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Aux évadées du mental, à ce qu’elles ne vous ont pas dit

Cet éditorial est apparu dans le magazine Censored de septembre 2019, « Monster », consacré au bien-être mental des femmes et aux violences qu’elles subissent. Un texte qui entend donner la parole à toutes celles que l’on n’écoute pas. Interview des fondateurs ici.

Lorsque nous avons sorti le premier numéro, j’ai reçu le témoignage d’une femme par mail. Il m’a fait fondre en larmes parce que j’y trouvais un écho personnel et que je n’étais pas prête à y faire face. Je ne savais pas ce que provoquerait le fait de montrer un buste de « femme normale » en couverture, ou de publier les témoignages de femmes en colère.

J’écris ces lignes après avoir longtemps nié l’importance d’affronter ses propres démons. Puisque toutes les personnes qui témoignent dans ce numéro racontent les leurs, il fallait aussi que j’évoque les miens. Mes démons à moi sont nés de mon histoire familiale qui s’est répercutée sur l’adolescente que j’ai été et la jeune femme que je suis devenue. J’adresse ces lignes à une personne qui a profondément changé ma vie. Une personne qui a été détruite et sera toujours en reconstruction et qui, en prenant sa liberté, m’a offert la mienne. « L’évadée du mental », comme on la surnommait à la fac, déserteuse de sa prison et de son bourreau. Si elle savait combien d’entre nous elle a libérés en se libérant elle-même.

J’ai l’expérience personnelle d’une violence psychologique qui a détruit les personnes les plus chères à mes yeux. J’ai vu la détresse et le désarrois face à la toute-puissance d’hommes couverts par une société faite pour eux, et j’ai hurlé en silence pendant des années, hésitant entre me renfermer en moi-même et fuir vers l’inconnu. Je me suis longtemps écrasée pour faire comme mes modèles sur Terre : ma mère, les femmes de ma famille, leur entourage… Beaucoup se sont tues, beaucoup se sont tuées au sens propre et au figuré, se tuent et se tueront encore en silence.

L’une des premières manifestations à laquelle je me suis rendue pour un article, avait pour objectif la grâce présidentielle de Jacqueline Sauvage. Je me souviens de ce rassemblement solennel où les silences entrecoupaient les chants de révolte et les cris de colère, en défense du destin d’une survivante. Une femme aliénée à un mari incestueux et violent. Une femme enfermée parce qu’on ne lui avait pas laissé d’autre choix que celui de répondre à des décennies de viols et de coups. Une femme qui a refusé de rallonger la liste des tuées, mais qui n’aura pourtant pas échappé à des traumatismes indélébiles.

J’y ai connu Sofia qui, aujourd’hui, s’emploie à répertorier les féminicides – mot et fléau encore trop tabous pour faire partie de tous les dictionnaires. Tronçonneuse, fusil de chasse… L’une d’entre elles a même été écrasée contre un mur avec une voiture, parce qu’elle était une femme.

On déplore 101 mortes aujourd’hui. Non, nous ne sommes pas dans un film d’horreur, mais bien dans la vraie vie, en France. Que se passerait-il si nous répondions toutes à cette violence par de la violence ?

Les violences faites aux femmes sont la partie émergée et de surcroît invisibilisée de l’iceberg. Dans les méandres du quotidien, se trouvent aussi des femmes esclaves de leur charge mentale. Pas besoin d’un asile, nous sommes conditionnées à être dociles, anesthésiées dès l’enfance par des contes de fées, par la honte et l’auto-censure de nos traumatismes, de notre corps, ou par du Xanax. Si l’oppression rythme la journée de nombreuses femmes, elle est tellement intégrée qu’on ne la voit même plus. On continue à pathologiser les femmes pour nous détourner d’une société malade de violence. En attendant, celles qui ne rentrent pas dans les rangs sont les monstres. Quand celles qui se sont habituées à vivre dans la retenue sont les « normales », les « féminines ». Nous avons appris à redouter nos parties obscures qui font pourtant de nous des personnes humaines et constituent notre singularité.

Écrire est depuis longtemps pour moi une façon d’exulter, de gérer ce jeu entre la pudeur, la peur des émotions et le besoin irrésistible de m’exprimer. À toutes ces femmes qui ont fait de leurs cicatrices leur armure, de leur sensibilité une force leur permettant d’agir dans leur quotidien en donnant un sens à leur vie, j’aimerais dire merci, car elles m’ont servi d’exemple. J’aime ces femmes qui dérangent, parce qu’elles se battent pour faire changer les mœurs, parce qu’elles osent brandir ce que l’on veut cacher. Artistes, militantes, toutes me font réaliser que ce qui m’effraie chez moi, ce dont j’ai honte, me rend triste ou m’énerve, je peux le prendre et en faire quelque chose d’utile au monde qui m’entoure, mais aussi à moi-même. Parmi tous les témoignages qui constituent ce numéro, beaucoup racontent qu’avant de s’intéresser aux autres, il avait fallu se libérer soi-même. Apprendre la résilience et exprimer notre colère est un combat à mener, absolument.

À ce qu’elles ne vous ont pas dit.

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