Christelle Murhula : « Il faut que la révolution romantique soit collective »

Dans son nouveau livre Amours silenciées, repenser la révolution romantique depuis les marges, Christelle Murhula fait le constat d’un manque : alors même que ces concepts émanent des franges de la société, celles-ci sont absentes des discussions autour de la déconstruction de l’amour. Pourquoi les solutions clés en main vendues par les féministes mainstream pour révolutionner le couple évincent-elles les femmes noires et/ou précaires ?

Chaque mois, ou presque, une nouvelle parution vient s’ajouter à la pile déjà bien fournie de livres prophétisant la fin de l’amour amoureux tel qu’on le connaît. Outre leur obsession pour des « solutions miracles » censées anéantir le couple cis-hétéronormé, ces ouvrages ont un autre point commun : le fait d’invisibiliser les personnes à la marge. Ainsi, les gros·ses, les handi·es, les queers, les racisé·es et les noir·es ne sont pas convié·es à la révolte. Les personnes qui se battent simultanément contre plusieurs oppressions ne se retrouvent pas dans ces discours pensés par et pour les blanc·hes, bourgeois·es et hétérosexuel·les, alors même que ce sont elleux qui ont pavé le chemin. Dans une société gangrenée par la (fausse) figure de la femme noire forte et sacrificielle à qui l’on refuse la vulnérabilité, le repos, le romantisme et l’empathie, il semble évident que l’accès à l’amour n’est pas le même pour toustes. bell hooks et Audre Lorde ont beau avoir posé les premières pierres de l’amour subversif, elles sont rarement citées, leurs propos sont récupérés, édulcorés, et leurs théories sont revendues des décennies plus tard comme des concepts inédits et révolutionnaires. Dans Amours silenciées, repenser la révolution romantique depuis les marges, la journaliste et autrice Christelle Murhula remet les pendules à l’heure. Interview.

Il y a des femmes qui n’ont pas le temps de se poser toutes ces questions sur la révolution romantique. Leur priorité est de sortir de la précarité.

Christelle Murhula
© Eva Belizaire


Manifesto XXI – Quand tu parles d’amours silenciées, de quelles amours parles-tu, au juste ?

Christelle Murhula : Je parle des femmes qui ne sont pas représentées lorsqu’il s’agit de parler d’amour romantique. C’est-à-dire les femmes racisées, en situation de handicap, grosses, queers… Toutes les personnes qui ne sont pas des femmes blanches, bourgeoises, valides et hétérosexuelles, en somme. Mais les amours silenciées, ce sont aussi toutes les formes d’amour non romantiques et passées sous silence, comme l’amitié ou l’amour communautaire, par exemple.

Sur le marché de l’amour, les femmes noires sont, au choix, ignorées, fétichisées, ou on leur refuse toute forme de romantisme ou de désir. Dans ce contexte, à quoi ressemble la révolution romantique pour elles ? 

Bien avant qu’elle passe par la façon dont on peut dater des gens, la révolution romantique passera par le fait de réussir à s’aimer soi-même. Nous sommes en France, dans un société raciste et misogyne, donc il est difficile de réussir à le faire sans avoir à lutter contre une haine de soi bien ancrée. Il faut également mettre sur la table le fait que pour nous, femmes noires, l’accès à l’amour est différent de celui qu’ont les femmes blanches, notamment.

D’ailleurs, dans ton échange avec Douce Dibondo dans le podcast On peut plus rien dire de Judith Duportail, vous disiez que la révolution romantique avait déjà eu lieu dans les marges, notamment queers et/ou noires, et que ces revendications n’ont été prises au sérieux que lorsque des femmes privilégiées s’en sont emparé. 

Oui. bell hooks avait tout dit il y a vingt ans. Audre Lorde avait tout dit dans les années 70. Les féministes noires américaines avaient un temps d’avance. En France, la notion de « révolution romantique » vient de Costanza Spina de Manifesto XXI. Son travail a été invisibilisé, détourné et vidé de son sens. Et, surprise, il s’agit d’une femme lesbienne. Comme d’habitude, il faut toujours attendre que ce soit les femmes les plus privilégiées de la classe sociale « femmes » qui s’emparent d’un concept pour que celui-ci devienne valide et médiatisé. Ça a notamment été le cas avec le concept de sororité ou encore avec celui d’intersectionnalité. 

Te reconnais-tu dans la vague de révolution romantique telle qu’elle est vendue aujourd’hui ?

