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Chkoun is it? x Ouinch Ouinch : « rendre visibles nos identités multiples par la fête »

Chkoun is it? x Ouinch Ouinch : « rendre visibles nos identités multiples par la fête »

D’un côté, un collectif de danse et d’art scénique, principalement basé en Suisse, les Ouinch Ouinch. De l’autre, un crew festif qui rayonne en région parisienne, Chkoun is it?. Deux projets réunissant des artistes de la jeune scène artistique contemporaine, qui ont en commun l’ambition d’insuffler un vent d’ouverture, inclusif et intersectionnel dans les sphères culturelles. Programmés dans le cadre du festival Parallèle, nous les avons invités à se rencontrer. Interview croisée.

19 heures. La nuit vient de s’abattre dans les rues sinueuses de la cité phocéenne. Sur le parvis de Coco Velten, on peut apercevoir les membres des collectifs Ouinch Ouinch et Chkoun is it?, valises à la main, téléphones dans l’autre, pour s’assurer de l’adresse de destination. « C’est avec vous que l’on va discuter ? Enchanté » lance Dourane Fall, membre fondateur de Chkoun is it?. À ce stade, personne ne se connaît. Pour autant, tout ou presque semble réunir ces deux projets, animés par une même envie de casser les codes et de faire bouger les dogmes des mondes de la culture et de la nuit.

Initié en 2018 par les artistes Karine Dahouindji et Marius Barthaux à la suite de leurs études à La Manufacture (Haute école des arts de la scène, à Lausanne), le collectif Ouinch Ouinch s’évertue à revenir à l’essence de la danse et du mouvement, s’inspirant de la culture krump aussi bien que de l’art clownesque, tout en y injectant leur amour de la fête. Accompagné·es aujourd’hui par Collin Cabanis du collectif Foulles, par l’artiste performeur et modèle Elie Autin, par la danseuse-chorégraphe hongroise Adél Juhász et par leur acolyte de toujours Maud Hala Chami aka DJ Mulah, ces Six Fantastiques se renouvellent à chacune de leurs propositions, en se détournant d’une approche académique des arts de la scène.

D’autre part, le collectif Chkoun is it? – impulsé par le directeur de casting, mannequin et musicien Dourane Fall et par la poétesse Sophia alias Chouf – propose depuis 2017 des soirées et autres événements culturels en région parisienne, jouant sur le mélange des pratiques artistiques tout en instaurant un vent d’inclusivité au monde de la fête. Invité dans le cadre du festival Parallèle à Marseille, Chkoun is it? présentait le 19 janvier à Coco Velten une lecture chantée hypnotique de Chouf, accompagnée par le musicien polyinstrumentiste Brian aka Trustfall, et suivie d’un dj set. Le collectif Ouinch Ouinch s’est quant à lui produit au Mucem le 21 janvier, nous proposant une prestation explosive, éclectique et lumineuse de leur spectacle Happy Hype.

On essaie de se réapproprier la nuit et ce qui s’y passe.

Elie Autin (Ouinch Ouinch)

À peine installé·es autour de l’enregistreur, l’empressement se fait sentir, chacun·e très curieux·se de découvrir le travail des autres. La discussion commence, prenant rapidement les contours d’un match de ping-pong.

Collectif Ouinch Ouinch © Quentin Bacchus

Manifesto XXI – Peut-on revenir sur la genèse de vos deux projets, Chkoun is it? sur le terrain de la fête, Ouinch Ouinch dans les arts de la scène ? Quels sont vos contextes de production, en France pour les un·es et en Suisse pour les autres ?

Sophia / Chouf (Chkoun is it?) : On a fait le constat qu’il n’y avait pas d’inclusivité, pas de diversité, ni de liens intergénérationnels dans les soirées. La musique était quand même très redondante. Il y avait un peu un monopole de ce qu’était une bonne fête à Paris, très techno, très blanche. Nous voulions voir des gens comme nous en soirée. 

