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Avec « Les Portes du Paradis », Dani Terreur livre un premier album prometteur

« Ne vous fiez pas à sa gueule d’ange et a ses airs de dandy moqueur », annonce la bio des Portes du Paradis (athome), le premier album de Dani Terreur, disponible depuis le 19 octobre. Une intro qui tient ses promesses. Ce jeune musicien, qui a signé avec un label mais qui garde la main sur tous les aspects de son projet, en a sous ses boucles blondes. On vous dévoilait la semaine dernière le deuxième extrait clipé de ce voyage direction l’espace, « Étoile du Kashmir ». Un travail représentatif de la qualité de cet opus, dont la cohérence musicale et la continuité visuelle continuent de forger une identité à cette jeune pousse qui ne cesse de croître depuis son premier EP, Gri-Gri (itw à relire ici). Un premier album chamanique où le néo-romantisme se fait transgressif et où les instrus ont été travaillées avec la minutie qu’exige la transe quand elle veut se nimber d’une part de mysticisme. Rencontre avec un feu-follet.

Manifesto XXI – Tu déclarais à Manifesto vouloir faire un album plus rock. Tu as introduit pas mal de guitares…

Je crois que j’avais dit à la fois plus rock et plus électronique. Disons qu’il y a plus de moments où la guitare est en avant. Auparavant, elle était toujours un peu plus tapie au fond, en accompagnement. Là, il y a des titres dans lesquels il n’y a pratiquement pas de guitares ; par contre, quand elle est là, elle est plus mise en avant : j’ai juste fait des choix. C’est au moment des arrangements que j’ai préféré soit mettre plus de guitares, soit plus de musique électronique.

C’est un instrument auquel tu es attaché ?

J’ai un truc particulier avec la guitare. C’est le premier instrument que j’ai appris. Mais j’aime autant le synthé, la basse, programmer des machines ou faire des percussions… j’aime tous les instruments. Mais avec la guitare, je suis le plus à l’aise. Sur le disque, j’ai fait tous les instruments et tous les arrangements.

Le label ne te propose pas des gens pour te seconder ?

Non. Parce que le deal, c’est que c’est moi qui suis arrangeur. Ça fait partie du projet. Pour le moment, je ne suis pas intéressé par les collaborations. C’est la démarche artistique du projet de tout faire. D’orchestrer, d’arranger, de produire les trucs. C’est un choix artistique.

Quand j’aurai plus de notoriété, je serai sûrement plus à l’aise pour travailler avec d’autres personnes. Mais j’attends d’avoir déjà fait quelque chose.

Pour ne pas me faire englober ou emprisonner dans quelque chose. Pour avoir du répondant, aussi. J’attends d’avoir fait mes preuves. Avoir sorti un album, c’est déjà une première étape.

Et comment as-tu trouvé ton label ?

En fait, en octobre de l’année dernière, pas mal de labels me tournaient autour – dont athome – et ce sont ceux qui ont été les plus sérieux avec moi. Ils ont été les premiers à faire une proposition. Chez athome, les gens sont accessibles, ils répondent au téléphone, ils sont proches des artistes. Du coup ça m’a tenté d’aller avec eux tout de suite. Parce que tu te dis que c’est pas comme les gros labels où tu es un peu mis au placard parce qu’ils ont dix mille projets. Eux, ils sont là : tu peux les avoir, tu peux leur parler, tu peux les rencontrer…

Les gros labels risquent aussi de t’imposer des trucs, non ?

C’est vrai. Par exemple, dire dès le premier album : « c’est moi qui fait tout », un gros label aurait dit : « attention, là on va peut-être mettre telle personne ou telle autre sur le projet… » Après, sur ce disque, j’ai pas fait le mixage : j’ai quand même lâché des trucs. (sourire)

Avec le label, il y aussi le confort des pépètes…

Ah bah forcément : c’est tout l’intérêt d’avoir un label. Après, c’est pas non plus qu’ils te payent… mais c’est du stress en moins. T’as pas besoin de courir après dix mille choses à côté et, surtout, tu es assuré que le disque va sortir et qu’il va être distribué. C’est très motivant – au-delà de l’aspect pécuniaire. Tu sais que tu ne travailles pas pour rien. Tu as des comptes à rendre à des gens qui ont investi sur toi : ce n’est pas le même game

Tu as changé ta manière de travailler le son, le live aidant ?

