Sonia Keating. De la techno des années 90 à la musique expérimentale

Crédit : Laia Ribas

DJ pionnière de la scène techno girondine lors des glorieuses années 90, Sonia Keating s’exprime aujourd’hui au sein du projet expérimental Bette & Davis. Auteure, compositrice, conteuse, slameuse, chanteuse, poétesse et organisatrice d’événements culturels, cette artiste multidisciplinaire vogue au gré des mouvements électroniques underground européens depuis plus de deux décennies. Interview.

Crédits : Cristof Salzac

Manifesto XXI – Quel souvenir gardes-tu de tes années DJ ?

D’excellents souvenirs car je me suis très rapidement vue conviée à mixer dans des conditions professionnelles, notamment devant 5000 personnes dans un célèbre club sur Irun (Itzela ndlr), au festival Electrocity du côté de Cussac Fort Medoc et d’assurer diverses premières parties pour de grands artistes comme Jeff Mills ou Damon Wild sur Bordeaux. Sans compter les innombrables soirées où il n’y avait que des femmes DJ. J’ai d’ailleurs été résidente d’une soirée mensuelle qui s’appelait Girls on Mix. Même si j’ai toujours pensé que la place de la femme était à défendre sans la ghettoïser pour autant, cela restait un bon moyen de mettre un peu plus en lumière les artistes électroniques féminines qui n’étaient pas encore si nombreuses à l’époque.

J’ai été résidente de clubs bordelais qui sont devenus aujourd’hui mythiques, comme le Space Opéra ou le 4 Sans. Je faisais aussi de la programmation en invitant essentiellement des artistes féminines qui se faisaient rares dans le Sud-Ouest, notamment Kelli Hand de Detroit, l’autrichienne Electric Indigo ou encore Miss Kittin avant qu’elle ne devienne la star internationale que l’on connait. C’était une chouette époque où il y avait encore beaucoup de choses à construire et à créer… Et d’un autre côté, je garde comme un goût d’inachevé car je n’avais pas encore assez confiance en moi pour savourer tout cela pleinement et le vivre à bras le corps.

D’après toi, d’où provenait ce manque de confiance ?

Il y a des chemins de vie où la confiance en soi devient une quête de longue haleine par la force des choses. Ce fut mon cas et il m’a fallu beaucoup de travail sur moi-même pour enfin l’apprivoiser et me connaître. C’est pourquoi je garde ce goût d’inachevé quand je pense à mon passé. C’est un peu comme avoir goûté à des fruits juteux sans avoir encore toutes ses papilles… On sait que l’on est passé à côté de certaines saveurs. Mais cela reste sans regret tout de même.

LA FÉE DÉCHIRÉE – Bien Des Choses (Jules Wells remix) from La Fée Déchirée on Vimeo.

Justement, tes toutes premières compositions laissaient transparaître cette part de toi-même qui te faisait défaut…

J’ai commencé à produire des tracks instrumentales où seuls les titres reflétaient effectivement cet aspect obscur de mon existence. Ce qui est paradoxal puisque les mots ont toujours été vitaux pour moi. J’écris quotidiennement depuis l’adolescence, j’ai noirci des tonnes de cahiers. Il fallait donc que je trouve le moyen de lier mes mots à ma musique, ce qui n’était pas tellement à la mode dans le milieu techno. J’ai alors enregistré un slam qui s’appelle « Au Bout Du Fil » sur une de mes instrus et j’ai envoyé la démo à différents labels. Lady B, qui s’était fait connaître chez F Communications, avait créé sa propre structure qui s’appelait Musique Moderne. Il était très intéressé par mon projet et a même réalisé un remix d’ »Au Bout Du Fil » en vue d’une sortie en vinyle sur son label.

Le producteur anglais Alan Barratt avait réalisé une autre version et j’ai moi-même contacté Electric Indigo pour qu’elle participe au disque en remixant le titre « Silver Revolver ». Tout était prêt à être édité lorsqu’est malheureusement survenue la crise du disque. La sortie a été annulée au dernier moment, mais les morceaux et les remixes qui le composaient sont toujours en ligne. Ça fait d’ailleurs un bon moment que je n’ai pas jeté une oreille dessus. Même si cela n’a pas abouti dans sa totalité, cela reste une étape importante dans ma progression artistique.

Comment as-tu rebondi sur cette mésaventure ?

