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Bryan’s Magic Tears : « Le prochain disque sera peut-être un pastiche de IAM »

Bryan’s Magic Tears : « Le prochain disque sera peut-être un pastiche de IAM »

Trois ans après la sortie du tonitruant 4 AM, Bryan’s Magic Tears signe un retour discographique avec Vacuum Sealed. À cette occasion, nous avons rencontré Benjamin et Paul, deux figures de ce groupe qui compte parmi les pièces maîtresses du label Born Bad Records.

Suite à un mini-album en 2016, l’approche teintée d’une mélancolie subversive propre à Bryan’s Magic Tears réussit à séduire le label parisien Born Bad Records (Frustration, La Femme, Le Villejuif Underground…). Avec 4 AM, premier long-format en 2018, le groupe se retrouve soudain au centre de la scène rock indépendante hexagonale.

S’ensuivent trois années durant lesquels iels émoussent jusqu’à l’usure les compositions qui ont amorcé leur renommée fulgurante. Au point que leurs adeptes désespèrent de les voir un jour sortir un nouvel opus. Cependant, après « Sad Toys », nouveau single teasé cet été, qui semblait comme déterré d’une scène britannique datée du crépuscule des années 1980, Vacuum Sealed a brusquement surgi en ce début d’automne.

Afin de saisir au mieux les enjeux d’une telle sortie en 2021, nous avons décidé de contacter Benjamin Dupont, figure de proue du navire, pour un entretien. C’est à La Station que le rendez-vous était fixé, sous un ciel à l’image de leur identité sonore.

Benjamin, compositeur principal de la formation, arriva accompagné de Paul, le batteur. Nous avons réalisé l’interview dans les loges de ce lieu de vie et de fête méconnaissable, puisque déserté de fond en comble, en ce samedi de novembre.

Manifesto XXI – J’ai l’impression que le nouveau venu possède une aura moins teenage que le précédent.

Benjamin : Ouais, c’est un peu voulu.

Paul : Nous aussi on possède une aura moins teenage.

Benjamin : Je pense qu’on est tous·tes très content·es de ce qu’on a réalisé sur les précédents disques, il y a néanmoins un besoin de se renouveler lorsqu’on est dans la création. Si on était resté·es sur le même schéma du type teenage rock – même si on ne va pas uniquement se cataloguer comme ça –, je pense qu’on se serait ennuyé·es. On ressentait déjà un ennui de jouer certains morceaux qui nous correspondaient un peu moins.

Paul : En fait, soit tu te mets dans un créneau comme Blink 182, c’est-à-dire faire de la musique de jeunes pendant vingt ans. Ou, de manière assez naturelle, les choses bougent un peu aussi. Ce que je kiffe dans les groupes, c’est quand tu sens l’humanité derrière les chansons et leur évolution. Ça ne m’intéresse pas trop de faire cinq albums similaires parce que « c’est ça ton son ». Tu crois que c’est comme cela que tu vas garder ton public alors qu’au contraire c’est la meilleure manière de le perdre parce que tu vas le lasser. Avec Benjamin je me souviens qu’on s’est dit assez vite dans le groupe qu’on n’allait rien s’interdire pour ne pas stagner musicalement.

Benjamin : Aujourd’hui, il y a une tendance à l’uniformisation avec tout l’accès à la culture qu’on a à portée de main. Il ne faut pas se dire : « J’aime ce genre de musique alors je ne fais que ça. » C’était important pour nous de ne pas tomber dans cet écueil. Ça s’est fait naturellement dans les précédents disques mais là j’avais quand même une envie de signifier qu’on passe à autre chose aussi.

Pochette de l’album Vacuum Sealed © Antoine Marchalot

Pouvez-vous me parler de l’intitulé de l’album ?

Benjamin : Il y a plein de significations mais là ça avait surtout très simplement à voir avec le fait que je l’ai enregistré enfermé pendant ce confinement. Ce n’est pas uniquement lié à la situation mais il y avait aussi quelque chose d’un peu laborantin. Je n’ai pensé qu’à ça pendant quatre ou cinq mois. Ma vie d’à côté en a un peu pâti à certains moments.