Ça m’a vachement fait progresser. C’est pour ça que j’ai senti que j’avais un peu plus les épaules pour le faire.

Au fil des dates, j’ai trouvé plus d’idées d’arrangements. J’ai affiné certains sons. Et, en studio, j’ai eu plus le temps pour cet album. Je savais que j’allais faire 11 titres. Du coup je me suis plus posé, j’étais moins dans le rush.

J’ai pu explorer plein de trucs et aller plus loin. Le son est plus travaillé, plus posé. Parce qu’il n’y avait ni la contrainte de temps, ni la contrainte d’argent, ou quoi… ça m’a permis de faire des progrès.

Il y a un vrai décalage entre le titre et le clip de « Colosse de Rhodes ».

Le truc c’est qu’on n’a pas eu le temps pour ce clip. Du jour au lendemain, le label nous dit : « il faut un clip dans une semaine ». La réalisatrice, Lucie Bourdeu, c’est ma cousine – c’est elle qui a réalisé tous mes clips jusqu’ici – c’était normal que je lui demande.

Il n’y avait pas de budget, pas d’équipe et c’était speed. C’est sûr qu’il y a du second degré. En fait, on avait fait des photos de presse dans ce cimetière de chiens à Asnières. Et on s’est dit : « le lieu est fou, il est trop drôle, il faut qu’on fasse un clip là-bas ». On a pris 5 heures et un iphone. On ne savait pas trop ce qui allait sortir. C’est totalement WTF. Elle est autodidacte. Elle est actrice, en fait. Mais elle se lance là-dedans, elle réalise pour la pub.

Je me suis demandé si tu avais ce fantasme assez partagé d’assister à ton propre enterrement ?

En fait, on l’a un peu fait comme en écriture automatique. Mais avec Lucie, quand on l’a monté, on s’est dit que c’était un peu mettre en scène sa propre mort. C’est un peu même l’idée des paroles des chansons. Assister à sa mort, il y a un côté qui parle de sacrifice ou quoi. Le second degré c’est pour dédramatiser un peu la mort. Il est quand même joyeux ce morceau.

On se demande à qui s’adresse la demande de protection…

« Protège-nous de la nature, protège-nous de nos blessures », c’est un peu les gens qui prient Dieu pour dédramatiser la mort. C’est comme croire au paradis. C’est un peu prier les icônes pour nous sauver. On demande aux icônes ce qu’on demande à la superstition. C’est un peu de donner un sens à la vie, de nous protéger des choses hasardeuses, de la mort, des choses cruelles. Et dans ce cimetière de chiens avec des tombes pas possible ça suscite le rire…

Tu as des ex voto chez toi ?

On m’en offre plein : des gri-gri, des potes qui sont allés en Grèce m’ont offert un chapelet qu’utilisent les prêtres orthodoxes… pourtant je ne suis pas du tout croyant – sinon ce serait horrible !

Ton « Colosse de Rhodes » c’est donc un colosse aux pieds d’argile ?

D’ailleurs le vrai Colosse de Rhodes c’est un colosse aux pieds d’argile parce qu’il n’est plus là. Les trucs les plus gros et les plus solides c’est souvent les trucs qui partent en premier, comme la fable du Chêne et du Roseau, de la Fontaine : c’est le p’tit roseau qui reste longtemps.

Tu t’identifies au p’tit roseau ?

Oui. (rire malicieux )

Sur l’EP tu faisais référence aux grands films du cinéma français, là tu pars en voyage vers des destinations exotiques ?

Oui, dans les arrangements. Je ne sais pas trop d’où ça vient exactement, mais c’est une musique qui me plaît énormément. Un journaliste m’a demandé si les Portes du Paradis étaient tournées vers le sud.

Il y a plein d’influences orientales mais je ne sais pas d’où ça vient. Si j’ai décroché du cinéma c’est peut-être pour assumer un peu plus les titres que je fais.

Avant je me protégeais un peu derrière les titres de films. Je me cache moins derrière ça, je fais plus mes trucs.