Je me suis mise à travailler sur mes premières sessions en live parce que j’avais besoin de repousser les limites du DJing. J’étais donc plus occupée par mon travail créatif que par les aléas de la vie artistique qui sont finalement habituels. Étant en contact avec la scène électronique féminine barcelonaise et notamment avec l’équipe du festival Femelek, j’ai pu présenter mes premières prestations live sur scène à Barcelone.

Qu’est-ce que le festival Femelek ?

C’était un festival annuel de musique électronique, d’arts visuels et de nouvelles technologies intégralement dédié aux artistes féminines. J’y ai participé plusieurs fois et j’en garde d’excellents souvenirs car la scène électronique barcelonaise m‘a permis, à ce moment-là, de me projeter vers de nouvelles directions artistiques. J’ai alors côtoyé beaucoup d’artistes féminines impliquées dans divers domaines comme le chant, la danse, l’audiovisuel, la photographie, le DJing, etc. J’ai réalisé des remixes pour certaines d’entre elles, participé à des compilations ainsi qu’à d’autres festivals. Ce fut une période enrichissante où je me suis plus que jamais ouverte aux autres.

Crédits : Laia Ribas

Après cette expérience, quel est ton regard sur la place des femmes dans le milieu des
musiques électroniques ?

Quand tu es une femme, qui plus est artiste, cela implique forcément un combat et d’ailleurs, beaucoup s’y investissent… Il y a par exemple la plate-forme Female Pressure qui existe depuis 1998 sous l’impulsion d’Electric Indigo que je salue et qui sert à lutter contre la domination masculine au sein des arts électroniques et digitaux. Comme je l’ai déjà dit, je ne suis absolument pas pour la séparation des genres car je pense que le respect doit se construire tous ensemble, mais je reste néanmoins consciente de la difficulté des luttes quotidiennes que les femmes doivent mener afin d’espérer avoir droit à la même chose que les hommes. Et même au-delà de ça, de la lutte d’un artiste pour occuper sa place dans la société.

Comment est né le projet La Fée Déchirée ?

Peu à peu, l’idée de jouer avec des musiciens s’est naturellement imposée. La Fée Déchirée est devenue un point de rencontre entre ma poésie, la musique électronique que je compose et l’ajout d’instruments classiques, notamment avec la participation de la violoncelliste Núria Galvañ et du batteur Oriol Cot. C’est une sorte d’électro-pop slamée et parfois chantée si on veut lui coller une étiquette. Avec ce projet, j’ai auto-produit un premier EP en 2013 qui comporte six titres, dont une reprise de Serge Reggiani qui s’appelle « Le Temps Qui Reste », écrite par Jean-Loup Dabadie.

Je suis passée par Sony pour demander l’autorisation afin d’éditer cette reprise et c’est Jean-Loup Dabadie lui-même qui m’a finalement appelée pour me féliciter à propos de mon travail. Ce fut très agréable d’être réveillée par ce très grand monsieur de la chanson française, du cinéma et du théâtre, qui a travaillé avec les plus grands et qui était véritablement enchanté par ce que j’avais fait de sa chanson. Nous restons depuis en contact.

Il y a eu un fabuleux clip pour promouvoir le titre « En Terre Hostile », extrait de ce EP…

Oui. Suite à ma rencontre avec la géniale compagnie audiovisuelle expérimentale Insectotropics que je conseille à tout le monde de découvrir et avec qui j’ai collaboré lors d’un festival de VJ sur Barcelone, une belle amitié est née avec Laia Ribas, la fondatrice. Nous avons du coup travaillé ensemble sur le visuel de mon EP et elle a réalisé le clip d’ »En Terre Hostile » avec la collaboration d’Ana Maria Camejo, une artiste photographe qui réside actuellement à New York. Elles se sont largement inspirées du triptyque Le Jardin Des Délices de Jérôme Bosch et je trouve le résultat de leur travail réellement somptueux.

LA FÉE DÉCHIRÉE – En Terre Hostile from La Fée Déchirée on Vimeo.

Il y a eu ensuite toute une série de concerts avec le projet La Fée Déchirée en France et en Espagne…

Oui, c’était une chouette expérience… Sachant d’autant plus que c’était vraiment la première fois que je travaillais en groupe. Dans la continuité de cette démarche, j’ai également débuté la rédaction d’un conte initiatique pour adultes au titre éponyme. Cette Fée Déchirée me colle à la peau et m’inspire un spectacle audiovisuel auquel j’aimerais donner vie dans le futur.

Quel est le synopsis de ce conte initiatique ?