Il est beaucoup plus déconstruit que 4 AM. On a enregistré le morceau d’ouverture tous·tes ensemble. C’était l’impulsion de l’EP qui finalement s’est transformé en album. Après, on est partis en studio avec notre ingé son Marc Portheau. Il y a également eu beaucoup de participation de Laurianne cette fois-ci, parce que j’ai souvent tendance à procrastiner sur l’écriture des paroles et dans la recherche de lignes de voix. Elle m’a sauvé la mise et elle a au final une patte assez importante sur le disque. Avant, j’aurais peut-être voulu davantage diriger les sessions, mais elle a transformé quelque chose qui aurait pu être un disque assez OK en un album beaucoup plus abouti. Au niveau de la production il faut également louer le travail de Marc.

D’où vous vient cette passion pour l’indie des années 90 ?

Benjamin : Je ne sais pas si c’est une passion, je pense que c’est plus quelque chose qui transparaît très naturellement. On ne peut pas dire que j’ai baigné dedans, j’ai juste grandi dans les années 90.

Paul : Je suis hyper fan de Happy Mondays et My Bloody Valentine, The Jesus and Mary Chain, un peu moins. Ce sont des choses qui ressortent sûrement dans Bryan’s Magic Tears, pourtant ce sont uniquement des groupes de rock que je considère comme fondamentaux et que j’adore profondément. Après, je n’ai jamais écouté un morceau de Pavement de ma vie. Je ne sais vraiment pas ce que c’est. Ce n’est pas moi qui écris les morceaux mais c’est la vibe qui ressort à fond de ce truc un peu mélancolique qui correspond à cette vague 1990.

Benjamin : Ce n’est pas du tout un choix délibéré de faire ça, ce n’est pas une posture, c’est vraiment quelque chose qui me touche naturellement. On nous colle ces étiquettes-là parce que ce sont sûrement des influences que l’on revendique mais si tu écoutes bien plusieurs de nos morceaux, ils sortent vraiment de ce carcan. Il y en a plusieurs qui sont juste des espèces de rock indé, sans aller chercher toutes sortes de définitions. Ça peut ne pas paraître assez intello mais très bêtement il y a un truc comme ça.

Paul : Par exemple, sur le nouvel album il y a des vibes très début 90 mais sur le premier EP et celui d’après il y a plein de trucs qui ne collent pas forcément à cette époque.

Benjamin : Un morceau comme « Change » par exemple est plus proche du krautrock.

On n’invente pas la poudre mais il y a des gens qui versent dans le pastiche et l’intérêt m’échappe.

Paul, batteur de Bryan’s Magic Tears

Lors d’une interview en 2019, tu disais Benjamin ne pas vouloir faire trois albums lorgnant musicalement sur les 90′ « parce que tu ne peux pas faire trois albums qui sonnent comme ça. Faut enrichir le truc et éviter les clins d’œil évidents ».

Benjamin : Je trouve que dans les trois disques qu’on a faits, même s’il y a une cohérence, ils sont différents. Dans celui-là il y a l’ajout de boîtes à rythmes, une dynamique qui est différente, un parti pris plus pop de mettre les voix en avant et peut-être un petit peu moins DIY.

Paul : C’est plus trois styles des années 90.

Benjamin : Oui, le prochain disque sera peut-être un pastiche de IAM.

Qu’est-ce que la musique des années 90 aurait de plus séduisant que celle des trois décennies qui la précèdent ?

Paul : Maintenant, taper dans les sixties, c’est vraiment du revival. On commence à être à une distance qui ressemble plus à un exercice de style quand tu choisis de jouer ça.

Benjamin : Je pense qu’on a une esthétique années 90 qui transparaît davantage mais on est tout autant influencés par les décennies précédentes. Je suis fan des Beach Boys par exemple. C’est aussi très fort pour nous. Après, aujourd’hui se revendiquer comme héritiers de groupes phares du rock des années soixante, ça sonne tout de suite un peu mal.

Paul : Disons que j’ai vraiment un problème avec ça. La musique manque actuellement beaucoup d’impulsions originales je trouve, pas dans le sens « j’ai mis un chapeau pointu et des nageoires de dauphin », mais dans l’idée de créer quelque chose d’unique. Tous les trucs d’exercices de style me donnent l’impression que ce n’est pas vraiment viscéral. C’est comme si on copiait quelque chose, on s’amuse à faire de ça. Tu ne vas pas faire du « toi » mais tu imites un truc qui te plaît. Et je ne parle pas d’influences ! Les groupes qui reproduisent un son vraiment sixties avec le look qui va avec – sans être médisant parce que parfois ça sonne super bien –, je ne comprends pas le but. On croirait parfois à une reconstitution historique. On n’invente pas la poudre mais il y a des gens qui versent dans le pastiche et l’intérêt m’échappe.

