Vizir Radio. Laboratoire sonore et nouvelle radio libre

Vizir Radio  est un laboratoire sonore, une cellule d’expérimentation radiophonique qui a élu son QG au Wonder/Liebert de Bagnolet. Depuis la laverie de l’immeuble, Marie Limoujoux, fondatrice avec l’aide de Basile Peyrade, conduit des émissions aussi loufoques que pointues et archive depuis des mois la vie au sein du Wonder. Et si nous avions besoin d’un peu plus de radios libres ? Et si le podcast était un nouveau domaine d’avant-garde sans limites ? Rencontre avec Marie.

Radiolaria, événement organisé par Vizir Radio à La Station – Gare des Mines

Tu es en résidence au Wonder, tu proposes un radio expérimentale. Tu peux nous raconter comment cette idée est née ? 

Je suis arrivée à Paris il y a un an et demi. J’avais rencontré Nelson (ndlr Nelson Pernisco, interview ici) et Basile (ndlr Basile Peyrade), membres tous les deux du collectif Wonder, à Nice lors d’une expo. En venant à Paris, comme je faisais de la sérigraphie, je cherchais un endroit où travailler. Ils m’ont invitée à Saint Ouen, mais ensuite le lieu de Saint Ouen a fermé. Alors quand ils ont trouvé le site de Bagnolet, ils m’ont proposé de faire partie de l’aventure. J’ai participé aux travaux pendant six mois.

Ils étaient dingues, ils avaient un projet de ouf et plein d’idées, ils écrivaient tout cela. Ils m’ont demandé où je voulais me situer dans tout cela : j’ai demandé la laverie, tout en haut, pour faire du son.

La nouvelle émission « Journal des meutes », mettant en poésie les luttes politiques des dernières années : 

La laverie ? Mais niveau son…c’est un choix audacieux. 

Oui mais j’aime bien être parasitée. Je leur ai dit : je veux archiver le Wonder, tout ce qui va se passer ici pendant un an et demi. Dans un lieu de passage comme la laverie, j’avais toutes les chances d’être en contact direct avec l’actualité du lieu. J’ai donc archivé toutes les voix, les personnes qui sont en résidence, l’ambiance globale. J’ai déjà sorti pas mal de ces documents sonores.

Puis ensuite c’est devenu plus que le Wonder. C’est monté en dehors de l’idée des archives : on a créé une vraie radio.

Le studio itinérant

Comment ça marche Vizir Radio ? 

Peu des personnes qui passent sur Vizir viennent de la radio. Basile m’aide sur la partie communication. Sinon, toutes les semaines il y a des nouvelles propositions, des émissions qui se lancent.

Je travaille avec des correspondants, je les invite et ils font un peu ce qu’ils veulent. Il y a aussi des gens qui viennent me voir : on bosse ensemble, je les accompagne. L’idée est aussi de changer de lieu, d’aller par exemple faire des partenariats, comme celui de septembre avec Crak Festival.

Direct du Crak, jour 3 :

Je ferai aussi un partenariat avec la Verrerie, une résidence qui a ouvert il y a deux ans à Tours. C’est très tourné vers l’expérimentation.

Qu’entends-tu justement par expérimentation ? 

Vizir Radio naît comme un laboratoire sonore. Chaque correspondant apporte son idée, une émission, du son, des pastilles avec des nouvelles personnalités…c’est une pratique où les artistes s’initient à un nouveau médium. Un espace totalement ouvert, sans planning défini : on est en recherche permanente et les thématiques, les tournures, changent en fonction des envies. C’est dur à gérer mais en même temps laisser des cartes blanches permet à Vizir d’évoluer constamment.

Par exemple avec Célia, l’administratrice du Wonder, on a « Touché Coulé »une émission où on fait comme si le Wonder était un bateau…on ne préviens pas les artistes qu’on invite, mais en fait on se déguise et on leur parle de manière un peu déstabilisante tout en étant sérieuses. C’est une petite pastille sur les résidences au Wonder.

Les pastilles sur les résidences au Wonder : 

Tu as une émission à toi en particulier ?

Oui ! J’avais « Pince Oreille », où je racontais des trucs de musique, de littérature, pour faire découvrir des nouvelles choses. Pas de durée fixe, ça pouvait être vingt minutes comme une heure. Après j’ai une autre pastille, « Essayer de s’abandonner à vivre », deux minutes de prise de son que je met en parallèle avec une phrase.

Pince Oreille par Marie Limoujoux : 

Tu viens d’où, quel est ton parcours ? Comment tu en est arrivée à la radio ? 