Absolument pas ! Les femmes qui la vendent parlent toutes d’amour et d’inégalité au sein du couple. Quand je lisais ça, je me disais « encore faudrait-il que j’aie accès au couple » ! En tant que femme noire issue de banlieue parisienne, je fais face à plein de paramètres sociaux, comme le classisme ou le racisme. Je n’avais pas le temps de réfléchir à tout ce dont elles parlaient, car j’ai surtout dû survivre à d’autres choses liées à l’amour ou au romantisme. Je ne m’étais même pas considérée comme un être romantique jusque-là…

Les femmes noires sont rendues très vulnérables par la société, mais personne ne nous accorde cette vulnérabilité.

Christelle Murhula

Dans la conclusion de ton livre, tu dis « l’amour romantique reste le plus centralisé dans nos vies, au détriment des autres formes ». Pour les femmes noires qui vivent une double oppression, le sexisme et le racisme, est-ce que ça ne serait pas aussi un moyen de se sentir validées et d’acquérir une valeur sociale ?

Certaines femmes marginalisées ne se considèrent « normales » qu’une fois qu’elles réussissent à être avec quelqu’un, parce que le fait qu’on les regarde dans cette société relève de l’exception. Être en couple romantique peut d’ailleurs aussi être le facteur d’une ascension sociale.

Dans le podcast On peut plus rien dire, tu disais que certaines femmes n’avaient pas d’autre choix que de se mettre en couple monogame pour sortir de la précarité et n’avaient pas le temps de penser au polyamour ou à d’autres formes de relations. Là aussi, on n’a pas toustes le même accès à ces solutions qu’on nous vend « clés en main » ?

Il y a des femmes qui n’ont pas le temps de se poser toutes ces questions sur la révolution romantique. Leur priorité est de sortir de la précarité, et le couple monogame peut être le moyen de bénéficier d’une potentielle ascension sociale. Celui-ci permet d’obtenir un accès plus simple à la propriété ou au logement, et ne constitue pour certain·es pas une option parmi d’autres, mais simplement la seule option pour s’en sortir. C’est une façon de s’échapper d’un milieu social ou d’un environnement géographique, de quitter le foyer familial et d’espérer une stabilité financière. On oublie de parler à ces femmes-là. On est dans une bulle privilégiée où on a le temps d’analyser tous ces concepts, mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

La sphère romantique est un espace très vulnérable, d’autant plus pour les femmes noires qui peuvent y vivre une multitude d’oppressions de la part de leur partenaire intime. C’est quelque chose que tu as pu personnellement remarquer ?

On est vulnérables car on est sujettes à une pièce qui comporte deux faces. D’une part, on est confrontées au rejet total. D’autre part, à la fétichisation. Pour trouver un équilibre, c’est donc compliqué. Il y a également l’idée que les femmes noires sont forcément fortes et peuvent tout encaisser dans les relations, qu’elles soient romantiques, amicales ou familiales, d’ailleurs. On projette sur nous la figure du care, de la personne qui s’occupe de tout le monde sans broncher, qui supporte toutes les formes de violence et dont on félicite la résilience sans aucune empathie. Si les femmes blanches devaient supporter un quart de ce que les femmes noires se prennent dans la tête depuis leur enfance, notamment en termes de rapport à l’amour, je suis certaine qu’elles susciteraient davantage la compassion. On est donc rendues très vulnérables par la société, mais personne ne nous accorde cette vulnérabilité.

Tu dis que les femmes noires sont un genre à part entière. Peux-tu expliquer pourquoi ?

On est à mille lieues de ce qui est censé représenter la féminité classique valorisée par les sociétés occidentales (douceur, discrétion, beauté normée, etc). On nous dénie totalement ce statut de femme. Cela se retrouve dans la misogynoir et dans le fait de comparer les femmes noires à des joueurs de football, à associer la couleur de leur peau à du charbon… On a dû grandir avec des hommes de notre propre race qui nous déniaient aussi cette féminité, à travers des insultes comme « Fatou » ou encore « Niafou ». Nous ne sommes pas des femmes aux yeux des hommes : cette féminité, on doit la gagner. C’est pour cela que je cite souvent Gloria Hull : « Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont des hommes, mais nous sommes quelques-unes à être courageuses. » Quand on parle de genre, on parle du genre des femmes blanches et pas de celui des femmes noires. Notre genre vient après, on doit sans cesse le rappeler, le prouver.