© Emma Le Doyen

Il y a dix ans, il y avait une effervescence avec la scène garage qui nous a tous·tes un peu réuni. On sortait tous·tes aux mêmes endroits. On avait tous·tes plus ou moins une direction dans laquelle regarder ensemble sans avoir de prétention à vouloir créer un mouvement.

Benjamin, chanteur, guitariste et compositeur principal de Bryan’s Magic Tears

Justement, qu’en est-il de l’innovation dans la musique rock aujourd’hui ? Il semble que nous soyons bloqué·es entre des courants divers et variés datés du XXème siècle.

Benjamin : Le groupe The Lemon Twigs disait que le rock n’était plus une musique de notre temps et je pense que ça rejoint un peu ce que tu dis. Si tu décides de faire du rock aujourd’hui, il ne faut pas s’attendre à être dans l’innovation mais simplement dans le plaisir. Comme disait Paul, on n’a jamais eu le sentiment d’inventer la poudre et ce n’est pas pour autant qu’on ne fait pas de musique.

Paul : En effet, il est toujours possible de faire quelque chose d’original mais comme le rock a perdu son sens social, ce n’est plus une musique qui va inventer de nouvelles choses. Cependant, je pense qu’il y aura toujours moyen de faire des hybridations et de raviver la flamme. Elle est là la différence avec le pastiche. Il faut ensuite se questionner sur ce qu’est le rock. On est peut-être arrivé au bout de quelque chose. On a fait un peu le tour des possibilités d’utilisations des instruments. Beaucoup d’hybridations ont déjà été réalisées, notamment avec les machines.

Benjamin : C’est surtout au travers des concerts que le rock vit. C’est un peu réducteur mais je n’ai pas besoin de prendre un taz quand je suis à un concert alors que sur une soirée techno c’est autre chose. On n’est pas dans un temps où on se réinvente, mais il y a toujours des gens ébahis devant des groupes comme Crack Cloud. Ils jouent du punk funk comme ça a déjà été fait auparavant, mais tu te prends quand même une claque parce que c’est trop cool quand tu les vois en concert.

Paul : Tapeworms, par exemple, est mon coup de cœur actuel. Je trouve ça méga intéressant parce que pour moi c’est clairement du rock et c’est hyper moderne. Tu ressens les influences de My Bloody Valentine et de Stereolab, mais j’ai vraiment l’impression de voir des jeunes de 2021, habillé·es à la mode actuelle, et c’est à eux de reprendre le flambeau. On les a vu·es à la Station, le son n’était vraiment pas fort mais on les a revu·es à Rotterdam et j’ai trouvé ça trop bien. Iels mélangent les genres avec leurs machines et samplers alors que ce n’est pas du tout de la musique électronique. C’est extrêmement hybride mais pour moi c’est complètement du rock.

Benjamin : Je trouve que La Femme, qui n’est pas un groupe que j’adore, est tout de même assez innovant parce qu’ils ont réussi transformer la variété française en une approche rock hyper classe et aboutie. Je suis vraiment admiratif même si ce n’est pas mon truc.

Paul : Autour de nous c’est presque un sujet clivant, mais au bout d’un moment, respect total. Iels sont vraiment allé·es au bout de la mise en œuvre de leur projet.

Benjamin : C’est une musique qualitative qui a en plus un vrai succès commercial.

Paul : En innovation, il y a aussi Ray Jane qui fait des lives avec une playstation et qui fait tous ses sons avec un jeu de cette console.

Qu’en est-il de la scène indé parisienne actuelle ?

Benjamin : Je pense que la scène indé parisienne, sans vouloir jeter de pavé dans la mare, a beaucoup perdu de sa superbe ces dernières années.

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Paul : Je ressens aussi bien moins un sentiment de scène qu’auparavant.

Benjamin : Il y a dix ans, il y avait une effervescence avec la scène garage qui nous a tous·tes un peu réuni. On sortait tous·tes aux mêmes endroits. On avait tous·tes plus ou moins une direction dans laquelle regarder ensemble sans avoir de prétention à vouloir créer un mouvement. Il y avait un truc parisien du rock. Là, ça s’est plus diffusé au travers de la France peut-être. Chaque ville a un peu sa bonne équipe de foot et son bon groupe de rock qui vaut le coup de se déplacer. Tout ne se passait pas à Paris mais il y avait ici quelque chose de palpable et ça l’est moins aujourd’hui.

