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Alice Pfeiffer : « La Parisienne incarne le mépris de la culture populaire »

Alice Pfeiffer : « La Parisienne incarne le mépris de la culture populaire »

Dans son premier livre, Je ne suis pas Parisienne, la journaliste Alice Pfeiffer s’attaque à démanteler une fiction collective : celle de la femme parisienne, française idéale et fantasmée partout dans le monde. Cette légende universaliste, sous le masque d’une émancipation accomplie, cache en réalité un outil de la soumission des femmes. Elle raconte l’intégration manquée de celles-ci au sein de la République, que la Parisienne est censée incarner sous le visage blanc et normé de Marianne.

Le livre d’Alice Pfeiffer pose une question nécessaire : Qu’est-ce que cela implique d’être une femme en France en 2020 ? Quelles sont les attentes qui pèsent sur nos corps féminins sous Macron, à l’ère où tout s’achète et tout se vend, et notre propre chair devient un capital à entretenir. Comment poursuivre la voie de l’égalité et de l’affranchissement sans avoir d’abord attaqué frontalement le privilège bourgeois, blanc, hétérosexuel qui ne fait qu’accroître le sentiment d’exclusion des femmes qui constituent la réelle majorité des françaises ?

« Faire un bouquin qui explique que la France est excluante en adoptant un ton lui-même excluant c’est un contresens. Je voulais créer un objet assez pop, le plus possible démocratique » explique Alice Pfeiffer, journaliste mode spécialisée en gender studies, au début de la discussion. Cet ouvrage cristallise tous les thèmes qui depuis des années animent ses recherches en cultural studies, et fait un vrai éloge de toutes les françaises.

Manifesto XXI – Dans ce premier livre, Je ne suis pas Parisienne, tu t’attaques à déconstruire le mythe de la Parisienne et à tisser l’éloge de toutes les femmes françaises. D’où naît cette exigence ? Est-ce qu’il y a du vécu ?

C’est une sorte de quête identitaire j’imagine. En France, je me suis toujours sentie un peu déracinée, mes parents n’étant pas français. Mais arrivée en Angleterre pour finir mes études, on m’a collé l’étiquette de « la française » alors que moi-même je n’avais aucune idée de ce que c’était. J’ai découvert une idée de la Parisienne véhiculée par le monde extérieur liée à l’imaginaire de la fille facile, très libre dans sa sexualité, intellectuelle, et moi je ne m’y reconnaissais pas. Se découvrir en tant qu’étrangère m’a fait connaître une fille que je n’avais jamais perçu en moi avant. Cela m’a fait prendre du recul sur ma position. Tout en étant née en banlieue proche et en ayant fait ma scolarité dans le 15ème, je ne me sentais pas cette femme que l’on s’attendait que je sois.

Tu écris un chapitre qui s’appelle « Suis-je devenue la pire des parisiennes ? ». Comment as-tu abordé ton statut de fille qui vient de Paris, qui y vit, qui aurait potentiellement tout pour être cette Parisienne cliché ?

Je n’avais pas envie d’écrire un énième livre qui en déconstruisant un mythe, le cristallise. Est-ce que finalement en parlant de la Parisienne on ne fortifie pas son existence et son pouvoir symbolique ? Bien évidemment que c’est paradoxal de parler de quelque chose que l’on voudrait démystifier. Alors j’ai essayé de faire intervenir dans ce livre le plus possible de femmes différentes, de parler d’elles plus que de la française, blanche, dominante. De ne pas leur voler la parole, plutôt de la leur donner.

Dans Je ne suis pas Parisienne tu prends position en citant certaines femmes, comme Inès de la Fressange, ou en parlant de certains magazines féminins. Tu n’hésites pas à questionner leurs démarches dans la construction de ce fantasme qu’est la femme française. As-tu eu peur de t’attirer quelques colères ?

Honnêtement, j’ai redouté un peu les réactions des gens du milieu de la mode. Je me suis demandée s’ils allaient penser que je les avais entubés pendant des années en travaillant là-dedans pour ensuite tout remettre en question. Mais d’un autre côté, il y avait aussi une forte envie d’aborder avec du recul un système auquel moi-même j’ai participé. Ce livre est en réalité la continuité des articles que j’ai toujours écrits, autour des gender studies notamment et des cultural studies appliqués à la mode.

La Parisienne représente un système de codes qui ne sont lisibles que par les appartenants à une élite.

Pour en venir au livre, la première question que j’ai envie de te poser est celle du classisme français, auquel tu t’attaques tout au long de l’ouvrage et qui est sans doute la discrimination la plus flagrante incarnée par cette femme privilégiée. La Parisienne est-elle l’emblème de la domination de classe encore si puissante dans notre pays ?

