WWWater : soul cristalline et authentique

Après une belle entrée en matière sous son vrai patronyme et signée sur le label de Soulwax, Charlotte Adigéry a sorti le premier EP de son projet parallèle WWWater en juin dernier. Plus soul, plus intime, plus brumeux, plus mystérieux, WWWater est avant tout beaucoup plus authentique. Très remarquée lors de son passage au MaMA festival le mois dernier, nous avons voulu en savoir plus sur cette gantoise qui envoûte et qui déroute.

Manifesto XXI – WWWater est ton plus récent projet mais tu as également sorti des chansons sous ton vrai patronyme. Pourquoi avoir lancé WWWater et comment s’est faite la transition entre les deux projets?

WWWater : En fait, WWWater existait déjà avant Charlotte Adigéry. Je souhaitais lancer un projet solo après des années à chanter comme choriste dans d’autres groupes, et c’est comme ça que Wwwater est né. Quant à Charlotte Adigéry, ça a commencé avec « The Best Thing », un morceau que j’ai chanté pour les frères Dewaele (Soulwax, ndlr) pour la bande originale du film Belgica de Felix Van Groeningen. Suite à ça, ils m’ont demandé si je voulais faire un EP sur leur label Deewee. Sur ce projet, j’ai travaillé avec Boris Zeebroek (aka Boris Pupul), mais j’ai décidé de l’appeler Charlotte Adigéry. C’était une façon pour moi d’explorer d’autres aspects de ma création. WWWater est mon propre bébé, voilà la différence.

Tu as déjà assuré la première partie de Soulwax et de MIA avec Charlotte Adigéry, c’est super impressionnant ! Comment cette expérience t’a enrichie, personnellement et artistiquement ?

Soulwax nous a invités pour assurer leurs premières parties, et MIA les a invités à un festival dont elle est programmatrice. C’est de cette façon qu’on a fini par jouer en support de Soulwax au festival de MIA. C’était ma toute première fois en tourbus, et la première fois aussi que je jouais devant un public anglais, français et allemand aussi énorme. On a particulièrement été surpris par le public de Londres et de Manchester, les gens étaient hyper accueillants, attentifs et chaleureux ! C’était vraiment incroyable, j’attends déjà avec impatience la prochaine tournée de Soulwax où nous allons assurer certaines premières parties avec Bolis Pupul, Asamoto, Jarvis Cocker et Joe Goddard (Hot Chip).

Le nouveau chapitre que tu évoques dans « Pink Letters », c’est en référence à ce nouveau départ artistique que tu as pris avec WWWater ?

Entre autres. J’ai écrit cette chanson à un moment où tout semblait instable dans ma vie personnelle. Mais j’en avais marre de me sentir mal, à la place j’ai senti un changement grâce à mes expériences musicales et mes inspirations. La musique m’a vraiment aidée à me sortir de ces moments un peu douloureux de ma vie.

Le temps est toujours au présent, nous ne vivons que dans le présent. Le futur et le passé sont insaisissables donc c’est vraiment important de se sentir en paix avec soi-même au présent, plutôt que de s’attarder dans le passé ou de fantasmer sur le futur et ne rien faire du présent.

Quel rôle Deewee et Soulwax ont-ils eu dans ta musique ?

Ils nous ont toujours donné carte blanche. Donc depuis le début, tout est très spontané, et jusqu’à maintenant, ils faisaient avec. Ils sont super pour nous lancer des défis et nous forcer à aller plus loin et quand nous sommes prêts ils nous produisent là où l’on a besoin.

Vas-tu réitérer ta collaboration avec eux pour WWWater ? Si non, es-tu entourée d’autres personnes pour ce projet ?

Non, je vais garder les deux projets séparés. J’ai composé une chanson pour WWWater avec ce petit génie de la musique électronique qu’est Simon Hold, et Steve Slingeneyer nous a produit quelques beats, pour « Screen » par exemple, qu’on a ensuite retravaillés ensemble avec Boris. Mais j’essaie le plus possible de rester la principale productrice du projet.

Vas-tu tout de même continuer à produire sous Charlotte Adigéry en parallèle de WWWater ?

