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Avec The Loneliest Girl, Princess Chelsea confirme son titre de noblesse

Après avoir composé l’album The Great Cybernetic Depression en 2015, la bande-son la plus plus Prozac-friendly de la synth-pop, l’énigmatique Princess Chelsea revenait cette année un peu moins déprimée mais toujours en proie à des questionnement sur elle-même et cette étrange société qui l’entoure. The Loneliest Girl (sorti le 7 septembre sur Lil’ Chief Records) parle de solitude et d’isolement mais aussi de nostalgie d’une époque où il était encore possible de communiquer sans emojis. En 12 morceaux de pop sucrée qui s’accrochent au cerveau comme du caramel, l’album plonge l’auditeur dans le royaume hanté tout droit sorti d’un comte de fées Disney de cette princesse néo-zélandaise. Ne vous fiez ni aux mélodies enfantines ni aux notes de glockenspiel, car derrière cette apparente naïveté se cache une noirceur et un cynisme grinçant. Non, Princess Chelsea n’est pas seulement la fille à la perruque dans le clip de « The Cigarette Duet », qui tournait en boucle chez Urban Outfitters en 2011. Son dernier album devrait vous en convaincre. On a pu lui poser quelques questions après son concert au Point Ephémère le mois dernier.

Manifesto XXI : Depuis combien de temps es-tu en tournée ?

Princess Chelsea : Seulement depuis une semaine avec Princess Chelsea. C’est le début d’une grosse tournée européenne. Avant ça, je dansais dans le groupe de Jonathan Bree. J’étais un de ses danseurs masqués. Demain nous allons à Rennes puis en Turquie…

Tu aimes réaliser des concept albums. Il y en avait un particulier pour The Loneliest Girl ?

Pas vraiment. La seule chose qui m’est venue à l’esprit c’est de faire ce qui me semblait le plus naturel et ne pas trop me prendre la tête, cette fois-ci. En fait, j’étais à l’opposé de tout ce que j’ai pu faire auparavant. J’ai passé deux ans à enregistrer toutes ces chansons dans ma chambre, sans planifier quoi que ce soit. Voici une de mes journées type pendant la création de cet album : je me lève et j’enfile une robe de chambre puis me dirige vers mon studio où je passe trois ou quatre heures à jouer une seule ligne de synthé comme une dégénérée. Après avoir passé un an à faire ça, j’ai accouché des 12 chansons de cet album. Parfois, une chanson me prenait une semaine à écrire et d’autres fois j’en écrivais deux en une seule journée.

The Loneliest Girl aborde la thématique de la psychologie d’un musicien. Penses-tu que c’est un mode de vie dont il est difficile de se distancer ? La solitude est-elle plutôt une bénédiction ou une malédiction ?

La solitude n’est pas forcément une malédiction. Parfois, les points de vue les plus intéressants viennent de personnes qui mènent une existence assez isolée et ne laissent pas une mentalité de troupeau influencer leurs opinions ou leur art. J’ai toujours été attirée par les outsiders. Leurs idées sont plus intrigantes puisqu’elles sont souvent moins filtrées, plus pures. Je pense que les outsiders doivent forcément se sentir seuls parfois et c’est le côté négatif. En tant que musicienne, j’ai dû faire certains sacrifices mais ont-ils valu la peine ? L’album pose cette question sur laquelle je suis encore dubitative.

Quand as-tu écrit ta première chanson ?

“Monkey Eats Bananas” est la première chanson que j’ai écrite lorsque j’étais au lycée. Je n’avais jamais vraiment essayé d’écrire auparavant. Mes premières chansons étaient probablement moins recherchées qu’aujourd’hui. J’ai écrit “Ice Reign” sur un petit synthé dans mon premier appartement quand j’avais 18 ans. Je ne savais pas vraiment ce que je faisais. C’est un peu l’approche que j’ai eu pour ce nouvel album, sauf que cette fois-ci j’ai cherché à créer le refrain parfait pour chaque chanson. C’est difficile mais je pense m’être plutôt bien débrouillée. J’ai adoré toutes les réécouter en chantant pardessus. (rires) C’est bizarre de dire ça de sa propre musique ?

