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Violences policières de Gênes : briser le silence au théâtre

Violences policières de Gênes : briser le silence au théâtre

Entre les deux il y a Gênes, un spectacle de la compagnie L’ONDE, mis en scène par Manon Ayçoberry, décrypte les événements passés sous silence qui ont ravagé la ville italienne à l’été 2001. Les comédien·nes tentent d’expliquer les stratégies de cette omerta organisée, et mettent en lumière l’organisation de la violence déployée par des États contre les mouvements populaires contestataires. 

2001. Gênes. Le G8 va bientôt se tenir. Un bouquet de grosses têtes se réunit pour prendre toutes sortes de décisions importantes. Face à la montée d’une droite saveur néoconservatisme, des manifestations se préparent. Les médias engrainent, prévoient des émeutes sanglantes, préviennent contre les grands méchants loups violents et cagoulés, sortent les crocs à la place des concerné·es. Les élus acquiescent et déploient juste un peu moins de 20 000 policiers et CRS pour se défendre. Les cailloux contre les balles. Le couvercle se referme avant même la première ébullition. Après quatre jours d’affrontements, le bilan est d’un mort et au moins 600 blessés du côté des manifestant·es. Bilan alourdi de séquestrations, violences psychologiques et physiques, humiliations, agressions…

Entre les deux il y a Gênes est le fruit du travail de recherche de Manon Ayçoberry, metteuse en scène, qui tend à dépoussiérer ce récit qui, bien que plutôt récent, semble avoir été effacé des mémoires. Elle choisit d’être épaulée des textes de deux auteurs : Fausto Paravidino avec Gênes 01 et Mathieu Riboulet avec Entre les deux il n’y a rien. À cela, elle ajoute des témoignages, articles, preuves, toutes les pièces qui permettent de reconstituer la mémoire, de raconter cette histoire tue et étouffée. Jouant d’un théâtre documentaire et radiophonique, la compagnie L’ONDE offre une expérience immersive au centre de cette ville ravagée, pour lever le voile sur cette violence et comprendre comment un tel silence autour de ces événements a été rendu possible. 

© Eric Bobrie

La compagnie n’a pas le cœur au grandiose ni à la mise en scène littérale d’une tragédie moderne. Les faits sont parlants, il n’est pas nécessaire de les faire vivre au plateau, d’user d’images ou de scènes de reconstitution. À l’ère où circulent allègrement des images d’assassinats, de violences organisées, d’humiliation, images sanglantes ou heurtantes, il semble que le discours de ces violences se soit soustrait à ses illustrations. Manon Ayçoberry prend le contre-pied. Un récit, cinq micros alignés sur des tables en bois, une table de mixage et une composition musicale originale. La violence n’est pas atténuée, au contraire c’est là qu’elle apparaît, flagrante. À la façon d’un podcast, plaçant les spectateur·ices dans un espace semblable à celui d’une cabine d’enregistrement, les comédien·nes balancent l’histoire de ces exactions sans jouer l’empathie, la colère ou la violence. Pour ces messager·es, c’est la vérité qui importe. 

Le défi se trouve ailleurs. Les informations sont nombreuses, et se heurtent souvent à un public qui ignore tout de ces événements, curieusement peu médiatisés – il suffit de voir la courte page Wikipédia dédiée à ces manifestations. Chaque détail compte pour comprendre l’engrenage de la machine infernale qui s’est lâchée sur Gênes cette année-là. Garder en haleine une audience qui encaisse une somme non négligeable de dates, noms, péripéties à la minute, ça n’est pas simple. Pour cela, iels font tomber le « quatrième mur », ce mur imaginaire qui séparerait l’espace fonctionnel du public, théorisé par le philosophe et critique Denis Diderot et largement démocratisé par Bertolt Brecht. Tout est adressé au public, ce qui le rend actif dans l’enquête de cette affaire. 

© Eric Bobrie

Et quand la vie pousse ses derniers cris, quand l’horreur est trop grande, quand la révolte peine à exister encore face à l’impunité et l’injustice, alors iels dansent. Pour ouvrir la porte à quelques courants d’air dans la suffocation des violences, les spectateurices se voient accorder un moment, si ce n’est de répit, au moins de respiration. Comme pour donner corps à l’espoir, les comédien·nes se lèvent, dansent, rient, sautent, s’amusent, disent non au cycle de la violence, envoient valser le pessimisme paralysant, s’accrochent à l’envie d’une créativité salvatrice, et puis, regonflé·es à bloc, regagnent leurs sièges, ré-endossent leurs statures de reporters et reprennent le récit laborieux du chaos. C’est leur réponse à la violence : la promesse de continuer à vivre. 

Parce que le portrait d’une Gênes dévisagée par le cycle infernal de la haine n’est pas une histoire détachée de celle du reste du monde et que l’écho en résonne lourdement jusqu’en France, parce que les exactions et les violences policières ne se sont pas arrêtées cet été-là, Entre les deux il y a Gênes est un spectacle nécessaire. À courir voir dès que possible. 

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Le spectacle se jouera à Paris : 
– les 03 et 04 février au CPA Ruth Bader Ginsburg / Les Halles à 20h
– du 05 au 27 mars aux Déchargeurs, tous les samedis et dimanches à 19h

Avec : Manon Ayçoberry, Clément Berthou en alternance avec Thibault Brouzès, Fanny Doucet, Pasiphaé Le Bras, Audran Morancé, Louise Quancard
Composition, création sonore : Clément Berthou
Assistanat à la mise en scène : Pasiphaé Le Bras
Création lumière : Rudy Sanguino
Régie son : Clément Berthou en alternance avec Thibault Brouzès

Image à la Une : © Eric Bobrie

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