Oui, on est justement en train de finir notre nouvel EP, qui sortira l’année prochaine !

Tu as déjà été repérée par des médias de pointe (BBC, Best songs of 2017 par NME…), et depuis un moment déjà. Pourquoi est-ce qu’on entend parler de toi que maintenant en France ?

Je pense que mes chansons en français (sur Deewee) ont plus parlé et touché les gens en France. Et je sens que la France est assez ouverte d’esprit pour ce genre de musique. Il y a une vraie scène ici dans laquelle on pourrait jouer. Et notre tourneur Allo Floride croit beaucoup en nous et nous donne de super opportunités en France en ce moment.

Justement, en ce moment en France, on observe une reconnaissance et une médiatisation d’une scène musicale belge, mais plutôt rap (avec Damso, Caballero & Jean Jass, Roméo Elvis…). Quel état des lieux fais-tu de la scène belge dans laquelle tu évolues ?

Je suis vraiment super heureuse que ces mecs aient enfin cette reconnaissance. La scène hip-hop française est tellement imposante et a tellement de succès, depuis des années maintenant. Donc j’ai vraiment du respect pour mes courageux confrères belges qui ont gagné leur place sur cette scène, juste en restant eux-mêmes et en étant authentiques. C’est encore la preuve que peu importe d’où tu viens, tu dois juste trouver ta propre voie, te faire ta place par toi-même sans essayer à tout prix de ressembler à ceux qui ont déjà réussi.

Je pense qu’il y a énormément de talents en Belgique, mais que nos lieux de diffusion ne leur donnent pas la reconnaissance qu’ils méritent. Après ce n’est pas propre à la Belgique, je pense que c’est un phénomène qui existe dans tous les pays. C’est beaucoup plus compliqué pour les artistes qui essaient de rester authentiques et d’éviter le piège du mainstream. J’admire vraiment ceux qui se fichent des limites géographiques ou égotistes. Ceux qui transcendent tout cela et créent l’art le plus pur, et je suis très chanceuse d’être entourée de personnes comme ça.

© Tina Herdbots

Est-ce que ton passage au MaMA a changé quelque chose pour toi en termes d’écoutes, de retombées presse, d’intérêts de la part de pros ?

La preuve, on a fait ta connaissance ! On a pas mal réseauté, échangé des contacts avec des personnes qu’on admire depuis un moment… Ça a été une expérience très enrichissante.

Sur scène tu es désormais accompagnée d’un batteur, est-ce que cela change ton rapport à la scène par rapport à ton précédent projet ?

Oui je suis accompagnée par un batteur (Steve Slingeneyer ; ex batteur de Soulwax) et notre sorcier du synthétiseur Boris Zeebroek (aka Bolis Pupul, aussi membre de Honk Kong Dong). C’est un rêve de jouer avec eux. Le set respire plus, il y a beaucoup plus de dynamique et ensemble, on créé une énergie puissante. Steve est un excellent batteur qui ose se salir un peu et se surpasser. Quant à Boris, il n’a pas peur des sons agressifs et brutaux, et il a de super goûts.

Mais en fait, comment en es-tu venue au chant et à la musique ?

Ma mère est chanteuse, donc le chant a toujours été là comme un moyen de communication entre nous. Elle m’a appris à chanter, à perfectionner mes harmonies. On dansait et chantait énormément à la maison. Donc le chant n’a pas été une décision que j’ai prise, c’était simplement là, dans mon quotidien.

Mais à l’âge de dix-huit ans, je sentais que je voulais aller plus loin avec ça, donc j’ai commencé à chanter dans plein de groupes. Je disais oui à tout le monde qui avait besoin de chœurs. Ça m’est arrivé de faire partie de huit groupes à la fois, je voulais apprendre et faire l’expérience de la musique autant que possible. J’ai tout de même essayé de faire des études, dans le journalisme et l’enseignement, mais je n’ai jamais senti que c’était quelque chose dans lequel je m’épanouissais vraiment. Donc je me suis dit, pourquoi ne pas tenter une école de musique ? Et je suis diplômée depuis l’an dernier d’un genre de conservatoire à Hasselt.

