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Le 77. Quatre bawlers sauvages explorent le rap game

“Studio dans le hood ! Quatre frères dans le hood !”  Félé flingue, Peet, Morgan et Rayan forment l’équipe du 77. Le numéro de rue de leur colocation signe le nom du groupe. Ces quatre Bruxellois produisent un rap nonchalant, décomplexé et surexcité à la fois. Des attitudes que l’on retrouve aussi bien sur scène et en dehors. Sorti le 2 février, leur deuxième album, Bawlers, annonce une tournée déterminante pour la bande de Laeken. Rencontre avec les quatre membres du 77, accompagnés de Blu Samu, leur récente (et très prometteuse) colocataire.

Vous empruntez souvent des voix cartoonesques entre vos morceaux. On retrouve aussi des clips en animé. Est-ce qu’il y a un dessin animé en particulier derrière ce délire récurrent ?

Peet : Pour le premier projet, nous avons travaillé avec Zéphyr qui fait de l’animé assez enfantin. Mais je ne pense pas que développer cette facette soit une idée particulière. Les gens nous ont proposé des tafs dans le thème du cartoon et ça nous a plu.

Félé flingue : Pour le premier projet, on avait pas vraiment d’illustration ni de code graphique. Du coup, on essaye d’explorer un peu différentes connexions tout en restant assez original à notre manière. Au niveau des voix, je tripe beaucoup pour des interludes, etc. Quand on est au studio avec Peet, on ne se met pas de barrières.

Peet : Ça vient naturellement parce qu’entre nous, on délire comme ça en permanence. On est aussi influencé par des albums travaillés. On veut sortir du schéma basique sample, couplet, refrain. Si t’écoutes en entier le dernier album de Kendrick, il y a vraiment une histoire en filigrane. Une fin de track peut annoncer le suivant par exemple…

Félé flingue : L’objectif est clairement de sortir des formats traditionnels.

Captain Morgan s’abreuve de Saint-James. © Jakob Zuyten

Casser les codes semble être votre marque de fabrique. Comment vous vous situez au sein de cette vague de rappeurs belges qui débarquent dans le rap francophone depuis déjà quelques années ?

Peet : Je suis content de voir ça. Mais nous voulons apporter une autre vague en France, que les gens ne connaissent pas forcément. On se démarque de ce que font Roméo Elvis, Caballero et JeanJass, Hamza, Damso, etc. Chacun a son propre style et nous voulons ramener le notre aussi.

Si on pouvait, on ne se considérerait même pas comme des rappeurs

C’est quoi le style du 77 ?

Félé flingue : Au-delà du terme musical, on ne se prend pas du tout sérieux. Il n’y a pas de prise de tête. On est dans un délire très moderne. À la base, le rap est un mouvement musical qui vient de la rue pour des gens de la rue. Il fallait parler de son vécu, des choses qui n’allaient pas, d’un point de vue politique ou autre. Alors qu’aujourd’hui, le rap a évolué. Nous nous inscrivons vraiment dans cette phase-là. Il n’y plus de barrières, on peut parler de tout ce dont on a envie.

Morgan : Il y a une volonté d’apporter un travail artistique autour de ça. On veut apporter quelque chose de musical.

Peet : Limite, si on pouvait, on ne se considérerait même pas comme des rappeurs.

Félé flingue : On est super contemporains. On a envie de se prouver à nous-même et aux gens qu’on peut explorer différents registres : de la trap, du old school, du chant, etc. On peut aussi mélanger tous ces genres. C’est pareil en termes de clip, on essaye de montrer que l’on peut toucher à tout en gardant l’esprit 77.

Peet : Malgré le fait des choses complètement différentes d’un morceau à un autre, tu ressens quand même la patte.

« Mini-rocks in Paris » © Jakob Zuyten

Vous sortez des sons donnant envie de turn-up, mais aussi des morceaux plus calmes faits pour rouler la nuit. Où puisez-vous vos inspirations afin de réaliser ces deux genres de productions ?

Peet : C’est la prod qui joue.

Félé flingue : Ouais c’est sûr. En premier lieu, c’est le travail de Morgan, puis de Peet. Morgan réalise de la composition pure et dure, tandis que Peet a tendance à sampler davantage. La base mère reste la musique de Morgan.

Morgan : Je ne fais pas de la musique en me disant : « Aujourd’hui, je vais faire tel style ou tel style. » Mon processus de production est très instinctif. Du coup, j’en sors une multitude et les gars viennent choisir dans le studio. Chaque instru amène une influence différente. Même si notre marque de fabrique se situe aussi dans cette manière de travailler, j’essaye de l’insérer dès mes productions, même si c’est inconscient. Sans y réfléchir, il y a sûrement des codes qui vont faire que tu vas reconnaître que c’est moi plus qu’un autre derrière la prod.