Je pense qu’en France il y a aussi une sorte de culpabilité du succès. Dans le monde anglo-saxon il y a peut-être moins cette aversion à l’encontre de la célébrité.

Paul, batteur de Bryan’s Magic Tears

Avez-vous un emploi à côté de la musique ?

Benjamin : Oui, on a tous·tes un taf à côté.

Est-ce important pour la santé mentale d’un musicien d’avoir une vie « conventionnelle » à côté de son art ?

Benjamin : Très clairement, ce n’est pas un luxe qu’on s’accorde pour garder les pieds sur terre. C’est juste qu’on a besoin de bouffer et qu’on travaille pour ça puisque les disques de Bryan’s Magic Tears ne nous payent pas encore assez.

Paul : Ce n’est pas du tout une évidence non plus que les artistes aient envie de vivre de leur art. C’est clairement une question qui mérite réflexion. Je trouve ça très cool d’avoir quelque chose à côté. Ce n’est pas avoir une vie conventionnelle puisque je ne pense pas qu’on l’ait non plus.

Benjamin : Pour le moment ce sont des choses assez agréables que l’on fait à côté. Peut-être que j’essayerais de faire uniquement de la musique si je n’avais pas un emploi épanouissant à moindre mesure. Je ne vais pas dire que je me complais là-dedans mais j’y trouve mon équilibre en tout cas.

Paul : Je trouve ça aussi étrange d’avoir le sentiment de dépendre de sa création. On n’a jamais été intermittent·es puisque c’est galère en faisant de la musique avec un seul groupe. J’ai entendu nombre de personnes se plaindre de l’effet pervers du système de l’intermittence puisque tu te mets sans cesse à courir après.

Benjamin : Il y a une partie de la création qui se fait dans la frustration. Il y a beaucoup de moments où j’ai de l’inspiration et je pousse le truc parce que je suis en train de travailler et que je ne peux pas composer à ce moment-là. Alors que lorsque je ne travaillais pas, je n’étais pas pour autant plus efficace.

Tony Wilson [cofondateur et figure principale du label mancunien Factory Records] aurait dit : « Soit vous gagnez de l’argent, soit vous écrivez l’histoire. » Qu’en pensez-vous ?

Benjamin : Il a le sens de la formule, c’est très lui.

Paul : Je crois que les Rolling Stones ont gagné un peu de thunes. Mais la question là-dedans, le vrai but à atteindre, c’est de ne jamais faire de compromission et de développer sa musique au max. Je comprends totalement et respecte les gens qui ne veulent pas s’insérer, qui vont jouer uniquement dans les squats et sur des scènes alternatives. Tu peux avoir une attitude ouvertement engagée et, si ça a un sens, c’est super. Mais à un moment donné, à part quelques exceptions, quand tu crées quelque chose, t’as envie de le développer. Tu te plantes au moment où tu fais la moindre chose pour gagner de l’argent.

Benjamin : Pour moi en tout cas chaque disque est un petit accomplissement personnel. Quand on a fait nos premiers vinyles avec Bryan’s Magic Tears, ça m’a fait quelque chose d’avoir un objet entre les mains et ça donne envie d’aller plus loin. D’en faire un autre, que tes pairs l’écoutent, l’apprécient, et de toucher le plus de monde possible. Cependant, la question pécuniaire liée à la musique ne me traverse jamais l’esprit.

Paul : Tu peux décider de ne faire que ça, de ne pas taffer, de marquer l’histoire, de mourir de faim et d’être mythique, mais je pense que tu peux aussi atteindre un juste milieu. Nous, de toute manière, on ne fait pas une musique assez commerciale avec Bryan’s Magic Tears. Je pense qu’il faut aussi un certain talent pour se vendre et se faire de l’argent. Ce n’est pas donné à tout le monde. Tu ne vas jamais te poser la question « Si je mets un peu d’eau dans mon vin, est-ce que le morceau va passer à la radio ? » Clairement on fait de la musique pour faire ce qu’on voulait imaginer. Je pense qu’en France il y a aussi une sorte de culpabilité du succès. Dans le monde anglo-saxon, il y a peut-être moins cette aversion à l’encontre de la célébrité.

Pour parler plus de notre nouvel album, il y a clairement un pas en avant dans la production, c’est plus clean, moins rugueux. Je suis vraiment content de ce qu’ont fait Marc et Benjamin, je trouve que ça ne trahit pas du tout notre musique et le rendu est plus universel. Le but c’est que ça sonne bien.


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Photo en une : © Emma Le Doyen

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