Chaton. L’alternative douce aux anti-dépresseurs

Imaginez des productions minimalistes, douces et délicates agrémentées de rythmiques dub, d’harmonies épurées et de percussions légères. Ajoutez là-dessus une paisible voix masculine, déployant un chant intimiste agréablement coloré par l’autotune. Épicez le tout de textes subtilement ironiques, à mi-chemin entre poésie, spleen urbain et confession chez le psy et vous obtenez la magie Chaton. On ne va pas vous mentir, Possible est un album qu’on a poncé jusqu’à la moelle depuis qu’on l’a reçu, et on ne doute aucunement que vous allez en faire de même. C’est lumineux, innovant, et désarmant de sincérité. Éteignez le portable, appuyez sur play, et laissez le charme cathartique opérer.

Manifesto XXI : Pourquoi tu ‘ne (te) sens pas très bien depuis la fin des années 80’ ?

Chaton : Je pense que si je le savais j’aurais corrigé depuis bien longtemps le tir. Même si on ressent tous les choses, on est différents physiologiquement. Les gens ont des sensibilités plus ou moins développées, et du coup sont plus ou moins affectables, par des évènements, la météo… n’importe. Je pense être quelqu’un d’ultra-sensible, du coup mon humeur est extrêmement fluctuante, et je vis les extrêmes assez intensément. J’ai un bon récepteur, et quand tu es comme ça, c’est difficile de ne voir que le beau. Aussi, si tu me donnes dix bonnes nouvelles et une mauvaise, tu peux être sûre que ma fin de journée va tourner autour de la mauvaise.

‘Au bord de la faillite, je continue d’écrire des poésies’

Tout ça se traduit par une bagarre quotidienne permanente pour rester en surface. Et ça n’a rien à voir avec la dépression, je suis plutôt enthousiaste, hyperactif…

C’est juste que tout ce qui n’est pas très beau m’affecte énormément, et il suffit d’ouvrir les yeux pour voir souvent du pas très beau, et comme pour dix trucs géniaux je vais retenir le truc pas très beau, c’est ça qui fait que le quotidien est compliqué.

Est-ce que tu es quelqu’un de nostalgique ?

Pas du tout. C’est marrant parce que j’y pensais ce matin, en me disant que plus les gens avancent en âge, plus ils ont des certitudes. Moi, je ne sais rien.

À 20 ans tu ne sais rien, et tu ne sais pas que tu ne sais rien, tu as l’arrogance de l’éternité. Puis plus les gens avancent, plus ils se créent des certitudes, mais pas moi.

Et donc la nostalgie pour moi c’est une façon d’avoir raison. Dire ‘c’était mieux avant’, ça revient à dire ‘je suis le meilleur’, ‘ma vie a une importance’, ‘le moment où moi j’ai vécu c’était mieux’. C’est quand même un truc d’ego. Comme si tu disais ‘mon équipe elle est meilleure’, ou ‘mon pays il est meilleur’.

Moi je suis perdu comme jamais sur l’urgence de la vie actuelle, des réseaux, de l’information, la facilité de digestion, la rapidité de digestion etc, c’est un truc qui évidemment me perd car je n’ai pas grandi avec ça, moi j’ai grandi avec de l’information qui prenait son temps, avec des artistes qui prenaient leur temps…

Mais jamais de la vie je dirais que c’était mieux avant, ou que ça n’a pas de sens. Le monde évolue, avec des innovations génialissimes, mais aussi effrayantes, bien sûr, et bien sûr que c’est plus confortable de rester accroché à son époque, son temps… tout est effrayant, mais parce que le temps qui passe c’est effrayant.

Du coup pour résumer, je ne suis pas nostalgique des années 80, c’est juste que je suis né dans ces années-là, et que depuis je n’ai jamais trouvé ma place sur terre. Je suis très admiratif des gens qui la trouvent, et j’ai quand même le sentiment que c’est plus facile de la trouver si t’es un petit peu résigné, mais je préfère me couper un bras que de renoncer à mes rêves, à l’ambition et l’espoir d’un truc un peu meilleur. Et pour moi ça ne se traduit pas par une plus grande réussite, juste par un petit effort général sur tout.

Et c’est dur d’être une bonne personne, c’est vraiment dur,
c’est un combat quotidien.