J’ai fait les Beaux Arts à Nice (ndlr Villa Arson), j’ai fait les cinq ans au studio son. Une formation qui était totalement nouvelle pour moi. J’ai développé un travail de prise de son et j’ai mené une grosse recherche sur la question de la transmission d’une expérience. J’ai commencé à faire des créations et des documentaires qui m’ont conduite naturellement à la radio.

Est-ce que toi aussi, comme pas mal d’artistes qu’on croise, tu en as eu un peu marre de l’institution ? 

Oui un peu. J’ai beaucoup aimé mes années à Nice mais l’on vit un peu dans un entre-soi limité.

A Paris, tout s’est ouvert. J’ai abandonné le côté très institutionnel de l’art contemporain et j’ai remis tout cela en perspective. Avec une distance bien-sûr : car le Wonder fait partie de tout cela.

On dit souvent qu’on refuse l’institution mais tous ces gens en font complètement partie et il faut assumer de jouer sur les deux tableaux à un moment. Je suis fière de faire partie du Wonder mais j’essaye simplement de prendre du recul et de garder mon indépendance. Vizir Radio se situe au Wonder mais elle pourrait exister ailleurs aussi. Là je prends part au projet car j’y crois, mais la radio pourrait être domiciliée ailleurs : je suis itinérante.

Collaboration avec l’artiste Laurent Isnard et Marion Guillet :

Tu écoutes quoi à la radio ? La radio est-elle en train de reconquérir des audiences ? 

Il y a un regain d’intérêt général envers la radio. Mais pour ma part, le plus j’en fais le moins j’en écoute. Ce qui est chiant avec le médium sonore c’est que comme tu enregistres toute la journée, tu ne peux rien écouter d’autre en travaillant. Sinon, NTS pour leurs playlists musicales. J’écoute des radios indé, comme Raadio Caargo, qui bosse beaucoup avec les Beaux Arts de Bourges. Aussi, Phaune Radio. J’admire le travail de Radio Grenouille à Marseille, ils ont vraiment tapé sur la création sonore et invité des gars qui était juste des voix formidables. Ils ont fait des beaux documentaires.

France Culture aussi avec des programmes comme « Création on air » ou les Masterclass.

Le reste j’ai un peu arrêté. J’avais l’impression de me faire « agresser » avec plein d’infos tout le temps, des choses très dures qui m’angoissaient, les infos c’est souvent traité de manière spectaculaire…c’est qui est assez anxiogène. J’ai envie d’écouter autre chose, de varier dans ma culture.

Radiolaria, Station – Gare des Mines

A quel moment tu as arrêté d’écouter les grosses chaînes ? 

Après les élections présidentielles. J’ai été bercée à France Inter et France Culture, par les créations de Yann Paranthoen, et là on pouvait parler de création libre et d’une vision sonore. Mais après les élections, c’était trop. Un trop plein de politique et de sujets de société pas intéressants, pas actuels. Un peu décalés par rapport à ce que des nouvelles audiences veulent entendre.

De quels sujets voudrais-tu que l’on parle à la radio ? Pourquoi cette crise de confiance de la part des auditeurs ? 

Parce que c’est un entre-soi. Les journalistes à la radio ont fait tous les mêmes études, les mêmes écoles que les politiciens qu’ils interviewent, ils sont tous dans un même lot plutôt complaisant. C’est une élite qui raconte une élite.

Jadis, on écoutait la radio parce que l’on suivait une voix, un journaliste en particulier qui sortait du lot pour ses idées et la manière qu’il avait de les dire (Jacques Chancel, par exemple). Il était porteur de quelque chose : là j’ai la sensation d’écouter un France Inter qui est comme un gros chewing gum uniforme. Une grosse machine qui défend toujours les mêmes idées et personne ne sort vraiment du lot.

En bossant avec France Culture, je l’ai ressenti. Je n’avais pas de liberté sur les formats.

Logo, Basile Peyrade et Josué Graesslin

Quels sont les prochains projets de Vizir Radio ?

Premièrement le lancement de l’émission « Journal des meutes », avec Sophie Eustache, poète, qui va réciter des poèmes écrits pendants ces années de luttes : la loi travail, la résistance de la ZAD de Notre-Dames-des-Landes, les manifs contre la violence policière. Sophie est très engagée et commence à mettre ce travail en son avec des enregistrement faits lors de manifs et rassemblements.

Ensuite le Crak festival, comme je disais, à l’Eglise Saint Merry, où l’on a fait des interviews et des direct.

Puis l’émission « Désastrologie », où Alexandre Delo Rivière interprète l’astrologie en musique.

Plein d’expérimentations à venir, donc, pour redonner un goût de la découverte et habituer nos oreilles à des sonorités moins plates que celles qu’on peut entendre en allumant n’importe quelle radio. Un laboratoire dont les innovations sont à surveiller de près ! 

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