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Kiyémis : « La colère, c’est de la joie frustrée »

Kiyémis : « La colère, c’est de la joie frustrée »

Le meurtre de Nahel par la Police, le racisme d’État, son impunité et le climat délétère qui en découle ont fait descendre une partie des Français·es dans la rue. La colère mobilise, elle transforme, elle réveille et surtout, elle est nécessaire et légitime. Mais qu’y-a-t-il après ?

Les personnes minorisées sont souvent privées de visibilisation lorsqu’il s’agit de montrer leur bonheur, leur repos ou toute autre expression de bien-être. Comme si toute manifestation de vulnérabilité ou d’humanité leur était interdite. Comme si, même dans les représentations, la paix leur était niée. En politique aussi, la joie a mauvaise réputation. Elle serait trop légère et desservirait la cause. Pourtant, même si la colère joue un rôle essentiel dans la mobilisation sociale, la joie peut offrir une réponse cruciale à la question de ce qui peut éclore après la rage. Ça n’a d’ailleurs pas échappé aux régimes oppressifs qui connaissent bien la force transformative de la joie. Une population unie et collectivement exaltée est plus dure à contrôler… Kiyémis, poétesse et autrice de l’excellent Je suis votre pire cauchemar (Albin Michel) l’a également bien compris. Dans son émission « Rends la joie » diffusée sur Mediapart une semaine sur deux, elle explore l’importance de cette émotion en tant que source d’unité, de soin, de résilience et de résistance. Dans un dialogue avec des invité·es de tous horizons, – l’autrice Laura Nsafou, la chanteuse Mélissa Laveaux ou encore l’artiste et parolier Martin Dust –, elle met en avant le potentiel politique de la joie et nous permet d’envisager des alternatives complémentaires. En remettant en question les normes qui dévalorisent les expressions émotionnelles et en proposant une vision plus complète de l’engagement, alliant sérieux et légèreté, colère et joie, Kiyémis pave le chemin d’une utopie salvatrice.

Si la colère est une « joie frustrée », tentons de faire entrer le bonheur dans toutes nos revendications.

Manifesto XXI – Tu as une émission « Rends la joie » avec Mediapart. Quand tu dis « Rends la joie », tu t’adresses aux personnes qui nous l’ont prise ou à celles à qui on l’a prise ? Ou un peu aux deux ? 

Kiyémis : Je pense que je m’adresse à ceux qui nous l’ont prise. C’était une manière de politiser ce qu’est la joie, mais aussi de rappeler aux gens que la joie capitaliste n’est pas une vraie joie. Le capitalisme veut nous faire croire que c’est seulement avec lui que l’on peut être heureux·se et atteindre une liberté financière. Moi aussi, je suis victime de ce discours-là. L’oppression, la marginalisation, c’est la privatisation de la vraie joie, du bien-être et du bonheur qui sont réservés à une toute petite élite.

On est dans des milieux où on parle beaucoup de burn-out militant, mais le monde ne nous permet pas de guérir, de par sa violence.

Kiyémis

Pourquoi tu t’es emparée du sujet de la joie ? 

Il y a deux raisons. La première est un peu personnelle. Je sortais d’une rupture difficile, et je cherchais à faire revenir la joie. Tout en acceptant qu’évidemment, on ne peut pas être ultra heureuse quand on sort d’une relation. Et puis politiquement, depuis quelque temps, j’en ai fini avec le cycle de la colère. On a besoin de colère, c’est un bon moyen de se réveiller. Mais je ne pense pas que ce soit viable d’être en colère non-stop. Même si c’est une émotion qui est totalement légitime, elle est dévorante, elle consume, et nous laisse parfois exsangues. Je voulais donc réfléchir à la manière dont on peut maintenir politiquement cette volonté de changer le monde, grâce à une énergie complémentaire à la colère. Je ne dis pas qu’il ne faut plus être en colère et qu’il ne faut être que joyeux, mais je trouve que c’est un moteur qui a une durée courte. Comment trouver une émotion qui consume moins ? 

C’est donc une forme de soin, finalement ?

Voilà. C’est aussi une réflexion sur la question de la guérison personnelle et politique. On est dans des milieux où on parle beaucoup de burn-out militant, mais le monde ne nous permet pas de guérir, de par sa violence. Il n’empêche que pour moi, c’était tout de même important de penser cette question de guérison. Qu’est-ce qui se passe après ? Comment crée-t-on un autre monde, une utopie ? Et si on crée un autre monde, il va bien falloir guérir. La joie, c’est un peu une réponse aux questions : qu’est-ce qui se passe après la colère ? Qu’est-ce qui se passe quand on réfléchit aux soins collectifs ? 

Comment as-tu réussi à mobiliser cette joie ?

Elle s’est imposée à moi. Déjà, parce que ma mère me parlait beaucoup de joie, et puis aussi parce que je pense que je suis quelqu’un d’assez joyeux. Je voulais utiliser ces outils et ces savoirs. Et je pense qu’un des savoirs des milieux minorisés, des personnes noires, queers, marginalisées et violentées, c’est justement la célébration et le fait de continuer à garder une pulsion de vie. 

Je pense que la joie a une utilité politique. C’est également un savoir et c’est aussi ce qui nous rend humain·es.

Kiyémis

Il y a un dénigrement de la joie, surtout en politique. Les manifestations de joie qu’on qualifie de féminines comme l’amour, les films « à l’eau de rose » ou encore la danse, sont également dévalorisées dans certains espaces. Pourquoi, selon toi ?