On entend même dans les synthés un son qui ressemble au steel drum…

Ben j’adore les sons de world music et j’aime bien les reproduire avec mes synthés. Ça donne un instrument qui n’existe pas du tout parce qu’on n’a pas forcément l’habitude d’écouter des sons imités des synthés. Même si, quand on a créé des synthés dans les années 1970-1980, c’était pour imiter tous les instruments qui existent. Le Minimoog ou le DX7 recréent la basse, les instruments world, les cordes, les cuivres… ça imite des instruments qui existent déjà.

À ce propos je trouve que par moment – notamment dans « Étoile du Cashmire » -, tes guitares ont un son synthétique, elles collent au synthé et on a l’impression que les deux sont sur la même tonalité…

Parce que j’ai fait un petit délire de geek : j’ai branché ma guitare dans un synthé. J’ai un synthé avec une entrée dans laquelle tu peux mettre ta guitare et quand tu joues, le son est traité par le synthé. C’est filtré. C’est ce qui donne ce son un peu synthétique. Je rentre dans le synthé, ça sort dans un ampli de guitare et j’enregistre comme une guitare traditionnelle. Donc ça fait des sons qu’on n’a pas trop l’habitude d’entendre. En plus ils sont mixés vraiment très proches, ils sont dans la même tessiture, dans la même tonalité.

Le morceau commence par une référence…

« Impression soleil levant » [le Monet qui donne son nom au mouvement impressionniste, ndlr], j’adore le titre du tableau en soi, donc j’ai eu envie de l’utiliser. La phrase veut tout dire : tu le vois, le tableau. Ça me parle tellement que j’étais obligé de le mettre dans une chanson. Ce titre est l’un de mes préférés. Il est comme une image, comme une photo. L’idée c’est un peu de coller des phrases comme des images qui évoquent ce tableau.

Tu parles de rétine, et dans le feat. avec Alice et Moi il est aussi question d’une image de l’être aimé dont on arrive pas à se débarrasser.

Je joue avec Alice et Moi sur scène et c’est une amie. On est proches et elle aimait trop cette chanson quand je lui ai fait écouter. C’est elle qui m’a un peu convaincu de la mettre dans le disque et du coup je lui ai proposé de faire le featuring. C’est toujours bien qu’il y ait au moins un featuring dans un disque. Je suis super content qu’il y soit. C’est un morceau grinçant sur l’amour, sur l’obsession amoureuse. Le côté à la fois très cool et qui peut te rendre complètement chtarbé quand tu n’arrives pas à te sortir quelqu’un de la tête. Alice chante la personnification de quand t’en peux plus. Elle se moque. C’est l’amour qui se moque de toi.

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En même temps, en tant qu’auteur, tu ne parles pas que de toi. Est-ce que tu évoques des choses personnelles ou c’est un exercice de style ?

« Bébé c’est l’enfer », il y a quelque chose de réel dedans. Dans certaines chansons je parle un peu de moi et celle-là en fait un peu partie. En même temps, il y a toujours un exercice de style parce que je n’ai pas envie juste de parler de moi.

Si je parle de moi – ce qui est un peu le cas dans tous les morceaux – j’essaye de le distancer, de l’enrober, de le rendre un peu poétique pour que les jeunes puissent s’identifier : que ce soit un peu plus large que juste moi.

Comme j’ai fait des études de lettres, j’ai pris l’habitude d’écrire. Et comme je fais tout tout seul, écrire les textes de mes chansons était une évidence. Pour moi, c’est un truc naturel : j’avais autant envie d’écrire le texte que la musique. C’est juste que je suis plus à l’aise avec la musique. Mais quand je me suis mis à écrire les textes, je me suis rendu compte que ça me procurait autant d’énergie et de plaisir.

Et tu pars du texte ou de la musique ?

Ça dépend des fois. Je pars plus souvent de la musique mais souvent j’écris des phrases sur mon téléphone, que je peux développer. Parfois, aussi, j’écris la musique sur laquelle je pose du yaourt en français et la, hop ! il y a une phrase qui me plaît et je peux dérouler un truc. Parfois ça peut être très très dur et il faut se prendre la tête pendant deux heures sur le texte. Ça change à chaque fois, mais ça vaut le coup. Au début, j’avais un côté un peu naïf, je pensais que si ça ne venait pas dans la demi-heure c’était de la merde.