C’est l’histoire d’une petite fille qui ne comprend pas toujours le monde qui l’entoure et encore moins celui de sa famille qui semble si loin de son propre univers. Tout dans sa vie l’empêche d’exister. Elle va alors partir à l’aventure dans l’inconnu, à la recherche d’un autre monde… le sien. C’est un projet qui est une véritable aventure artistique en soi parce qu’il m’a embarqué dans un processus différent de ce que j’ai l’habitude d’écrire vu que cela s’étend ici sur plus de 150 pages. Ma poésie s’est métamorphosée en conte et j’ai réellement hâte de le voir édité et de pouvoir l’adapter en spectacle live. C’est un projet là encore très important pour moi et sans doute le plus personnel.

Les clips qui ont suivi « En Terre Hostile » sont plus ‘‘artisanaux’’, c’est quelque chose qui te
tient à cœur ?

Oui, ayant une forte tendance à considérer les choses dans leur globalité, j’aime beaucoup m’investir dans le processus créatif du début jusqu’à la fin. Je suis une pure touche-à-tout et du coup, que ce soit au travers des images, de la musique, des mots, du corps, du travail de comédien ou de l’organisation d’événements culturels, peu importe, tout est matière à créer en y trouvant toujours un sens commun. Cela peut être très positif si je reste vigilante à ne pas trop m’éparpiller. Je suis clairement du style hyperactif et c’est une richesse qu’il faut impérativement apprendre à gérer.

LA FÉE DÉCHIRÉE – C'est Comme ça from La Fée Déchirée on Vimeo.

En 2016, le producteur Jules Wells remixe le titre « Bien Des Choses », nouvel extrait du EP La Fée Déchirée. Le résultat est très surprenant car c’est l’un des rares titres, sinon le seul, qui s’inscrit dans une veine purement electro-funk interprétée en français…

Oui, totalement. Jules est réputé pour son travail de producteur et il s’est vu édité sur les plus grands labels de la ville de Detroit : KMS, Planet E, Submerge, Elektrofunk. Ce qui n’est pas rien. Cela faisait un moment que nous voulions collaborer ensemble et tout s’est naturellement produit avec « Bien Des Choses »… Je crois que ce remix n’a malheureusement pas été bien compris en France, trop décalé quant à son style électrofunk poétique. Jules a pourtant fait un travail remarquable et original. Le clip a tout de même fait son petit bout de chemin en étant fréquemment partagé sur des forums virtuels spécialisés dans le cinéma de genre.

D’où proviennent les images du clip ?

D’un petit film obscur du début des années 70 qui s’appelle Morgane Et Ses Nymphes, réalisé par Bruno Gantillon. C’est une œuvre onirique qui parle ouvertement d’homosexualité féminine et des nombreuses questions qu’une femme peut éventuellement se poser à propos de son identité sexuelle. L’intégralité du film est métaphorique excepté ces quelques scènes qui illustrent mon clip… Je trouve que les images choisies collent parfaitement au style décalé du remix de Jules Wells et je suis réellement ravie du résultat final.

L’année suivante, tu apparais au sein de la fameuse compilation Dossier Bordeaux 2017, éditée sur le netlabel Nostalgie De La Boue. Cette fois, c’est sous le pseudonyme de Bette & Davis et dans un registre musical expérimental…

Bette & Davis est un duo et j’entame effectivement un nouveau chapitre créatif sous le pseudo de Bette. Avec mon meilleur ami, nous avons créé une association culturelle multidisciplinaire qui s’appelle 6click Culture et nous avons commencé à programmer quelques concerts de musiques électroniques atypiques dans la région de Bordeaux, dont la venue de Klara Lewis au Rocher de Palmer et une soirée dédiée à trois magnifiques artistes du label SØVN aux Vivres De L’Art. Nous essayons de créer des événements qui nous ressemblent en invitant des musiciens de la scène ultra underground à s’exprimer dans de beaux endroits qui n’ont pas l’habitude de recevoir ce type d’événement.

C’est un lourd pari où nous n’avons pas encore gagné un seul centime malgré tout le travail que cela implique mais où nous nous faisons plaisir. Le projet Bette & Davis rentre précisément dans ce contexte musical, avec tout de même l’espoir que ce sera un peu plus rémunérateur (rires). Nous allons bientôt effectuer notre première performance live à New York, dans le cadre d’un festival où nous allons illustrer musicalement la prochaine exposition de la photographe Océane Teissier. Nous avons très hâte de finaliser ce beau projet.

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