Catastrophe : « On partage un espoir fondé sur le désespoir »

Photo par François Fleury

Chercher à définir Catastrophe serait nécessairement les réduire. Ils sont à la fois jeunes et hors du temps, à la fois musiciens, poètes, philosophes et tant d’autres choses. Catastrophe est un collectif vaste dont la forme évolue perpétuellement. Après un premier EP Dernier Soleil paru en 2016, ce groupe que seul Tricatel pouvait oser signer sortira son premier album La Nuit Est Encore Jeune en septembre prochain. Rencontre avec le collectif réuni en un je polyphonique.

Catastrophe est un projet entier, assez difficile à définir, quelle est la mission de Catastrophe ?

On peut dire qu’on est un groupe artistique. On cherche à vivre et à faire des objets plutôt transversaux, c’est-à-dire qui utilisent à la fois la littérature, les sciences humaines, des choses de graphisme, de vidéo, d’évènements un peu étranges, jouer dans des musées, dans des forêts ou dans des cabarets, faire une émission de radio de douze heures comme on a fait pour le dernier nouvel an. Ce qu’on veut c’est ne s’interdire aucune forme. Et ce qu’on cherche à faire, ce qui sous-tend notre action, ce qui nous motive, c’est de chercher à révéler ce que le réel a de potentiellement étonnant, affolant, un peu fou, peut-être un peu plus imprévu, un peu plus hallucinant que ce que les discours ambiants ne nous le disent. Et on cherche à regarder le réel, à loucher dessus et à révéler ce qu’il peut avoir d’hypnotique, de poétique.

Le langage est très important dans Catastrophe. Il y a un problème avec la langue aujourd’hui, en politique par exemple ?

Le projet était aussi lié à ce que les gens faisaient du langage. Alors pas en politique parce que ce n’était pas mon milieu, mais dans le monde de l’art, dans la manière de promouvoir et de rendre public ce que les gens font, je trouvais qu’il y avait une sous-exploitation du langage qui était malmené, qui été appauvri par les éléments de langage de marketing. Et j’ai l’impression que c’est un peu la même chose qu’avec le langage politique où il y a clairement une sous-exploitation du langage et de ses capacités. Il y a vraiment une carence d’imagination, une manière de reprendre, de se ressaisir de formules qui existent déjà et qui sont un peu mortes.

Un truc qu’on essaie de faire et qu’on aimerait faire, c’est une formule qu’on a peu répétée mais, c’est remettre l’imagination au centre. Et donc remettre l’imagination au centre ça peut être au centre de n’importe quoi : remettre l’imagination au centre d’une relation amoureuse, remettre l’imagination au centre d’une réflexion politique ou d’une manière de voir la politique, remettre l’imagination au centre de la création artistique. Ne pas s’interdire, ne pas restreindre et associer des choses qui paraissaient ne pas pouvoir être associables. Je crois qu’on a le goût de ça, des associations biscornues, inattendues.

Il y aussi une grande idée de renouveau, qui est que dans cette nouvelle convocation du réel ou de la portée hallucinatoire du réel, on peut quelque part réinventer notre quotidien, réinventer même la vie qui nous entoure, et donc se battre contre la mort potentielle et puis accepter, en fait c’est tout un cycle. Et c’est pour ça que c’est vraiment très frais en fait. Quand on est en séance de travail on ne parle que des visions qui font un déclic, le déclic du réel, qui nous met dans une portée des horizons…

Est-ce qu’il y a quelque chose de générationnel dans votre vision des choses ?

Par exemple dans ce qu’on a écrit dans Libération (une tribune publiée le 22 septembre 2016, NDLR), il y a beaucoup de gens qui ont vu un truc générationnel et du coup ont critiqué, en bien ou en mal, pour essayer d’avoir une espèce de parole pour la jeunesse. Je crois que LA jeunesse n’existe pas. Il n’y a pas une espèce de grosse jeunesse où tous les visages et tous les désirs et toutes les attentes seraient les mêmes.