Sur « Les anonymes » tu parles beaucoup de la nuit. La nuit, pour toi, c’est quoi ? Le travail, la bringue, l’insomnie, l’angoisse aussi ?

Ça dépend des phases. Parfois, c’est la bringue. Parfois, c’est le travail. Et quand tu n’arrives pas à dormir, c’est l’angoisse. Il y a un peu tout ça dans « Les anonymes », sauf le travail. Je sais que certaines personnes angoissent au réveil. Moi ce n’est pas le cas, ça vient plutôt la nuit. Je pense à tout ce que je dois faire et ça peut me miner.

La chanson parle de ça et des moments où tu es malheureux dans une histoire d’amour, que ça t’obsède, que tu n’arrives pas à dormir et que tu as envie de faire des conneries.

La nuit, tous les fantasmes sont possibles. C’est un peu le côté sheitan cette chanson. Je l’ai écrite un peu avant le reste de l’album. Il y a deux ans. Là, je me dis que je vais prendre du temps pour écrire parce que je n’ai jamais eu l’occasion de bloquer deux semaines, par exemple.

Tu as envie de passer à l’album concept ?

Peut-être oui. Ce serait énorme. Tu peux faire des morceaux dans la même tonalité ou une histoire qui se déroule tout le long : il y a énormément de possibilités. Moi ce serait pour garder une cohérence d’écriture. Après, peut-être que je n’y arriverai pas en deux semaines.

En même temps sur celui-là on sent déjà une cohérence, notamment par les instrus que tu mets en avant sur tel ou tel morceau…

Oui il y a une cohérence. Il y une période de ma vie qui se ferme. L’écriture s’est étalée sur deux ans et ça fait toujours du bien d’entendre qu’il y a une cohérence. En tout cas, moi, j’ai travaillé dans ce sens pour obtenir ce résultat-là. J’ai essayé de faire un fil conducteur mais c’est pas vraiment un album concept.

Dans le texte et dans la tracklist au niveau des instruments, ça fait une montée puis ça se repose avant de remonter et de partir en psychédélique. Ça raconte le chemin pour aller aux Portes du Paradis.

Ça part des « anonymes » qui est la première chanson, qui est vraiment terrestre : tu es en bad, presque en enfer. Et tu remontes jusqu’à la dernière chanson, « Femme fortune », qui parle littéralement de quitter la Terre. C’est une métaphore qui met en parallèle l’amour et l’espace. L’album parle d’amour et de vision sur les choses, de la création. Mon crédo sur cet album c’est un peu le marabout ou le poète maudit, un peu romantique, un peu décalé dans l’époque dans laquelle on vit.

On relève beaucoup en ce moment le rapport des jeunes au porno. Le romantisme devient subversif ?

C’est un peu ça, mais en même temps je me sers de cette figure du poète romantique qui existe pour créer un décalage avec le monde d’aujourd’hui. Mais Les Portes du Paradis, c’est un titre un peu grinçant. Il y a du second degré. Mais l’amour, pour moi, c’est transgressif de nos jours. Ça le devient de plus en plus. Ça s’inverse. Tu vois même des personnes qui se marient très jeunes : ça devient un acte de rébellion.

Qui s’occupe des visus ?

Julie Oona, qui a fait la photo, s’occupe du prochain clip aussi. Je suis arrivé avec une idée mais elle a fait ce qu’elle voulait. La symbolique de la photo c’était d’illustrer Les portes du Paradis de manière un peu décalée et très esthétique. Il y a l’influence de Pierre et Gilles – déjà sur le précédent album – c’est un truc que je voulais. Après Julie a trouvé la plume de paon. C’est un peu le hasard. On a essayé plein de trucs pendant le shooting et quand on a vu cette photo, on s’est tout de suite dit que c’était celle-là. Tu peux interpréter cette substitution de l’œil comme une seconde vision – celle du poète –, comme une protection aussi : le côté marabout, mystique, tous ces trucs…

Les Portes du Paradis, disponible sur le label athome

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