La Parisienne représente un système de codes qui ne sont lisibles que par les appartenants à une élite. Elle incarne ce mépris de la culture populaire de la part des classes bourgeoises, qui cherchent constamment à fuir ce qui plaît au reste de la population afin de préserver un modèle de valeurs. Elle détourne les objets populaires, comme les baskets ou le perfecto, pour en faire des produits de luxe, elle se réapproprie des langages qui ne lui appartiennent pas en creusant encore plus un fossé. Elle affiche un look très intellectualisé compréhensible par la bourgeoisie bohème et qui solidifie l’idée que français = parisien = bourgeois.

Tu écris que la Parisienne « déculpabilise l’acte d’achat en lui attribuant une signification cérébrale », elle est une fille engagée qui ne perd rien au regard de l’homme, une « fausse féministe » si je puis dire, une fausse femme libérée. N’est-elle pas finalement une femme sournoisement soumise ?

La tout, chez la Parisienne, c’est de ne pas prendre trop de place. De loin, on pourrait croire que la Parisienne est une femme émancipée. Elle ne se maquille pas trop, elle porte des fringues de mec, elle flotte dedans mais elle est sexy quand même… mais en réalité ces clichés n’ont rien d’émancipatoire : elle affiche une extrême maigreur car elle se plie avant tout à la domination de son mec, le parisien faussement queer et efféminé qui n’est autre qu’un homme aux réflexes d’aristocrate restant intrinsèquement macho. Elle se doit de paraître faible et porte les vêtements de son copain pour s’afficher en public comme sa possession.

Pourquoi la maigreur est-elle si importante en France ? Quid de celle que tu appelles « la minceur sous Macron » ?

En France, une femme grosse n’est pas juste une fille avec une corpulence différente. Elle est une mince qui aurait grossi. C’est une façon de suggérer que le corps « normal » est le corps mince et que dans le surpoids réside une faute, un lâcher-prise excluant d’emblée ces femmes de l’idéal méritocratique. C’est une minceur républicaine, comme si ce stéréotype de française était un but en soi, une condition de sa réussite personnelle dans ce pays.

La minceur devient la preuve du succès viriliste et elle incarne la promesse de ne jamais peser plus qu’un homme.

D’où le rapprochement avec le macronisme : la minceur pharmaceutique est le résultat d’une culture néo-libérale qui nous convainc que nous nous devons d’améliorer notre corps, de le sculpter à l’image de la République, de garder ce capital corporel. Celles (et ceux) qui « refusent » d’être minces sont diabolisé.e.s, iels sont les anti-système, les rebelles. La Parisienne, quant à elle, conforte le système. Elle est le modèle à atteindre, elle représente la juste place qu’une femme devrait occuper en France : une place presque invisible. Elle est l’idéal et la norme.

Finalement en proposant une idée du corps universelle et universaliste, la Parisienne est l’emblème de l’impossible intégration à la française… Elle nous rabâche que devenir français c’est avant tout une histoire de physique. Manuel Valls le confirme lorsqu’il commente la Liberté guidant le peuple et qu’il explique que Marianne est nue et affiche sa poitrine parce qu’elle est une femme libre mais aussi une mère nourricière…

Oui, il y a une prétention universaliste. Si tu regardes le logo des J.O. 2024, tout est dit : on propose une femme stéréotypée et on dit au monde entier que la France, c’est avant tout cette Marianne fashion étrangement similaire à Brigitte Macron. Cette femme privilégiée qui veut parler pour toutes les autres. C’est faire passer son aspect physique pour quelque chose que l’on peut changer, que l’on doit modifier, un peu une idée de self-made body complètement capitaliste. Ce que j’entends par « minceur macroniste » c’est que la lutte des classes passe aussi par le corps.

Logo des Jeux Olympiques 2020

Donc célébrer la France et ses femmes à travers ce logo qui se voudrait « libéré » et peut-être féministe, n’est pour toi qu’une chimère universaliste ?

Oui, c’est encore une fois faire passer la pire oppression pour une liberté qui se mérite. On ne parle pas de « race » mais on la voit. On se dit laïques mais on interdit le burkini… et caetera.

Ce que j’entends par « minceur macroniste », c’est que la lutte des classes passe aussi par le corps.