Quelle a été ton introduction à la musique ?

J’ai appris à jouer du piano quand j’avais 6 ans et j’ai continué jusqu’à mes 20 ans. La musique classique était sans aucun doute mon premier amour et reste très important pour moi aujourd’hui. Il y a beaucoup d’arpèges baroques dans mes chansons et le fait qu’elles soient construites autour d’un synthé leur donne un côté “classique” intéressant.

Il y a certains artistes dont l’utilisation inhabituelle du synthétiseur t’a inspiré ?

J’aimais beaucoup Pink Floyd quand j’étais petite parce que c’était la musique la plus intéressante que j’avais entendue jusqu’alors. Je me souviens avoir emprunté l’album Wish You Were Here à mon père. Je trouvais ça incroyable, surtout la chanson “Shine On You Crazy Diamond”. C’était le son des synthés des seventies. Un peu plus tard, je suis devenue fan de synth pop et de l’utilisation des synthétiseurs chez The Cure dans leurs premiers albums comme Seventeen Seconds et Faith. J’ai toujours aimé Kraftwerk. Philipp Glass aussi, avec ses morceaux fondés sur la répétition d’une idée. Ça m’a beaucoup influencé. Glass était inspiré par certains des mêmes compositeurs baroques que moi, comme Bach ou Telemann.

On peut déceler certaines références à la religion dans tes chansons et tes clips. Sans forcément être croyante, t’intéresses-tu à l’imagerie religieuse et sa symbolique ?

Oui, je suis un peu une hippie et je crois en l’idée de forces supérieures que l’on ne contrôle pas et qui peuvent guider les gens. Ça peut sembler un peu mystique, voire fumeux. Mais j’y crois. Cela dit, je ne m’associe à aucune religion en particulier. J’ai été élevée en tant que Témoin de Jehova par ma famille mais j’ai cessé d’aller à l’église à 16 ans. Je n’ai été impliquée dans aucune religion depuis longtemps.

C’est de là que vient la chanson “No Church On Sunday” ?

Mon amie Jamie Lee l’a écrite. Elle jouait du synthé dans mon groupe avant et a aussi été élevée Témoin de Jehova. En fait, c’est comme ça qu’on s’est connues. C’est une chanson sur son expérience mais la mienne y ressemble beaucoup. On a quitté l’église au même moment et on s’est installées ensemble dans un appartement. Dans cette chanson, elle raconte cette période de sa vie à mes côtés.

Mon nom est mal interprété parfois. Les gens pensent que je suis une espèce de princesse ultra-féminine mais quand ils me voient sur scène ils se rendent compte de la supercherie. (rires)

Tes chansons sont toutes très personnelles et honnêtes. Il y a des sujets en particulier que tu refuses d’aborder ?

Pas vraiment. Maintenant que je suis plus âgée, je ne vois pas l’intérêt d’éviter des sujets. C’est sûr que quand tu es totalement honnête sur scène, il faut s’attendre à répondre à certaines questions. Si quelqu’un me demande quelque chose de gênant, je n’y réponds simplement pas. (rires)

Comment as-tu construit le personnage de Princess Chelsea ?

Quand j’avais 19 ans, mon groupe m’appelait “princesse” pour rigoler parce qu’en réalité, je suis plutôt un garçon manqué. J’ai gardé le nom et le personnage de princesse allait bien avec les sonorité magiques/enfantines de mes chansons. Cela-dit, je pense que mon nom est mal interprété parfois. Les gens pensent que je suis une espèce de princesse ultra-féminine mais quand ils me voient sur scène ils se rendent compte de la supercherie. (rires) Certaines féministes m’ont aussi reproché de ne pas véhiculer la bonne image. Je ne suis pas d’accord car le vrai sens du féminisme est de faire ce que tu veux en tant que femme, sans souscrire à une idée préconçue de ce qu’on attend de toi.

Tu joues un rôle quand tu te produis en tant que Princess Chelsea ?

Sur scène, je suis un personnage, c’est sûr. C’est une version plus confiante de moi-même. En même temps, je ne joue pas un rôle. Je suis très honnête face au public et je pense tout ce que je dis. En tant que grande timide, arriver à me présenter sur scène est difficile. Je dois changer un peu mon apparence et me transformer en quelqu’un de plus cool.