Mais chacun à sa façon on peut faire cet effort-là, et il se trouve que moi l’effort qui me correspond le mieux c’est celui de faire de la musique le mieux possible. C’est ça que je dis dans ‘au bord de la faillite, je continue d’écrire des poésies’, moi c’est des poésies, un autre ça sera autre chose. Le message c’est, même quand c’est dur, et dieu sait que c’est dur souvent, j’essaie de faire l’effort, l’effort d’être quelqu’un de bien, quelqu’un de mieux, et je pense que je suis une meilleure personne que quand j’avais 20 ans, et c’est pour ça que je ne suis pas nostalgique. Et ça me semble un chemin plus difficile que de dire de toute manière c’était mieux avant.

C’est un choix particulier comme nom d’album, ‘Possible’, pourquoi ce mot ? C’est en lien avec ce que tu disais justement ; faire l’effort, se battre pour ses rêves…? Il y aurait pu ne pas y avoir d’album ?

Possible pour plein de raisons. La première c’est que j’ai fait ce disque à 33 ans (j’en ai aujourd’hui 34), et la société a tendance à nous renvoyer l’idée qu’à trente ans tu dois avoir tes certitudes, un cadre de vie, tout doit être déjà plus ou moins ancré. Si tu n’as pas ça tu es marginal, d’une manière ou d’une autre. Mon cadre général de vie n’est pas marginal, mais mes choix le sont. J’avais juste envie de dire au gamin que j’étais quand j’avais 20 ans, mec tu vois c’est possible de continuer à douter, c’est plutôt sain, c’est possible de prendre des risques, et je pense que c’est pour tout le monde pareil, on est plus là-dedans. Cette idée qu’à trente an tout est posé c’était peut-être valable il y a 50 ans, mais plus aujourd’hui.

On a plusieurs vies, plusieurs métiers. Donc c’est possible de changer de cap, de repartir à zéro à un moment où tu te sens au bout. C’est possible aussi de continuer à rêver.

Au moment ou j’écris ce disque, je le fais uniquement pour me sauver la vie, je le fais parce que je ne peux rien faire d’autre. C’est un moment de faillite économique, émotionnelle, tout ce que tu veux, c’est la fin d’un cycle en tout cas pour moi à ce moment-là, et la seule chose qui peut me rendre heureux c’est trouver l’énergie pour faire ce disque, et ne justement pas me résigner. En tout cas si des gens se posent la question, moi je leur dit c’est possible.

C’est marrant parce que c’est un disque un peu deep, je parle de ma vie pas toute rose dans le contexte d’une industrie musicale qui ne se porte pas très bien, donc il y a un propos qui naît de la déception, mais j’ai fait ce disque de façon lumineuse, d’être en train de le composer était quelque chose de positif pour moi. En plus ce disque je l’ai fait tout seul, volontairement, contrairement à quand je travaille pour d’autres projets musicaux en équipe, et c’est grisant, tu pars de rien et tu finis avec quelque chose entre les mains. Ce disque pour moi c’est l’espoir de ma vie, une forme de renaissance.

‘Y a pas de P.E.L. et trois zéros en négatif sur les deux comptes courants
mais y a pas le feu, y a pas le feu’

Quel a été ton parcours dans l’industrie musicale avant ce projet ?

Je n’ai fait que de la musique dans ma vie en fait, mais plein de choses différentes. J’ai une formation classique, j’ai appris le piano, puis la guitare, la basse… Ensuite j’ai eu comme tout le monde des petits groupes, j’ai fait des disques pour moi, puis rapidement j’ai écrit, composé, et réalisé des disques pour d’autres. J’ai été un peu à tous les maillons de la chaîne, et c’est ce qui m’a permis d’être indépendant techniquement sur ce disque.

Qu’est-ce qui a pu te rebuter dans ce parcours ?

Je suis quelqu’un d’un peu naïf, donc j’ai toujours l’impression que tout le monde a le même moteur que moi, alors que non, les gens ont des moteurs et des contraintes différentes. Moi ma seule contrainte c’est d’essayer de faire au mieux, au plus juste. Et les autres moteurs ou contraintes ne m’intéressent fondamentalement pas. À n’importe quelle étape de la production, je vais toujours pencher vers le choix que j’estime le plus juste, alors que d’autres vont par exemple pencher pour le plus rentable, ce qui va créer des incompréhensions ou des compromis.

Et je pense que le compromis est le pire ennemi de la création.

Après je n’ai aucun souci avec le fait que chacun ait son moteur, je ne juge pas, mes besoins viennent de mes traumas, or chacun a ses traumas, qui se traduisent ensuite par une quête personnelle ; l’argent, la reconnaissance, les voyages… je sais juste que moi je ne peux fonctionner que comme ça.

Est-ce que le fait d’avoir eu des expériences si variées dans la musique ne t’a pas compliqué la tâche pour trouver ta patte esthétique à toi ? Ce disque a une coloration très cohérente, comment l’as-tu créée ?