Dourane Fall (Chkoun is it?) : On a de la chance quand même, on fait partie de cercles dans lesquels on a pu très jeunes se mélanger, même en famille. La fête n’a jamais appartenu qu’aux 20-30 ans. Nous voulions pouvoir retrouver cet esprit dans nos soirées. 

Marius Barthaux (Ouinch Ouinch) : Nous, on terminait l’école en 2018. Nous étions une bande de quatre à traîner tout le temps ensemble. Simon, qui ne fait plus partie du collectif aujourd’hui, nous a proposé de nous réunir le lendemain de notre diplôme, le jour de la Fête de la musique, pour faire un show avec une dj, Maud. Ça a lancé un élan assez fort, déjà présent par nos liens d’amitié, qu’on a eu envie de poursuivre. Quand Simon et Nicolas ont quitté le collectif, on s’est rendu compte avec Karine que ce feu et cette vitalité perduraient et qu’il serait dommage de passer à côté. On commençait à être pas mal demandé·es en Suisse et nous n’avions pas envie de lâcher tout ça. On a réfléchi à des manières de continuer notre spectacle avec d’autres personnes et nous avons recruté des ami·es pour avancer avec nous dans cette aventure.

Revenir à cette essence du mouvement. Sortir du cadre institutionnel. Assumer ce rôle d’amuser la galerie.

Ouinch Ouinch

Karine Dahouindji (Ouinch Ouinch) : Après trois ans de bachelor à devoir se justifier auprès des profs, on avait juste envie de pouvoir danser, de mettre du son et de bouger. C’est ce qui a donné naissance à cette pièce Happy Hype. On voulait revenir à cette essence du mouvement.

Elie Autin (Ouinch Ouinch) : Il y avait aussi cette idée, du moins c’est ce que j’ai ressenti en intégrant le projet, de sortir du cadre institutionnel. Que l’on puisse se produire partout avec ce spectacle. 

Marius : Nous voulions aussi abolir le jugement que l’on retrouve dans n’importe quelle salle de spectacle et dans la société occidentale en règle générale. Nous voulions assumer ce rôle qui est d’amuser la galerie. Surfer sur ce côté « ouinch ». En assumant cela, on récupère un pouvoir, celui d’objet scénique.

Pourriez-vous revenir sur les dates clefs qui ont marqué l’histoire de vos deux collectifs ?

Dourane : On avait déjà organisé un certain nombre de soirées, notamment celle au Palace qui était mémorable, mais c’est quand même notre premier festival avec Filles de Blédards en mars 2019 qui a marqué les esprits. C’est un événement qu’on a organisé dans plusieurs lieux à Paris et Saint-Ouen, à La Station Gare des Mines, à Mains d’Œuvres et au Klub. À cette époque, on était quatre dans le collectif. Nous n’avions jamais fait ce genre d’événement. C’était un beau challenge. L’idée, c’était de travailler sur la question de l’identification, de l’identité, comment on se perçoit. On a donc appelé ce festival Identifié.e.s pour ces raisons-là.

Sophia : On a eu beaucoup de chance sur la programmation car les artistes invité·es ont vraiment accepté de participer pour le thème et pour l’initiative, car nous n’avions pas les moyens de les payer à la hauteur. Dans le lot, nous étions tous·tes des personnes racisées, avec des identités complexes, plutôt précaires pour la majorité. Ce type de programmation s’était rarement vu dans des cadres semi-institutionnels. Travailler avec Filles de Blédards a été très enrichissant : elles avaient l’expérience de la curation, des expositions, tandis que nous pouvions nous concentrer sur la programmation musicale. 