On t’a souvent qualifié d’“Internet pop star”. Internet a-t-il vraiment eu un impact sur ta musique ? Quelle place prend Internet dans ta vie en général ?

Je pense que beaucoup de gens de mon âge trouvent cette cyber-ère assez troublante – tout le monde se comporte de manière narcissique et c’est même encouragé. Si tu n’avais pas de réseaux sociaux ou internet en grandissant, passer trop de temps dessus aujourd’hui peut sembler étrange. Mais Internet est aussi un superbe outil. Ça a eu beaucoup d’impact sur ma musique – “The Cigarette Duet” est devenue une vidéo virale sur YouTube et m’a permis de me construire une fanbase hors de Nouvelle-Zélande, ce qui me paraît encore dingue aujourd’hui. Comme toutes choses aussi puissantes, il faut juste faire attention à comment on s’en sert.

Beaucoup de gens de mon âge trouvent cette cyber-ère assez troublante – tout le monde se comporte de manière narcissique et c’est même encouragé.

Tu as sorti un album de covers en 2016, Aftertouch, où tu interprètes des chansons de genres hyper variés dans ton propre style synth-pop. C’était une manière de donner une seconde vie à ces morceaux ?

Oui, plus ou moins. J’ai fait ce travail entre deux albums donc c’était une manière de me détendre après une année difficile. Avec ce projet, j’ai beaucoup réfléchi à l’écriture et à ce qui faisait un bon refrain, ce qui se voit dans mon nouvel album. The Loneliest Girl a été influencé par l’étude de mes chansons préférées. Toutes les chansons de Nirvana sont si belles et mélodieuses que tu peux en extraire l’élément principal et en faire un morceau pop. Tous les groupes de grunge n’ont pas ce genre de mélodies. Certaines chansons de Nirvana pourraient être jouées par un orchestre tant la mélodie est si forte.

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Quelle est ta chanson préférée à chanter dans un karaoke ?

J’aime beaucoup “Moon River” de Henry Mancini.

Tu as aussi fait une cover du morceau “Black Sabbath” de Black Sabbath.

Oui, j’adore cette chanson ! Un soir, on faisait la première partie de Black Sabbath. Quand on était en loge, on a commencé à la jouer pour rigoler. On l’a apprise en 10 minutes et j’ai trouvé ça cool de la jouer ce soir-là. On a continué à la jouer pendant le reste de la tournée. Ça doit faire cinq ans maintenant. Je crois que le morceau “Black Sabbath” s’inspire de l’album The Planets de Gustav Holst. “Mars” était ce qu’écoutait Geezer Butler quand il cherchait le riff.

C’est cool de voir une artiste synth-pop reprendre du heavy metal, on ne s’y attend pas.

Les genres, c’est stupide. Je ne comprends pas les gens qui souscrivent à un seul genre de musique. Mais pourquoi ? Tu peux très bien écouter Slayer et les Beach Boys. Tu n’as pas besoin de ressembler à un fan type de Slayer pour en écouter. Parfois, les journalistes me demandent de citer des albums que j’ai honte d’aimer et je réponds : “aucun”. Ils sont tous bien, c’est pour ça que je les ai achetés. (rires)

The Loneliest Girl comporte une nouvelle version instrumentale de “The Cigarette Duet”. Tu penses que ce duo mythique te suivra toute ta carrière ? Qu’est-ce que cette chanson représente pour toi ?

”Cigarette” est un remix, quelque chose que j’ai fait un soir de déprime. C’est juste “The Cigarette Duet” avec les accords majeurs changés en mineurs (l’accord triste) et sans Jonathan Bree. Peut-être que c’est ce à quoi ressemble “The Cigarette Duet” sans partenaire. Le remix solitaire. (rire) “The Cigarette Duet” est une super chanson pop dont je suis très fière. C’était très encourageant de voir les différents types de personnes qui appréciaient cette chanson et qu’elle n’était pas seulement écoutée par des hipsters fan de musique indé. Je me suis rendue compte que j’étais capable d’écrire une chanson pop pour le grand public.

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