Les femmes blanches aussi doivent se documenter sur leurs propres privilèges. Il faut que la révolution soit collective.

Christelle Murhula

Selon toi, pourquoi les femmes noires ne partent-elles pas du même pied d’égalité en termes de rencontres ?

On est en bas de l’échelle de la société et de la désirabilité. Socialement, on ne représente pas quelque chose de respectable et de valorisé. Pour les gens, toutes races confondues, c’est un déclassement social que d’être en couple avec une femme noire.

Dans ton livre, tu évoques le lesbianisme politique et expliques que c’est un luxe que de vouloir et de pouvoir s’extraire de la société normative. Quand on est déjà à la marge, est-ce une solution viable ?

Ce n’est pas le lesbianisme politique qui va nous protéger du racisme dans les relations ou nous sortir du regard blanc. Ce n’est pas la solution miracle pour toustes. Pour certaines, c’est s’ajouter une autre discrimination et une autre perspective d’oppression.

Le polyamour est également brandi comme une solution miracle. Pourtant, on y rencontre encore des dynamiques de pouvoir et des déséquilibres, notamment selon le capital normatif des différent·es partenaires.

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Premièrement, le polyamour, ce n’est clairement pas pour tout le monde. Certaines personnes sont monogames et se forcent à adopter des schémas polyamoureux pour faire « la révolution de l’amour ». C’est donc une nouvelle injonction qui peut se créer. Ensuite, le polyamour n’est pas exempt des dynamiques racistes et sexistes qui existent déjà dans la société. Il faut se poser certaines questions. Est-ce que le polyamour est considéré comme tel quand c’est une personne noire qui le pratique, ou est-ce considéré comme de la polygamie ? Est-ce que dans un couple polyamoureux, la ou les femmes ont autant de partenaires que le ou les hommes ?

À ton échelle, comment essayes-tu de révolutionner l’amour en tant que femme noire ?

Ma perspective de solution, ça a été d’écrire ce livre et de rappeler que les femmes noires existent et font face à des dynamiques différentes. La révolution romantique, c’est pour tout le monde. Nous aussi, nous avons le droit d’y réfléchir.

D’ailleurs, on parle beaucoup de solutions individuelles pour mener à bien cette révolution, mais peut-on vraiment s’affranchir seul·e du modèle blanc, hétérosexuel et normé du couple ?

Non. Qui lit mon livre ? Qui écoute Le Cœur sur la table, ou se pose ce genre de questions ? En grande majorité, ce sont des femmes. Rien ne va changer si les hommes ne se mettent pas au boulot sur ces sujets. Ce sont les femmes qui font tout le travail, en produisant du contenu et/ou en tentant de les éduquer sur ces concepts. On reste statiques, car seules les femmes s’en emparent. Les femmes blanches aussi doivent se documenter sur leurs propres privilèges. Il faut que la révolution soit collective, et on en est encore loin.

Tu dis que les femmes font tout le travail. C’est d’autant plus vrai pour les femmes noires, qui se retrouvent souvent au front des luttes, comme le note le journaliste Anthony Vincent. Comment l’expliques-tu ?

On a dû apprendre à se défendre toutes seules. Alors, lorsqu’on est témoin d’une injustice, on va au front pour les autres et on se prend les coups en premier. On a ce truc un peu sacrificiel de se dire « personne n’y va, alors on va y aller ». On réfléchit et on manifeste avant tout le monde. Pour autant, nous n’avons jamais le droit à la plainte ou à l’empathie. On attend de nous qu’on prenne soin des autres en toutes circonstances. Je pense que c’est aussi pour cela qu’on nous ôte notre féminité : on n’a le droit à aucune forme de vulnérabilité.

Tu évoques l’amour noir, ou Black love, dans ton livre. Pour toi, s’agit-il d’une piste de solution pour révolutionner l’amour ?

Je suis gênée par le fait qu’on ne parle d’amour noir que sous le prisme de l’amour romantique. Pour moi, ça va plus loin que cela. C’est simplement s’aimer soi-même en tant que personne noire et aimer sa communauté, sans pour autant fermer les yeux sur ses problématiques propres. Je crois que cette optique-là pourrait changer tellement de choses. Je pense aussi que cet amour de soi sera plus présent pour les générations futures et fera bouger les lignes.


Christelle Murhula, Amours silenciées, repenser la révolution romantique depuis les marges, éd. Daronnes, 2022

Image à la Une : © Eva Belizaire

Relecture et édition : Sarah Diep

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