À la découverte de la famille musicale de Lafawndah

Lafawndah bouleverse dans Joseph, extrait d'Ancester Boy

Son premier album est sorti il  y a tout juste quelques jours : Ancestor Boy. Le nouveau projet de Lafawndah vogue entre les continents, inspiré de son expérience de vie, et de sa construction musicale. Un album au genre inclassable, et brillant. À l’occasion d’un court passage sur Paris, Lafawndah nous a parlé de son album, de la famille musicale qu’elle s’est construite, et de sa vision sur l’appropriation culturelle.

Manifesto XXI : Tu as grandi à Paris et tu es de passage car tu joues ce soir ici. Quel effet cela te fait-il de revenir dans cette ville ?

Lafawndah : C’est important car avec le temps, j’ai appris à aimer « être d’ici ». Par défaut, ce n’était pas quelque chose d’important pour moi. Aujourd’hui si. C’est surtout lié aux gens, à ces rencontres de personnes qui ont eu des expériences similaires aux miennes. Grandir ici et avoir vu d’autres paysages. Je me sens moins seule.

On te connait pour tes morceaux assez contemplatifs et pop. Tu joues ce soir en DJ set. Est-ce que tu en profites pour passer des morceaux qui s’éloignent de ton style?

Bien sûr. Puis c’est aussi une occasion de montrer ma cartographie musicale. Elle est faite de morceaux que j’adore, que j’aurais aimé faire. Elle est aussi faite de toutes les alliances de ma famille musicale. Sur une temporalité qui n’a pas de limite. C’est une occasion de partager ma carte mentale. Après sur les morceaux que je joue, je ne me dis pas que je n’aurais pas pu les faire, ou qu’ils sont trop différents de mon univers. Si j’ai cette impression, c’est que cela ne m’appartient pas, donc je ne le joue pas.

J’essaie d’éviter de tomber dans des associations trop évidentes. Souvent, la manière dont les gens font des associations musicales est peu recherchée. Ils ne creusent pas assez. On compare souvent deux femmes musiciennes car elles sont femmes. Alors on les met dans la même catégorie. Une association musicale peut être tellement plus profonde : à travers la mélodie, la construction du morceau… Jouer ces associations musicales  « publiquement » dans un contexte de fête, ça permet de les faire découvrir à des gens qui n’y pensent pas immédiatement. Ça étend la connaissance.

C’est une famille [musicale] que je me construis moi même.

Pour toi c’est quoi « appartenir à une famille musicale » ?

Alors ma famille musicale n’existe pas en tant que tel. Elle est personnelle. Ce n’est pas comme si j’étais rattachée à un mouvement ou à un genre. C’est une famille que je me construis moi-même. Ma culture musicale est étrange. Elle est en pointillée, pas très rigoureuse. Je suis en contact avec des choses souvent par accident. C’est les gens qui m’écoutent qui me font découvrir cette famille musicale. J’ai très rarement découvert des artistes par moi-même. Je fais de la musique, les gens écoutent, et on me dit « tu connais ça ? ». J’écoute et très souvent ce sont des cadeaux qui me sont offerts.

On ne note qu’un seul featuring dans ton album (avec Bonnie Banane). C’était important de faire ce projet quasiment solo pour toi ?

Ce n’était pas mon intention à la base d’être aussi seule. (rires) Mais quand tu regardes les crédits, tu te rends compte que c’est un travail d’équipe. Une équipe musicale, et des affinités intellectuelles. Il y a beaucoup de contributions qui viennent de gens qui ne font pas de musique à la base. J’ai écrit avec plusieurs amis qui ne sont ni musiciens, ni paroliers, mais qui me connaissent très bien. Le concept original était de ramener tous les membres de ma famille musicale, mais pour des problèmes d’emploi du temps cela ne s’est pas fait. Ça sera pour le prochain.

Je ne suis pas anthropologue musicale.

On sent que cet album a diverses influences géographiques musicales. L’Asie avec « Waterwork » ou encore l’Inde avec « Blueprint ».  Est-ce que ton univers musical est une « cartographie » de toutes ces zones du globe ?

Il faut faire attention lorsque l’on parle de ces emprunts. On parle beaucoup d’appropriation culturelle et c’est un sujet qui me tient à cœur. On me pose souvent cette question, et j’ai l’impression que l’on imagine un processus de recherches un peu vide d’intérêt dans la musique que je fais. Ce n’est pas comme ça que je fais de la musique. Je ne suis pas anthropologue musicale.

La raison pour laquelle il y a des influences qui paraissent « étrangères » dans mon album, c’est qu’elle reflète mon expérience de vie. J’ai vécu dans plusieurs pays. C’est une expérience musicale que j’ai depuis enfant. Il n’y a rien d’exotique : ce n’est pas quelque chose qui est fait avec de la distance. Aujourd’hui, tu peux faire de la musique qui sonne comme n’importe où, n’importe quand, avec comme seule raison de trouver ça cool. Ce n’est pas mon processus.

Dans la musique japonaise en général, il y a quelque chose qui touche mon âme.

Il y a 3 ans tu avais sorti Tan chez Warp, avec une ambiance très japonaise. Cette région te fascine musicalement ?

Le Japon est très proche de mon cœur. C’est une histoire familiale, émotionnelle. Et même encore aujourd’hui : une des raisons qui m’a inspirée à faire Ancestor Boy, vient de la fascination que j’ai du collectif Geinoh Yamashirogumi. Ce sont eux qui ont fait la musique d’Akira par exemple. C’est un collectif musical et de recherche scientifique composé uniquement de non-musiciens. Il y a quelque chose de très critique dans leur composition où la recherche musicale est faite en profondeur. Cette musique me touche. Dans la musique japonaise en général, il y a quelque chose qui touche mon âme. Il y a une liberté de ton, très nuancée. Quelque chose de flottant…

Récemment tu as sorti un morceau qui illustre un court-métrage pour Kenzo (le Renard Bleu). Tu souhaiterais retravailler pour des projets autres que la musique comme le cinéma ou les arts graphiques ?

Je ne me définis pas comme musicienne. Pour moi, la musique est un outil de communication. Les films sont un moyen de communication. La mode est un moyen de communication. Je veux communiquer sur un témoignage du mouvement. Le mouvement a donné naissance à la civilisation à la culture. C’est ce témoignage que je veux partager.

Qui est cet Ancestor Boy qui a donné le nom de cet album?

C’est le narrateur. L’album est fait de cycles de vie avec des naissances, des morts. Mais ce n’est pas une grande arche linéaire avec un début et une fin. Un cycle ce n’est pas linéaire. Et cet Ancestor Boy, c’est le narrateur de ces cycles.

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