S’il y a un principe un peu fort que l’on porte c’est le principe de pluralité. Faire attention vraiment aux différences, aux différences entre nous, entre deux voitures, entre deux arbres… Se dire justement que la jeunesse n’existe pas, que les trentenaires ne sont pas tous les mêmes, la politique, la gauche… Faire attention en fait à tous ces adjectifs connotés. Au lieu de l’adjectif défini, remettre un peu d’infini.

Dans Catastrophe, rien que le mot l’évoque, il y a une volonté de déconstruire ?

Étymologiquement c’est le bouleversement. Ce qui nous intéresse avec les mots c’est de les renverser, de les bouleverser, c’est d’entendre la nuance. Sauvons la nuance, sauvons la pluralité, sauvons la polysémie en fait. Je pense qu’on est profondément polysémiques, tous les uns avec les autres. Même nos relations, un à un, deux par deux… elles sont polysémiques tout le temps, elles ont mille sens.

Et donc Catastrophe est aussi polysémique dans nos performances, dans les apparitions qu’on fait. On était avec Dominique Gonzalez-Foerster et elle disait qu’au nom de performance elle préférait celui d’apparition. Et on a trouvé ça assez beau. Et du coup dans les apparitions qu’on fait on aime beaucoup que le moment où ça devient un peu triste où ça tire vers le tragique, que à ce moment-là, tout se renverse et ça devient drôle ou impudique ou obscène. Il y a le tragique et le lumineux en même temps.

Quelle est votre définition du tragique ?

Ce qu’on entend dans le tragique c’est la mort et l’infini. C’est l’incompatibilité de ces deux choses, le fait que l’on ressente des émotions hyper amples et infinies et absolues, et qu’on les ressente face à la mort. Je pense que ça nous travaille beaucoup et je pense que, enfin le monde le pense, qu’on est dans une époque de retour du tragique. Et ce retour du tragique, on l’espère, il ne doit pas être pris que sur un mode pathos, le tragique n’est pas le pathos. Et Shakespeare il était déjà dans le tragique. Shakespeare c’était comique, c’était lumineux, c’était très sombre et c’était dur ; les gens pleuraient et riaient tout à la fois, c’était complexe et tissé.

Qu’est-ce qui a fait Catastrophe ? Pourquoi à un moment donné vous vous êtes retrouvés et vous vous êtes dits « il faut qu’on fasse ça » ?

On partage un espoir fondé sur le désespoir. Un espèce de « rien ne vaut le coup donc tout vaut le coup ». Je parle vraiment d’une émotion. Ce n’est pas idéologique ce que je dis, c’est très concret. J’ai l’impression de m’être dit quand j’étais jeune que tout me paraissait un peu impossible. Par exemple, vivre d’un truc fait artistiquement ou vivre de l’écrit ça me paraissait vraiment impossible. Je me disais c’est bon, comme c’est impossible faisons le sans attente.

Ce qui m’intéressait clairement chez Catastrophe c’est que dans votre manifeste il y a cette idée du collectif avant l’individu, le « on porte des idées qui sont plus grandes que nous ».

J’ai l’impression qu’on est un groupe, une communauté, mais bizarre en fait parce qu’on est très individualistes tous, on est très solitaires aussi et très solidaires parce qu’on reconnait nos individualités. On part du principe que personne n’a à exister moins pour faire exister l’ensemble. Au contraire tout le monde doit exister plus pour que l’ensemble existe plus.

Ce n’est pas commun aujourd’hui, on est dans une époque assez individualiste.

Nous aussi on est individualistes mais ça n’empêche pas qu’on se mette ensemble. Je crois qu’il y avait un peu ce concept que j’aime beaucoup – je ne sais pas si je l’aime sur un plan politique mais sur un plan métaphysique je l’aime beaucoup – le concept des communs. Usbek & Rica avait fait un grand article là-dessus, sur les communs. Les communs qui ne sont pas du tout le communisme, le communisme qu’on aurait tendance à voir comme quelque chose qui cherche l’égalité parfaite alors que les communs cherchent l’augmentation des différences de chacun pour que la chose grossisse.

