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Bertoulle Beaurebec. « Il y aura toujours des gens pour regarder du porno mainstream »
Bertoulle Beaurebec

Nous avons parlé porno, féminisme et identité avec Bertoulle Beaurebec, activiste aux multiples pratiques dans le travail du sexe, qu’elle mêle avec grande subtilité à l’art.

L’expression corporelle est son majeur moyen d’expression, et le public s’en délecte : BDSM, sang, cracheuse de feu… Elle nous laisse entrer dans son intimité, ses peurs et ses rêves, et nous donne libre cours à l’interprétation de ses performances.

Elle était au festival SNAP (Sex workers Narratives Arts & Politics) ce samedi 11 Mai pour intervenir sur « Qu’est-ce qu’être acteur·ice porno aujourd’hui ? » aux côtés de Liza el Sierra et Alexis Tivoli, puis pour performer avec le collectif d’artistes travailleur·ses du sexe ART WHORE CONNECTION.

Après une première édition très attractive, SNAP part en tournée 2019 dans cinq grandes villes de France : projet ambitieux mais nécessaire. Entre débats pointus, débats ouverts et expositions, la volonté est de donner la parole et de la visibilité à un domaine trop souvent stigmatisé et incompris, qui souffre de beaucoup de formes d’oppressions morales et physiques. L’organisation rappelle bien que ce festival n’est surtout pas réservé exclusivement aux TDS, mais à un public qui peut être totalement novice, à condition d’être majeur et averti !

Crédits : Eric Dany

Manifesto XXI – Comment as-tu vécu le festival SNAP ?

Bertoulle : Pour moi c’était vraiment une expérience super. Pour le coup je ne savais pas trop à quoi m’attendre parce que je ne connaissais pas le SNAP avant que Marianne Chargois, l’organisatrice du festival, me contacte. Elle m’a expliqué qu’elle avait vu une interview que j’avais faite chez Sputnik magazine, où elle a appris que j’étais TDS et performeuse. C’est comme ça qu’elle a eu l’idée de me faire participer.

Le festival franchement c’était une ambiance géniale. C’était tout nouveau aussi pour moi de me retrouver avec d’autres TDS parce que moi dans ce domaine je suis un peu isolée, dans mon entourage il n’y a que moi qui fait ça. C’était vraiment agréable d’être avec des gens qui étaient sur la même longueur d’ondes.

La réception du public était top. Ce qu’on voulait avec le SNAP c’était vraiment d’intéresser des gens qui n’étaient pas eux-mêmes TDS. Pour que l’on arrive à vivre correctement et être accepté·es par la société, il faut que les personnes qui ne le sont pas nous comprennent et s’intéressent à nos situations.

Tu peux nous définir ce que c’est un·e TDS ?

Un·e travailleur·se du sexe va faire un boulot faisant partie d’un énorme prisme. Ça peut partir du strip-tease, jusqu’à la prostitution. Quand tu es cam girl/boy ou sugar baby, même si tu ne vends pas nécessairement une prestation sexuelle, tu cultives une relation érotique avec un client qui va te rémunérer ou te donner des cadeaux.

Tu penses que le féminisme peut se prétendre universel s’il n’inclue pas les TDS ?

Non, absolument pas.

Pour moi le féminisme universaliste c’est un faux féminisme qui cherche à remplacer des dogmes patriarcaux par des dogmes matriarcaux complètement biaisés et ridicules, et qui n’est pas du tout inclusif. Elles vont être contre des manières de vivre parce que ce ne sont pas les leurs, par exemple contre le voile ou contre le travail du sexe, et dire aux femmes ce qu’elles sont censées faire en étant soi-même une femme oppressée, c’est juste ridicule. On ne peut pas prétendre vouloir libérer les femmes si on ne les inclut pas toutes ! Nous sommes toutes différentes et nous avons toutes notre propre identité et notre propre manière de l’exprimer.

Je pense que la meilleure manière de libérer la femme c’est de lui laisser les mêmes opportunités que les hommes.

Crédits : Pascal Lévy

Quelles sont tes pratiques en tant que travailleuse du sexe ?

Moi j’ai un peu tout fait (rires). Ma dernière pratique c’est le porno où je suis assez nouvelle. Sinon j’ai commencé dès 18 ans par de l’effeuillage érotique et du strip-tease, puis je suis allée crescendo jusqu’au porno. Entre les deux j’ai tout fait à part de la cam, Je suis escort girl, sugar babe et domina BDSM.

C’est quoi être une femme noire dans le milieu pornographique mainstream français ?

C’est être sujette à plein de stéréotypes, au racisme ordinaire aussi.

Finalement c’est un peu obligatoire dans le sens ou le porno mainstream c’est un peu le reflet de la société actuelle. Idéalement dans notre société il est interdit d’être raciste, sexiste. Le porno va exacerber ces interdits car l’interdit c’est ce qui fait fantasmer.

Les gens avec qui j’ai travaillé dans le porno français y sont depuis longtemps, à savoir Dorcel Vision, Rick Angel, HPG production, le magazine Union, etc. C’est un peu une petite bulle hors de la réalité ; je pense qu’ils se sont pas mal faits brainwasher avec le temps. Quand tu arrives sur un tournage c’est très grivois, les mentalités sont assez beauf. Je pense qu’ils n’ont pas forcément une assez grosse ouverture pour savoir ce que les gens demandent, ils répètent inlassablement une recette qui a marché il y a un temps. (rires) En réalité il y aura toujours des gens pour regarder du porno mainstream, les gens ne sont pas très regardants sur ce qu’on leur donne en général, mais il y en a qui le sont de plus en plus donc en parallèle le porno indépendant, féministe et éthique se développe. C’est bien d’avoir le choix, tu as le droit de fantasmer sur un gros porno beauf sans être un connard.