Avec Charlotte Adigéry, tu as sorti un EP il y a huit mois, et ton premier EP sous le nom de WWWater est sorti en septembre, tu es plutôt productive ! Quel a été ton processus de création ?

Ça a été une période très mouvementée, mais j’étais désireuse d’inspiration et de productivité depuis tellement longtemps, alors je me sens nager dans le bonheur que tout arrive en même temps. Pour Deewee, j’ai passé des jours en studio avec Boris, sans idées préméditées, c’était très spontané. Et pour WWWater, les chansons ont été composées encore avant, donc je suis allée rencontrer Geoffrey Burton avec tout ça et on a travaillé les 30% restants, pour que tout soit cohérent, épaissir la matière et y ajouter des détails avec plus de prise de risques.

Quelles sont tes attentes avec cet EP ?

Je prévois de sortir un album, avec quelques clips et de développer l’univers de WWWater. J’ai beaucoup d’inspiration et j’aimerais explorer ce qui me traverse encore plus profondément. Les clips et tout ça, ça viendra avec l’album.
Entre temps on aimerait jouer le plus possible pour se perfectionner sur scène, et pour se faire connaître auprès des gens qui le souhaitent !

En parlant de spontanéité, j’ai noté ce brin d’humour et ce naturel qui caractérise aussi ta musique. On le remarque même visuellement avec le clip de « Pink Letters » par exemple, qui a ce coté très DIY.

Merci, ça fait du bien d’entendre que mes émotions t’ont touchée ! Je me suis toujours dit que si tu es toi-même, il y aura beaucoup moins de choses que tu pourrais regretter. Et je pense que la force d’un artiste provient de son acceptation et de son authenticité. Donc ces éléments sont un peu le fil conducteur de mon cheminement artistique et musical.

Quant au DIY, c’est aussi que je n’ai pas les moyens de jouer dans la cour des grands, mais ce ne doit pas forcément être le cas pour faire des trucs cool ! Les petites choses du quotidien captées par un téléphone peuvent être autant artistiques que des projets financés et produits par un réalisateur. Cela ne devrait être que des moyens, pas l’art en soit.

Quelle est l’histoire de La Falaise et quelles ont été tes inspirations pour le produire ?

C’est une invitation pour chacun d’être dans l’instant présent parce que la musique peut vraiment m’émouvoir.
La spiritualité est quelque chose que j’ai commencé à explorer à travers mes lectures d’Eckhart Tolle et mes voyages en Martinique (d’où ma mère vient) avec des amis. On est allés aux Gorges de La Falaise, une cascade près du volcan la Montagne Pelée, et je me suis sentie très émue par la puissance des chutes d’eau. Et c’est comme ça que les choses ont commencé à travailler en moi. L’eau est un élément qui me parle : à la fois très puissant, passif, pur et qui peut prendre tellement de formes différentes. On a tous besoin d’eau pour vivre, mais paradoxalement l’eau peut aussi nous tuer.

Bruce Lee, Be Water My Friend from Kim, sung-dong on Vimeo.

J’ai composé les chansons chez moi, j’ai utilisé beaucoup de samples et tout est fait sur ordinateur. Musicalement, je n’avais pas de direction précise, je me suis juste laissée porter. Mais je voulais être simple et minimaliste, et je souhaitais représenter cette exploration. C’était la première fois que je composais de la musique par moi-même.

Il y a aussi quelque chose de presque spirituel, dans ta musique comme sur scène. C’est une dimension que tu souhaitais apporter au projet ?

J’apprécie que tu le remarques ! C’est vrai, quand je suis sur scène c’est le seul moment où je me sens détachée du temps et les pensées insignifiantes, intrusives et inutiles qui me trottaient dans la tête disparaissent. Chanter a un effet beaucoup plus puissant que la méditation sur moi. Et ressentir ce calme intérieur me rend sereine et heureuse. Moins je pense, et plus mon projet est puissant et authentique. Selon moi, la meilleure musique se ressent comme un truc qui vient des tripes, pas de la tête.


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