C’est un peu la logique de Wikipédia par exemple. Personne ne perd, ça n’enlève rien à personne qu’on lise Wikipédia, tout le monde ajoute et tout le monde y gagne. C’est du don mais à tout le monde, ça se donne à soi-même comme aux autres. C’est un peu la logique de regarder sur la copie du voisin pour parfaire la sienne pour que le voisin puisse aussi parfaire la sienne et pour que tout le monde se fasse grimper.

On pourrait penser qu’il n’y a plus d’idéologie aujourd’hui, Télérama titrait d’ailleurs « la France a perdu ses intellectuels ». Simplement ils ne sont pas à la télévision, là où on les attend.

C’est un peu antithétique de vouloir résumer sa pensée en une minute et d’être un intellectuel. Ça ne veut pas dire que les lignes de pensée ne sont pas là et qu’elles n’existent pas. Patrick Boucheron et Marielle Macé, par exemple, je les considère vraiment comme des intellectuels forts qui déplient vraiment une ligne depuis des années et qui pensent vraiment le présent à partir du passé, à partir de documentation, mais qui ont une pensée contemporaine et une acuité forte sur ce qui se passe aujourd’hui.

Ce ne sont pas juste des chercheurs ou des archivistes, ce sont des gens qui fournissent une pensée en acte. Je comprends complètement qu’eux, ce n’est pas possible de les inviter dans une émission où ils devraient parler deux minutes, ça ne donnerait rien et d’ailleurs je pense qu’ils le refusent quand ça leur est proposé.

Les médias ne font rien pour arranger ça, rares sont ceux qui offrent de vrais temps de réflexion.

Il y en a quand même qui le font, il y a des espaces qui résistent. Il y a des choses amples et des émissions de radio qui laissent vraiment la place, c’est juste que ce ne sont pas celles qui sont programmées aux heures de grande écoute. Par exemple, Taddeï qui arrête Ce Soir Ou Jamais pour faire Hier, Aujourd’hui, Demain n’a plus de public. Il a décidé d’arrêter de parler des personnalités et de parler vraiment des idées, des objets, de ce qui s’y trouve et de prendre vraiment le temps, du coup il a été décalé. Maintenant il est à 23h30 alors qu’il était à 21h. Ça change tout.

Quelqu’un m’a dit une phrase atroce récemment « le théâtre va mourir parce qu’il n’a pas réussi à se renouveler, parce que le cinéma est trop écrasant ».

Je trouve ça complètement con. Ce qui a sauvé l’opéra, ce qui l’a préservé, c’est que c’est un truc où les mecs qui aiment l’opéra peuvent être très chiants. Ils vont huer si jamais il y a une mise en scène différente parce que c’est un truc qui selon eux devrait rester toujours pareil. Et ça marche un peu aussi parce qu’on sait que ça ne va pas rapporter d’argent, jamais, c’est toujours à perte un opéra. Ça coûte toujours beaucoup plus cher donc c’est forcément des sponsors, des mécènes, donc forcément les artistes et les techniciens ont beaucoup plus de champs que dans le cinéma par exemple. Dans le cinéma, et encore plus à la télé, il y a toujours des producteurs sur ton dos pour te dire « là il faut couper, ça c’est trop long, il nous faut telle actrice, nan j’aime pas il faut changer de sujet, il faut que ça se passe en Afrique… ».

Le théâtre c’est également le cas mais pour d’autres raisons, plus dans le rapport au passé. C’est quelque chose qu’on se passe depuis le début de la civilisation humaine tel un relai dans une course. On essaie de préserver une espèce de mystique qui ne peut d’ailleurs pas complètement être vampirisée par les lois du marché.