Beatmaker life ! © Jakob Zuyten

Musicalement, les premiers titres de l’Or du Commun ressemblent à ce que vous faites aujourd’hui avec le 77. Félé, pourquoi avoir quitté ce premier groupe ?

Félé flingue : Je faisais parti de l’Or du Commun dès le début. Et j’avais vraiment ma place, mon mot à dire, mes idées, etc. J’étais très actif, surtout pour le premier projet. Puis pour les suivants, j’étais plus replié et eux se dépensaient beaucoup plus. Ils ont fait des choses beaucoup plus ouvertes, auxquelles les gens sont plus sensibles. J’ai commencé à perdre mes marques. Ça été un moment de transition où j’ai rencontré Peet et Morgan…

Morgan : En fait, je connais Félé parce qu’on était dans la même classe à 16 piges. Par hasard, on s’est retrouvé dans une formation, mais à 23 ans cette fois. De mon côté, j’habitais avec Rayan et Peet passait souvent au studio. Alors Félé commençait à chiller avec nous. Et de fil en aiguille, on a fait des trucs ensemble.

Félé flingue : En ce qui concerne l’ODC, on délirait avec Robin. On voulait vraiment se démarquer. Je me retrouve plus dans les clips de Rouge Mississippi et de Lotus Bleu. Alors que si tu écoutes Zeppelin, leur dernier album, c’est quand même assez loin de ce qu’on fait avec le 77.

Team Bawlers ! © Jakob Zuyten

Comment l’idée de monter le 77 est-elle arrivée sur la table ?

Rayan : Peet a enregistré un morceau avec Félé pour finir son projet solo. On s’est rapidement dit qu’il fallait en faire plein dans la foulée. Le groupe s’est formé naturellement.

Peet : À force de se fréquenter, on a cherché une maison. On est tombé au numéro 77 à Laeken.

Morgan : Au moment de prendre la coloc’, on ne pensait pas encore sortir des projets. On a emménagé ensemble parce qu’on voulait simplement vivre entre potes.

Peet : Sur le deuxième album, on a peut-être évolué musicalement, mais on reste dans un délire où on ne se prend pas la tête. Et, sur ce plan-là, le deuxième album est similaire au premier. On n’est pas des gens pointilleux. Ça reste bordélique et ça fait un charme. On fait quelque chose de très neuf. On espère pouvoir garder cet esprit enfantin en se laissant aller, sans trop réfléchir à ce qu’on fait.

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Peet, Félé et leurs Bawlers parisiens au Pop up du label le 21 décembre 2017. © Jakob Zuyten

Comment votre premier projet a-t-il été reçu en Belgique ?

Peet : Même si nous sommes un petit groupe, nous avons déjà assuré près d’une centaine de dates en un an. On accompagne souvent Zwangere Guy en concert. On a blindé matché avec ce type. Dès qu’il tourne en Flandres, il nous invite sur ces dates.

Félé flingue : Sur nos prochaines dates en France, nous allons le ramener avec nous pour lui rendre la pareille et voir la réaction des français face à son rap flamand. On veut surtout lui ouvrir les portes de la scène française. Je prends le pari qu’il sera le premier rappeur flamand connu en France.

Morgan : Pour quelqu’un qui ne comprend pas le flamand, c’est difficile d’écouter du rap dans cette langue. Alors que Zwanguere Guy joue tellement bien avec son flow et son énergie que, même si tu comprends rien, tu kiffes !

En même temps, est-ce que la langue a déjà été une barrière dans le rap ?

Peet : Non, du tout ! Le rap n’est pas une question de langue, ça dépend plus de l’énergie et du charisme. Et ce sont des choses que Zwangere Guy maîtrise parfaitement. En plus il parle français donc il aura aucun mal à s’imposer ici, même s’il rap en flamand.

En ce qui concerne vos collaborations, quelle part prend Blu Samu dans le projet ?

Rayan : Elle vit avec nous depuis un peu plus de six mois. On a rapidement entretenu une très bonne relation amicale puis musicale.

Peet : Aujourd’hui, ce qu’on vit avec elle va au-delà de la musique. C’est notre petite sœur. Même si demain, elle arrête de faire du son, je m’en fous, c’est une personne que je kiffe trop !

Blu Samu : J’en suis qu’à mes débuts. Je découvre un peu. J’essaye de trouver des prods qui me correspondent à 100 %, sur lesquelles je peux m’exprimer pleinement. On a déjà fait plus d’une quinzaine de dates ensemble. Je m’inscris parfaitement dans le processus de création instinctif des gars. On vit tous ensemble et dès qu’on sent qu’un morceau prend forme, on le partage sur scène.

Peet : Ça fonctionne simplement. Elle est venue vivre avec nous parce qu’on partage la même vibe. On était pas là en mode : « Oh Blu, elle fait du sale son ! Viens vivre avec nous pour qu’on sorte des trucs. » Moi tout ce que je veux, c’est la voir s’épanouir dans sa musique.

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