peu dégoûté de tout ce que j’avais investi.

©David Maurel

Tu penses que personne n’en a voulu parce que c’était lié à un sujet politique ?

Oui, c’est un sujet dont on parle encore très peu encore aujourd’hui. Il y a une Yézidie, Nadia Murad, qui a reçu le prix Nobel de la paix, mais sinon on n’en parle pas, alors que c’est un peuple qui mérite de l’attention. Les yézidies sont une des civilisations les plus vieilles au monde, ils ont un savoir que nous on a pas.

Et puis aujourd’hui être photo-journaliste et travailler avec les médias, c’est très compliqué, ou on fait partie de l’élite ou on est dans la masse qui galère. On travaille une fois de temps en temps, il faut être disponible à la seconde où on nous appelle, c’est très précaire.

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©David Maurel

Pourquoi cette dimension d’archive du quotidien est-elle importante pour toi ?

C’est un journal intime. Jacques London, un de mes auteurs préféré et aussi photographe, est allé couvrir des guerres en Corée, début 1900. Il a dit qu’il serait intéressant de faire une archive de l’Homme grâce aux portraits. C’est aussi l’idée que j’ai, garder des archives de tous mes moments, de ce que je vis avec mes potes, de la déglingue aussi, de ce qu’est Paris. C’est des photos que je montrerai plus tard, quand mes parents seront un peu plus vieux et pourront voir des photos un peu plus trash et que les mentalités auront un peu évolué.

J’aimerai réussir à tourner, un jour, un film qui retranscrit ce qu’on a vécu en vivant à Paris et en ayant des ambitions artistiques. Tu te retrouves vite dans des milieux qui sont un peu « malsains », où il faut montrer les muscles, ce truc un peu de « cool parisien ». Le fait de prendre des photos m’a donné des excuses d’aller à certaines soirées, où je me disais que je n’avais pas perdu tout mon temps, parce que j’avais créé quelque chose autour de ça.

Je suis venu avec d’autres ambitions quand même que d’être dans ce « cool », je suis venu pour rencontrer d’autres artistes, échanger et créer avec eux.

©David Maurel

Au cours de ces années d’observation, quels sont les changements que tu as remarqué, les évolutions ou les régressions ?

Je pense en effet qu’on essaiera toujours de récréer ce qu’on ne connait plus. « Ce qui devient la mode c’est ce qu’on a oublié ». C’est une boucle éternelle. Tu lis Les Paradis Artificiels de Baudelaire qui date de 1860, les mecs se défonçaient la gueule dans des apparts à Paris et écrivaient des poèmes. Aujourd’hui c’est la même chose.

De cette époque on retiendra certainement le narcissisme de tout le monde, qu’on appelle : le syndrome de l’Hubris. Ça colle bien à ce moment historique et au besoin de reconnaissance permanent. Dont j’ai besoin aussi. On est dans une période confuse, il y a un trop plein de tout. Je pense néanmoins que des nouvelles perspectives créatives s’ouvrent et qu’il y a quelques perles qui sortent au milieu de tout ça. Quand j’ai commencé la photo, j’avais peur qu’Instagram bouffe le métier de photographe. Au contraire ça l’a mis sur un piédestal et ça a fait beaucoup le tri, il y a des gens qui font de la photo Iphone et d’autres qui font de la vraie photo.

©David Maurel

On est à la recherche de plus d’authenticité, mais il y a quand même des régressions énormes concernant tous les sujets de société.

Notre génération a davantage une conscience environnementale et sociale. Mais même si on prétend être l’époque la plus libre et la plus ouverte d’esprit, on en est quand même rendu à cacher les tétons des femmes sur Instagram. Ça montre toute l’ambiguïté de notre époque.

©David Maurel

Tu te considères comme quelqu’un de très sensible ?

Je pleure devant Rendez-vous en Terre Inconnue, alors on peut dire que oui. Je suis très sensible aux moments, aux lumières, aux instants de grâce. Je pourrais chialer devant un coucher de soleil. Et dès que je suis fatigué et à fleur de peau, c’est pire, je chiale devant une série.

Je suis quelqu’un de très observateur, j’analyse les scènes, sans me dire que je vais tout comprendre mais avec mon point de vue. Quand tu as le réflexe que tout ce que tu regardes peut être photographié ou filmé, tu es beaucoup plus sensible à des détails, aux lumières, aux couleurs, à des choses qui passent inaperçues dans la vie mais qui, isolées, deviennent très belles.

©David Maurel

Quel regard apporte le photographe sur la personne qu’il photographie ?

Ce qu’elle est, le plus important. On est le plus beau sur une photo quand on est le plus naturel et le plus franc avec soi-même, quand on n’essaie pas de sourire quand on est pas quelqu’un de souriant, qu’on s’assume le plus possible. Je suis dans une recherche de vérité et de beauté. Pour moi un beau modèle c’est quelqu’un qui a du caractère dans le regard.

©David Maurel

Quels sont tes prochains projets ?

J’ai beaucoup de projets avec des artistes et je fais aussi pas mal d’éditos de mode, avec Louis Carrupt, un super styliste, pour AppartPublication ou Interview Germany, le magazine d’Andy Warhol, par exemple. Il y a un espace créatif que j’aime dans la mode et puis travailler avec ce type de styliste, créatif, qui cherche à avoir de vraies images singulières, pas faites en studio avec de la grosse lumière, c’est génial.

J’aime pas la photo plate, trop bien éclairée, je n’aime pas le parfait. Laisser la place à l’erreur parfois c’est la meilleure chose qui arrive, surtout dans l’art. C’est souvent l’erreur qui devient l’intérêt.

©David Maurel
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