Quand j’ai compris que c’était un album que j’étais en train de faire, je me suis imposé une charte. J’ai créé et synthétisé tous mes sons, j’ai tout préparé pour ne pas m’éparpiller. Après toutes ces années de travail dans la musique et d’écoute aussi, je me suis demandé à quoi je tenais vraiment. J’ai gardé pour le disque les ingrédients qui m’étaient les plus chers.

‘Pourtant la vie est facile, il suffit de baiser les gens droit dans les yeux.’

Ce qui surprend au premier abord c’est ce mélange étonnant entre des instrumentations dub minimalistes, avec un côté très doux, chaleureux, et ces textes autotunés en français hérités d’une certaine culture du spleen urbain moderne, comment s’est faite cette fusion ?

Le parti pris instrumental regroupe un peu toutes les musiques que j’aime. J’ai beaucoup été inspiré par les musiques de transe, le raggae, le dub, tout ce qui est électronique, qui sont des musiques qui travaillent sur 4, 8, 16 mesures maximum, sans grands changements harmoniques. J’aime toutes ces musiques que j’appelle ‘du silence’, avec des productions qui occupent très peu d’espace. J’aime aussi les teintes cotonneuses, étouffées, humbles. D’après moi c’est comme avec les sapes, plus tu es minimal et moins tu risques la saisonnalité. Donc ce sont les musiques que je trouve les plus intemporelles.

Pour les textes, j’ai toujours lu, écrit, c’est mon truc, donc c’est le résultat d’une culture littéraire confrontée à la réflexion suivante : peut-être que si tes grands auteurs que tu aimes étaient tes contemporains, ils auraient une métrique beaucoup plus libre, comme le sont les gens les plus créatifs textuellement aujourd’hui, c’est à dire beaucoup les rappeurs.

Pourquoi on écoute Booba ou PNL aujourd’hui ? Parce qu’ils sont dans une métrique de leur temps. Les mecs que je lis, pour nous c’est des classiques, mais je pense que c’était des punks à l’époque,
tu vois l’idée ?

Donc voilà j’ai cette culture littéraire-là, mais aussi un immense respect et amour pour mes contemporains. Encore ce matin j’écoutais Booba, et je pense que c’est un de mecs les plus justes aujourd’hui, n’en déplaise à Eric Zemmour qui dit le rap est un art pauvre ou quelque chose comme ça… Je ne comprends pas quelqu’un de cultivé puisse dire un truc pareil. C’est comme les mecs qui sont allés manifester contre le mariage pour tous, je ne comprends pas qu’un mec un peu intelligent ne se dise pas, mais évidemment qu’on est en retard sur l’histoire, dans plein de registres.

Évidemment que c’est préhistorique de payer plus un homme qu’une femme à travail égal. Évidemment que donner systématiquement le nom de famille du père à un enfant c’est préhistorique.

Si t’es un petit peu intelligent et que tu regardes l’histoire, tu te dis, bon, on en est à ce chapitre-là, c’est venu de ça et de ça, et ça va dans cette direction.

Donc quand PNL fait Dans La Légende aujourd’hui, évidemment que c’est sans doute parmi les plus justes dans la métrique, dans le langage, et ce n’est pas juste une question de propos. Ils sont éminemment contemporains.

Tout ça est une permanente évolution, et mes textes sont le fruit de ça, à la fois d’un bagage littéraire et d’une volonté de ne pas être quelqu’un qui s’accroche trop à des théories, parce que la théorie c’est très contextuel et temporel en fait.

J’ai la chance d’avoir une culture littéraire, comme j’ai la chance d’avoir une formation musicale, mais c’est comme la technique, c’est génial de l’avoir pour ne pas en être esclave, mais c’est juste un moyen d’aller plus loin. Ensuite il faut bien créer quelque chose de nouveau, sinon ça sert à quoi de créer, si c’est pour créer quelque chose qui existe déjà ?

Est-ce que la scène a été un horizon dans la création de cet album ?

Oui, je l’ai créé en partie pour ça cet album, pour retourner sur scène. Je suis attaché au fait d’être sur scène, mais aussi à la vie en mouvement, la route. Mon rêve ce serait de vivre à l’hôtel. Je trouve ça très inspirant le mouvement, puis tu es un peu immortel quand tu es en mouvement, car tu n’es pas ancré dans la réalité. Tu vis tout de loin. C’est très dur quand tu redescends sur terre après. Je pense que les fins de tournées sont les moments le plus durs, parce que tout ça c’est une jolie drogue, un joli monde parallèle.

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EN CONCERT LE 22 MARS À LA MAROQUINERIE

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