Je pense que dans ces espaces-là, tout ce qui est de l’ordre de l’émotionnel est dénigré. On lie le politique à la rationalité, à la froideur et à des notions qui nécessitent de sortir du corps et de rester dans l’intellect. Tout ce qui n’est pas rationnel, notamment la joie, est mal vu. Et, bien sûr, c’est associé aux femmes et à la sauvagerie. Il y a un livre, Dancing in the streets: A History of Collective Joy, de Barbara Ehrenreich, qui parle beaucoup de cela et de la façon dont les colons et les missionnaires ont essayé de contrôler des espaces de joie collective qui échappaient à la domination. C’étaient des endroits de retrouvailles, de liberté, et de subversion, donc il fallait les limiter, les écraser, les associer à la sauvagerie et au manque d’éducation. Tout ça a participé à une délégitimation de la joie. 

La joie serait donc un outil politique légitime ?

Je pense que la joie a une utilité politique. C’est également un savoir et c’est aussi ce qui nous rend humain·es. Les moments de joie collective, la ferveur qui naît dans un concert de Beyoncé, ou bien quand on chante toustes ensemble, quand on manifeste, quand on est dans des soirées noires sans regard blanc, les gestes, les danses…  tout ça est très effrayant pour le pouvoir en place. Prenons l’exemple caractéristique des carnavals. Les carnavals, ça a d’abord été une manière pour les esclaves de montrer qu’iels étaient toujours en vie. C’est un acte de résistance aussi. Ce n’est pas pour rien qu’on a voulu interdire les teufs et les espaces alternatifs dans les années 90. 

Cependant, les gens ont tendance à penser qu’il n’y aurait qu’une seule manière de réussir et iels excluent toutes les autres. Je ne suis pas en train de dire que la joie, c’est le seul chemin. On a besoin de tout un arsenal d’outils. Tout le monde ne peut pas faire de la joie son arme. Je ne demande pas à François Ruffin de faire de la poésie ou de danser en manif. Ce que j’attends du personnel politique, c’est qu’il me propose concrètement des mesures qui vont améliorer la vie des gens. En revanche, c’est mon rôle, en tant que poétesse et en tant qu’artiste, de montrer qu’on veut un autre monde. Je suis inspirée par les personnes noires, par les personnes queers, mais aussi par les éco-féministes, qui essayent de construire le monde d’après. 

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Pour moi, la colère, c’est de la joie frustrée. On est en colère parce qu’on ne nous laisse pas kiffer. On est en colère parce qu’on est dans un monde qui nous oppresse et qui limite notre épanouissement.

Kiyémis

L’esprit festif comme outil de protestation et de résistance a une longue histoire. Ça a été un moyen de retrouver de l’humanité, mais aussi, un moyen plus sûr et plus subtil de protester plutôt que de contester ouvertement l’autorité. Tu penses que c’est toujours le cas ?

Tout à fait. Dans les manifs, par exemple, la joie peut être contestataire. Je l’explique dans ma tribune pour Libération : ce qui a marché dans les dernières manifs, c’est la joie, la danse, les sourires, la musique… Ce sont ces images de joie collective qui ont participé au fait que les gens qui n’avaient pas pour habitude de manifester venaient en nombre. La colère comme outil, c’est utile, mais la joie comme outil, c’est attirant et ça connecte.

Est-ce que le titre de cette émission est également un pied de nez au stéréotype de l’angry black woman (stéréotype qui caractérise les femmes noires comme étant plus hostiles, autoritaires et agressives, ndlr.) ?

Non, parce que je n’ai vraiment pas envie de me détacher du fait qu’on est en colère. Je sais qu’il existe ce cliché de la femme noire toujours en colère, mais on a raison de l’être. Oui, je suis vénère. Vous aussi, vous seriez en colère à notre place. Ce stéréotype ne fonctionne que parce qu’on délégitimise la colère des femmes noires. Pour moi, la colère, c’est de la joie frustrée. On est en colère parce qu’on ne nous laisse pas kiffer. On est en colère parce qu’on est dans un monde qui nous oppresse et qui limite notre épanouissement.

Comment pratiques-tu la joie dans ta vie personnelle ? Qu’est-ce qui te rend heureuse ? 

La connexion avec les autres, la musique, la nourriture, rire avec ma grand-mère, voir le chemin qu’ont parcouru mes ami·es, danser, regarder le ciel, voir des adolescent.es écrire des poèmes sur les murs de leur collège et voir des gens que j’admire briller, car j’ai l’impression que s’iels brillent, je vais bénéficier de leurs poussières d’étoiles et briller à mon tour. Créer, ça me met beaucoup en joie aussi, même si c’est dur ! 

Est-ce que tu as un modèle de joie? Ou alors quelqu’un que tu rêverais d’inviter dans ton émission ? 

Je rêve d’inviter beaucoup de gens. J’aimerais inviter Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT. Parmi les défunt·es, j’aurais aimé recevoir Maya Angelou, ou encore bell hooks car elle parlait de politique, mais aussi de sentiments comme la colère, l’amour et la communion. Elle m’a beaucoup influencée, j’aurais aimé entendre ce qu’elle avait à dire sur la joie. J’aurais également aimé inviter Thomas Sankara, (ancien président du Burkina Faso anti-impérialiste et révolutionnaire, ndlr. ), il avait l’air lumineux.


Edition et relecture : Apolline Bazin

Image à la Une : © Sébastien Calvet

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