Karine : Pour rebondir, en termes de projet clef, il y a eu Molecutrio sur lequel on a travaillé à La Manufacture. Avec Happy Hype, on a participé à la Fête de la Danse en Suisse, puis on a fait une pause suite au départ de certains membres du groupe. On a eu ensuite une proposition pour danser à Neuchâtel et c’est à ce moment-là que l’on a dû repenser ce projet. On a pleinement intégré Elie à cette période et s’en est suivie une autre proposition, celle de faire l’ouverture du festival Belluard. On a recréé la pièce en intégrant de nouveaux·lles danseur·ses et d’autres musiques. Mais c’est vraiment aujourd’hui que les choses se jouent pour nous. On va participer au Swiss Dance Days. Il y aura un certain nombre de programmateur·rices venant du monde entier, et ça peut être vraiment intéressant pour l’avenir du collectif.

Marius : L’année covid est le moment où on a perdu deux membres historiques du projet mais aussi celui où les institutions ont commencé à nous solliciter. Ce moment de vertige et est en même temps ce qui a permis un nouvel élan. Même si l’expérience au Belluard n’était pas facile à plein d’égards, ça a quand même marqué un tournant dans l’histoire de la pièce et du collectif. Laurence Wagner nous a beaucoup aidé·es à recréer ce spectacle et les dix jours de résidence qu’on a eus en amont ont permis d’asseoir ce projet.

Comment se construit aujourd’hui cette pièce Happy Hype ? 

Karine : Pour cette pièce, on travaille avec Maud, DJ Mulah. À partir de sa sélection, on se met en mouvement sur les musiques, on s’amuse et on organise l’ensemble sous forme de différents tableaux. Chaque danseur·se choisit ses sons favoris dans la playlist et on a tous·tes un temps de solo. Tout est parti du « hype call », une forme d’encouragement que l’on retrouve dans le krump [une danse née dans les années 2000 au cœur des quartiers pauvres de Los Angeles, ndlr], qui permet de motiver les danseur·ses pour qu’iels partent en transe. Nous voulions trouver notre code à nous pour nous donner de la force.

Elie : Dans le mouvement, il y a à la fois quelque chose de presque clownesque et, d’un autre côté, cet aspect très écrit, très chorégraphié. De jouer sur les deux rythmes, c’est stimulant. 

Marius : Il y a aussi l’expression faciale. Tout notre corps est investi dans le mouvement. Le visage n’est pas séparé du reste. 

Collin : Nos corps rentrent aussi en compte. On a eu la chance de passer par une école qui favorise le fait de garder sa patte, sa particularité de danseur·se. On a tous·tes des backgrounds d’éducation de danse différents. La manière dont on va performer un même mouvement de danse ne va pas du tout être le même et nous n’allons pas chercher à effacer cela, au contraire. 

Collectif Ouinch Ouinch © Julie Folly

Vos deux collectifs se rejoignent aussi par leurs convictions, en portant un discours intersectionnel, rejetant les étiquettes et les cadres établis. Comment ces engagements se répercutent-ils sur vos projets respectifs ?

Marius : D’abord on essaie de rendre nos productions accessibles à des publics différents. De jouer dans différents espaces, en extérieur par exemple. On a un intérêt à partager, notamment sur ces questions d’identités. On se rend compte par moments que l’on fait des choses entre nous et qu’il y a une entente générale dans cette communauté. Alors c’est intéressant d’en sortir et d’offrir de nouvelles représentations auprès de publics qui n’en ont pas forcément connaissance. 

Collin : Dans nos deux collectifs, il y a cette envie de passer par la fête pour rendre visibles nos identités multiples. Et l’ensemble de nos propositions arrivent de manière lumineuse. 

Dourane : Chez Chkoun is it?, quand on a commencé à faire des soirées, on demandait aux dj de se concentrer sur de la musique orientale, nord-africaine. C’est ce que nous écoutions en famille, quand nous étions plus jeunes. Et on s’est rendu compte que ce sont des musiques qui fédèrent, sur lesquelles tout le monde danse en soirée. 

Comment vous êtes-vous préparé·es pour le festival Parallèle, notamment par rapport au thème de cette année, « veiller » ? Qu’est-ce que ça a pu vous évoquer et entraîner en termes de production et de réflexion ? 

Elie : Dans notre collectif, il y a quand même cette idée de rituels qui revient dans nos différentes propositions. On essaie de se réapproprier la nuit et ce qui s’y passe. Ce qui se rapproche du thème de la veillée. 