Le théâtre et le cinéma c’est deux façons de raconter une histoire. Certaines histoires sont faites pour le théâtre et certaines sont faites pour le cinéma. Mais là où je vois un danger d’un effacement du théâtre, qui n’arrivera jamais, c’est en fait dans notre rapport à la parole, notre rapport au temps long. Aujourd’hui si on peut voir quelque chose c’est qu’on est dans des temps courts et de plus en plus courts. On rétrécit le temps des programmes, on rétrécit notre capacité à accepter le silence, à accepter juste une parole simple. C’est fascinant parce qu’on retombe toujours sur le temps et j’ai l’impression qu’en effet on ne s’est jamais vraiment rendus compte qu’au sein même de Catastrophe, il y a beaucoup de temps.

Même sur scène ?

Par rapport à la pratique qu’on a de la scène c’est intéressant. Ce qu’on essaie de faire sur scène c’est créer un rythme commun, parce qu’il y a de la musique, il y a du texte aussi. J’ai l’impression qu’on est satisfait quand en sortant de la salle il y a un espèce de rythme intérieur commun qui s’est créé entre nous, ce qu’on a essayé d’instaurer musicalement par la lecture, par les corps, et ce qu’il s’est passé avec les autres. Comment vivre ensemble ? Il faut se rythmer ensemble. Et comment vivre autrement ? Peut-être qu’on pourrait répondre qu’il faut rythmer autrement, et la musique aide à cela.

Et la musique est une métaphore d’une manière d’expérimenter le temps idéal, le modèle à suivre. Quand on écoute de la musique c’est une expérimentation du temps qui est hyper juste en fait. Et ça met un commun dans les rythmes, ça accorde les rythmes. Quand des personnes écoutent ensemble une musique il y a une expérience commune du temps.

Comme une sorte de rituel ?

Nous on est assez attachés ou attirés par le principe du rituel, moins pour l’idée religieuse qu’il y aurait dedans, mais parce qu’un rituel c’est un moment où on prend son temps pour tous s’accorder, accorder nos sensibilités comme on accorderait des violons. Accorder nos sensibilités ensemble par des visions qu’on a en commun ; on essaie de réguler nos cerveaux, de se faire passer des impressions, des visions ou des rythmes et de les faire fluctuer ensemble.

Il y a parfois une frustration dans des concerts parce que justement il y a une espèce de temporalité du concert un peu attendue où soudain on presse, on excite toute une foule, et j’ai l’impression que les rythmes de chacun sont perturbés et forcés d’un coup. Et nous je crois que ça nous intéresse de parler aux solitudes pour que les solitudes s’accordent entre elles et que ce ne soit pas prendre les gens pour des foules. C’est une condition pour créer du commun paradoxalement. Parler à chacun ça crée un commun.

Pour créer ce commun, il faut redéfinir toutes les règles ?

Il y a une phrase de Musil qu’on met un peu partout et à toutes les sauces, qui dit que la plupart des hommes se comportent dans le monde comme s’ils étaient des hommes définis dans un monde défini où il n’y aurait qu’un ou deux boutons à changer. Alors que le monde à tout moment pourrait être changé dans n’importe quelle direction, c’est pourquoi il faudrait plutôt se comporter comme une goutte d’eau dans un nuage.

Nous tous, on ne va pas changer toutes les règles. Mais on peut imaginer que la règle est de faire un disque et de le relayer avec une release party et dire « yes voilà mon EP venez à ma release party » et juste faire ça. Ou on pourrait faire un disque qui sort en même temps qu’un livre qui serait dans un lieu beaucoup moins évident et ce ne serait pas une release party : est-ce qu’on peut se reposer la question ?

Pas se comporter comme un homme qui pousse juste un ou deux boutons quoi, c’est-à-dire les boutons de l’ego. Et est-ce qu’on peut essayer de repenser ? De se dire « ouais, y a d’autres directions possibles » ? Est-ce que derrière l’impasse, la fin de la route qu’on a l’impression de voir, il n’y a pas autre chose ? Il y a quelque chose d’éthique aussi, on essaie de se transformer nous-mêmes et d’être des hommes et des femmes meilleurs. On aime bien l’idée que c’est une promesse faite à nous-mêmes et à ce qu’on aimerait devenir.

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