Je ne pense pas que le porno mainstream doive changer, car il y a des alternatives, et donc il y en a pour tous les goûts.  

Crédits : Tiwy Chan

Tu n’as encore jamais eu l’occasion de tourner dans une production plus éthique/féministe ?

Je commence seulement à les avoir, je ne les avais pas forcément recherchées. Quand j’ai commencé le porno j’ai foncé tête baissée en contactant les grosses productions françaises, histoire de me faire voir. En vérité j’étais curieuse des expériences de tournages, je ne regarde pas le résultat de mes tournages ça ne m’intéresse pas. (rires) Surtout que ce n’est pas le type de porno que je vais consommer moi-même, ce n’est pas ce qui me fait mouiller. Et maintenant que j’ai fait ces expériences, il se trouve que j’ai encore envie de tourner du porno, donc là je suis en discussion avec des boites de productions qui correspondent plus à mes principes, mes idéaux, et quelque part à mes idées de ce qui est artistique et esthétique.

Je t’ai connue pour la première fois dans une scène de French Bukkake, boîte de production connue pour véhiculer des stéréotypes assez sexistes/racistes. Comment l’as-tu vécu en tant qu’afroféministe ?

Ce qui est marrant c’est que je ne connaissais pas ! (rires) Je ne consomme pas ce genre de porno, alors que c’est très connu en France. J’ai beaucoup de potes qui m’ont contactée après ça et c’était soit genre « Oh mon Dieu tu as fait French Bukkake… » soit « Waouh tu as fait French Bukkake ! ». Moi j’y allais pour l’expérience de tournage, c’était vraiment le tout début et je ne connaissais pas. Au final le tournage s’est bien passé, ils ont tous été respectueux, ça se sent que je ne suis pas la petite minette qui arrive toute hésitante, on ne va pas pouvoir me faire des choses que je n’ai pas envie de faire.

Mais après coup j’ai découvert énormément de choses qui sont pour moi insoutenables, des trucs qu’ils ont fait à des actrices porno amatrices ou étrangères…

Tu as également une marque de lingerie, vêtements et accessoires : Maison Beaurebec. L’univers créé autour de cette marque fait penser à l’époque colonialiste : est ce que c’est un geste politique ?

Je n’y avais jamais pensé ! Mais maintenant que tu le dis oui je comprends qu’on puisse penser ça.

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J’ai créé une hiérarchie dans la marque en référence à une manière certes française de refléter les coven et les groupes spirituels où tu as des initiés et des initiateurs. Je me fais appeler « Madame Beaurebec » parce que c’est moi qui ai créé la marque et mes demoiselles ce sont mes modèles, ça ne va pas plus loin que ça.

« Maison » c’est parce que la plupart des marques françaises de qualité que je consommais utilisent ce terme. C’est tout con et pas du tout recherché. (rires)

Tu arbores des tatouages au visage, ce qui est souvent associé à l’esthétique rap actuellement. As-tu un lien quelconque avec cet univers ?

Pas du tout ! (rires) 

Moi je suis une grosse métalleuse, mais c’est vrai que c’est plus les rappeurs qu’on va voir avec les tatouages aux visages, c’est clair. J’ai beaucoup de lettrages, et la plupart de mes tatouages sont reliés à ma spiritualité. Donc de part leurs sens, c’était logique pour moi de les porter au visage.

La calligraphie et l’esthétique c’est le résultat d’un travail avec mes tatoueurs pour voir ce qui allait bien se marier avec la forme de mon visage.

C’est vrai que se faire tatouer le visage c’est quelque part prendre de la distance avec un certain type de vie possible, et de la même manière que les rappeurs je pense que je me suis marginalisée.

Je ne vais plus pouvoir me planquer et faire des boulots que je n’aime pas, c’est un vœu envers moi-même de rester moi-même !

Pour finir, est ce que tu aurais un mot pour les gens qui, comme toi, vivent plusieurs formes d’oppressions ?

Elle remue des trucs cette question. Je ne conscientise pas forcément ce qui me permet d’être réellement moi mais je sais que j’ai développé des outils et des armes au fur et à mesure de mes expériences. Si je dois synthétiser tout ça, je dirai qu’il faut déjà faire une grosse introspection pour comprendre qui on est, indépendamment de ce qu’on nous renvoie en permanence comme stéréotypes et comme attente vis-à-vis de nos apparences.

Moi je sais qui je suis dans l’instant, mais je ne sais pas qui je serai demain. Il faut aussi accepter de relâcher la pression sur les attentes qu’on a même envers soi-même. Une fois qu’on a fait ce travail de savoir qui on est à peu près et comment on veut exister dans ce monde, il faut juste foncer tête baissée et essayer d’atteindre ses propres idéaux.

Et ça c’est compliqué parce que quotidiennement on va nous renvoyer des choses qui ne nous correspondent pas mais qui seraient plus confortable pour exister avec les autres.

Ce n’est qu’en étant sûre de ce qu’on veut et de ce qu’on ne veut pas qu’on peut être librement soi. Il faut accepter que ce soit difficile, que tous ces trucs qui vont nous blesser sont durs, mais en faire quelque chose de positif.

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