Sophia : Oui, dans notre travail il y a aussi cette idée de rituel. Le festival Parallèle, c’est aussi une communauté d’artistes, dont certain·es se côtoient ou travaillent ensemble. Par exemple, Chkoun is it? est souvent programmé dans les mêmes événements que Crystallmess. On est des artistes qui se suivent, et c’est beau. 

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Quels sont vos projets futurs ?

Karine : Pour les Ouinch Ouinch, il y a Swiss Dance Days, les 2 et 5 février à Bâle. Puis les 8 et 9 février, nous serons au festival Antigel à Genève. Les 18 et 19 juin à Lausanne et les 15 et 16 juillet prochains à Mulhouse. On est aussi sur une nouvelle création qui fait participer différent·es artistes émergent·es qui sera présentée en novembre à Genève. Pour ma part, je suis également en train d’écrire un solo de mon côté. 

Elie : Personnellement, ce sera plutôt des projets d’interprète dans le théâtre, la danse et la performance. Je suis également en train d’écrire un solo pour une performance et de réaliser une œuvre d’art plastique pour un centre d’art. Et je continue à évoluer en tant que modèle dans le mannequinat. 

Collin : J’ai un autre projet avec le collectif Foulles, basé à Lausanne. En ce moment, on est en pleine création d’une pièce dont la première sera au festival Belluard en juin, pour laquelle on s’inspire et se réapproprie la période médiévale. Pour ce faire, on travaille avec un médiéviste, Clovis Maillet, qui a réalisé un travail sur la réappropriation par les communautés queers de cette histoire. Nous avons envie de donner à voir cette perception du Moyen Âge.

Adèl : Je travaille actuellement sur un solo qui s’appelle László Károlyné que j’ai montré en novembre dernier à Genève au Pavillon ADC. Ils m’ont invité au CND à Paris pour un événement, « le Canal », qui a lieu fin janvier. C’est une œuvre particulière, avec de la vidéo et une partie où j’aborde les techniques des derviches tourneurs. À côté de tout ça, je travaille sur un autre projet collectif avec deux autres femmes et on prépare un show pour un festival qui a lieu à Genève en septembre prochain. 

Marius : Je suis de plus en plus intéressé par les productions, les performances qui se font dans l’espace public. En 2023, je vais organiser dans un lieu en Suisse une forme de gros carnaval dont l’idée est d’inclure les personnes du coin dans cette fête. Le projet est en cours d’écriture. Je fais aussi partie du collectif La Grosse Plateforme à Paris avec lequel on travaille également sur ces questions. On va se produire dans un festival à Fribourg pour deux spectacles, Le Sacre et Les Planètes. En parallèle de tout ça, je travaille sur une déambulation qui s’appelle La Patrouille, où l’on redécouvre des espaces ruraux et urbains.

Côté Chkoun ?

Dourane : Pour Chkoun, on est un peu handicapé·es par les mesures sanitaires. Mais personnellement, je compte faire pas mal de musique et sortir de nouveaux projets. Je joue pour une soirée nomade à la Fondation Cartier en avril prochain, et sans doute avec Boukan Records lors des Days Off en 2022 à la Philharmonie.

Sophia : On va rejouer la performance de la Fondation Cartier avec Brian à Munich et nous aimerions réaliser avec Chkoun is it? des soirées en extérieur dès que cela sera possible. De mon côté, je sors un premier recueil de poésies en février 2022 et nous avons un projet musical à deux avec Dourane sur lequel on travaille. 

Vos mots de la fin ? 

Elie : Continuons à briller toutes et tous ensemble. 


Tout le programme du festival Parallèle 12 est à retrouver ici.

Retrouvez les Ouinch Ouinch sur Facebook / Instagram / ciedesmarmots.com

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Image à la une : Collectif Ouinch Ouinch, Belluard Bollwerk Festival, Fribourg 2021 © Julie Folly

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