La France a eu des ministres femmes qui potentiellement pouvaient être les porte-voix de ces autres femmes, des femmes autres que la Parisienne : je pense à Rachida Dati, à Najat Vallaud-Belkacem… Pourquoi ces figures n’ont pas du tout eu le même rôle émancipatoire qu’une Alexandra Ocasio-Cortez aux Etats-Unis par exemple ?

Parce que la France prime ces femmes issues de l’immigration uniquement si elles sont suffisamment su épouser les valeurs physiques républicaines. Si elles ont réussi à effacer toute trace d’une possible provenance maghrébine ou autre. Elles ont toutes un white pass, une caution blanche. Les femmes dont tu parles régurgitent les codes de l’élite française. Elles font écho à la figure de la « beurette », la « bonne arabe » qui aide sa famille banlieusarde à s’intégrer dans la République, qui permet à sa famille de s’échapper de son origine maghrébine. La beurette qui est si différente de ses frères, ces garçons arabes vus comme une menace envers la virilité blanche dominante…

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Une fille arabe qui réussit selon les codes de la République, est une fille qui a gommé tout signe reconnaissable de sa culture d’origine.

Un autre personnage dont tu parles dans ton livre, et qui semble particulièrement attirer ton attention, c’est la cagole. Cette contre-parisienne par excellence est-elle une voie de sortie, une figure de libération ?

La cagole ne fait pas semblant : elle sur-revendique sa féminité, elle construit cela de toute pièce, elle est authentiquement inauthentique. Elle s’oppose à toute la culture du effortless propulsée par la Parisienne. Cela fait d’elle une espèce de féministe pro-sexe, qui à bien des égards mène un combat de body positivity, elle se réapproprie son corps entièrement. Elle transforme les clichés sur la fille facile en une force auto-déterminante. Les cagoles me rappellent les anglaises. Ces filles qui passent des heures à « se faire belles » mais aussi à changer leur corps, à le marquer, par des piercing ou des tatouages, par une consommation d’alcool décomplexée… en somme, leur corps leur appartient.

Nous avons été éduqués à désirer la Parisienne. Et à travers elle, à désirer, inconsciemment, le mépris de l’autre, le pouvoir élitiste, l’exclusion. Peut-on dire que la Parisienne en tant qu’objet de fantasme est la plus belle réussite de la culture des inégalités dont nous faisons partie ?

Oui, bien-sûr. Nous désirons la Parisienne tout comme nous nous confortons, en tant que français, dans une culture universaliste oppressante. La Parisienne est un double agent du patriarcat, elle nous leurre en nous faisant rêver d’une libération qui n’en pas une. C’est un peu comme Kim Kardashian aux USA, qui utilise des codes d’empowerment pour asseoir une domination masculine encore plus forte.

Kim Kardashian a-t-elle fait du bien aux femmes américaines ?

Je ne sais pas si elle a fait du bien aux femmes américaines, mais je pense qu’elle a tout de même permis de diversifier un peu les modèles de beauté. Autrement elle n’aurait pas pu plaire autant au public américain et mondial. Elle a à sa façon déglingué les stéréotypes de la femme de pouvoir.

La cagole ne fait pas semblant : elle sur-revendique sa féminité, elle construit cela de toute pièce, elle est authentiquement inauthentique. Elle s’oppose à toute la culture du effortless propulsée par la Parisienne.

L’un de tes derniers chapitres est consacré à la « belle juive ». Tu y racontes comment ta grand-mère a pu échapper d’une certaine manière aux lois raciales parce qu’elle faisait « française ». Un chapitre touchant, parce que tu y décris cette femme qui a en quelque sorte utilisé ce stéréotype de la grande bourgeoise parisienne pour s’éloigner de là où elle venait, de sa culture d’origine…

Toute sa vie, ma grand-mère s’est comportée comme la « pire des parisiennes ». Elle fuyait, grâce à ce cliché, une identité apatride. Elle n’était pas française mais elle se sentait parisienne. Pourtant elle ne maîtrisait pas vraiment les codes. Cela m’a fait réfléchir au désir d’appartenir à quelque chose, la Parisienne n’est pas forcément la française, mais un idéal auquel plusieurs femmes autour du monde peuvent s’identifier. Quand tu es juive, je pense que tu as ce fameux white pass, mais tu restes un sous-produit d’un français. Ma grand-mère a peut-être passé sa vie à tenter d’être une parisienne pour être intégrée parmi des gens qui n’allaient jamais vraiment vouloir d’elle.

C’est aussi ce jeu autour de l’appartenance, de l’exclusion, de l’intégration qui sous-tend le mythe de la Parisienne.

Je ne suis pas Parisienne, Alice Pfeiffer, Stock, 230 p., 18€
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