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Sorcière Lisa, portrait d’une pionnière Xtrem Fem

Sorcière Lisa, portrait d’une pionnière Xtrem Fem

Après sa première web-série Gender Derby (2018), la réalisatrice et théoricienne queer Camille Ducellier imagine une nouvelle excursion aux marges des normes établies par le capitalisme patriarcal. Sorcière Lisa déjoue les stigmas et les préjugés à l’encontre de l’hyper-féminité. À mi-chemin entre le documentaire et la fiction, l’œuvre dessine le portrait de Lisa, une « ambassadrice Xtrem Fem ». La révolution nacrée qu’elle inspire concilie douceur et radicalité, féminismes et spiritualités.

Depuis une dizaine d’années, Camille Ducellier polarise ses recherches autour de la figure de la sorcière contemporaine : Sorcières, mes sœurs (2010), Sorcière Queer (2016), Sorcière Wicca (2016). Cette année, Sorcière Lisa diversifie les supports d’identification, à mi-chemin entre la fable sociologique et le manifeste mystique. Dans ses travaux documentaires, l’artiste milite pour un franchissement permanent des identités, des formats et des catégories, en évitant l’écueil du spectaculaire.

Marquée par sa rencontre avec Lisa en 2017, Camille Ducellier écrit une web-série éponyme qui s’inscrit dans un processus de visibilisation des cultures minoritaires, où le sensible triomphe. Un découpage en huit épisodes présente les différentes facettes de l’identité de Lisa, tout en soulevant les questions de l’hyper-féminité. Tour à tour monstresse curieuse, puissance infernale, divinité protectrice ou entité cosmique, Sorcière Lisa navigue sur les rives du spirituel et de la queerness. Sa personnalité semble à la fois s’affirmer et se dissoudre dans les limbes de la douceur. Au printemps dernier, lors d’une discussion avec Manifesto XXI, Camille Ducellier et Lisa Granado ont éclairé leur positionnement : « S’armer de la douceur, c’est ça la révolution. »

Camille Ducellier et Lisa Granado, affiche de Sorcière Lisa
© Igor Tourgueniev, France.tv Slash

Manifesto XXI – Camille, pour commencer, peux-tu me parler de ta rencontre avec Lisa et de la genèse de Sorcière Lisa ?

Camille Ducellier : En 2019, Lisa m’a contactée pour faire un stage à mes côtés, c’était ma coéquipière du mardi. Il faut savoir que je suis Poissons ascendant Capricorne, Lisa est Vierge ascendant Cancer. Je pense qu’on frôle la perfection en termes de complémentarité astrologique ! Lorsqu’on a appris à se connaître, j’ai été interpellée par nos discussions. Lisa se sentait mauvaise strip-teaseuse. Je me suis demandé comment et pourquoi elle pouvait se dire ça à elle-même, ça m’a marquée. Puis France.tv Slash et Flair Production m’ont proposé de réaliser un nouveau projet. Spontanément, j’ai pensé à Lisa, je voulais partager cette nouvelle aventure avec elle.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Pouvez-vous m’en citer quelques-unes ?

Toustes les Fems m’inspirent. Les personnes qui créent des identités hybrides liées à des imaginaires étranges et fantaisistes me fascinent.

Lisa Granado

Lisa Granado : J’admire Sexycyborg, une artiste makeuse. Elle utilise l’image du cyborg grâce aux nouvelles technologies et mêle cela à un registre « bimbo » avec des métamorphoses corporelles. Elle invente un monde de science-fiction et de manga qui est très inspirant.

Camille Ducellier : Lisa est ma source d’inspiration principale. C’est le cas de tous les personnages que je filme car, sans relation, la création n’existe pas. À partir de son énergie, j’essaie de trouver la forme cinématographique la plus cohérente, en adéquation avec sa personnalité. Je tente de retranscrire ces identités plurielles via le portrait documentaire.

Tu tentes de traduire des énergies. Penses-tu que la web-série documentaire répond à cette volonté ? Peux-tu me parler du format, du découpage et des difficultés que ces choix impliquent ?

Camille Ducellier : Étant moi-même sériephile, j’avais envie de me confronter à l’exercice, pour la liberté de ton et de forme que ce format rend possible. La série documentaire digitale peut se transformer en long métrage documentaire et être binge watchée dans son ensemble, en une heure. Elle est plus accessible que sur des plateformes institutionnalisées ou formatées. Chaque épisode additionné nous amène progressivement vers l’esthétique et l’éthique défendues par Lisa.

Néanmoins, trouver simultanément l’unité bouclée sur chaque épisode et sur l’ensemble est une vraie difficulté. Pour y parvenir, on a structuré la série autour d’un glossaire, de mots-clefs, tels des stigmates renversés. Sorcière Lisa, comme Gender Derby, répondent bien à une volonté didactique et pédagogique en variant les supports d’identification. La mini-série permet de s’adapter à l’audience de France.tv Slash : un public de jeunes adultes. Par ce biais, iels peuvent accéder à Lisa ; ça n’aurait pas été forcément le cas pour un long métrage diffusé sur Arte, par exemple.

Camille Ducellier, sur le tournage de Sorcière Lisa, 2021
© Igor Tourgueniev

En quoi Lisa incarne-t-elle la révolte féministe queer ?

Je n’utiliserais pas le terme de « révolte ». Je vois plutôt Lisa comme une ambassadrice des Fems. Elle concilie douceur et radicalité, et réussit brillamment à infuser ces deux combats.

Camille Ducellier

Camille Ducellier : La radicalité et la révolte sont souvent incarnées de façon frontale ou brusque, à juste titre. La révolte est nécessaire et importante, mais il est intéressant d’y injecter de la douceur et de l’émotion. S’armer de la douceur, c’est ça la révolution. Lisa n’utilise pas les armes du patriarcat, du capitalisme et de la colonisation pour détruire ce monstre à trois têtes. À l’image de son attitude, la bienveillance de Lisa s’est diffusée dans le tournage et sur ma façon de travailler. Malgré les rebonds et les difficultés rencontrées, ensemble, on a trouvé une harmonie salvatrice et bénéfique. Pour moi, c’est aussi important que le résultat.

Le mot « harmonie » est un choix intéressant. Dans De la marge au centre, bell hooks exprime la nécessité de créer un harmonious space, terme qu’elle préfère à celui de safe place. Selon l’autrice, l’harmonie traduit un engagement conjoint de plusieurs individus à assurer le bien-être commun. Qu’en est-il des espaces harmonieux dans le documentaire et dans vos quotidiens en général ?

Camille Ducellier : Pour moi, c’est important que les espaces de tournage soient transformés en espaces harmonieux. Le fait que je m’entoure de femmes et de personnes trans et/ou queers dans mon équipe facilite cette ambiance. J’aime l’idée que tout le monde puisse bénéficier d’un espace d’expression pour révéler son talent. J’aimerais que ça puisse s’étendre davantage mais réussir à l’envisager dans sa sphère professionnelle, c’est déjà précieux.

Lorsqu’on parle de révolution, de révolte féministe, j’essaie de faire changer les mentalités au quotidien, c’est une métamorphose de l’autre et de moi-même par imprégnation.

Lisa Granado

Lisa Granado : Pour préciser ce que Camille évoque et la notion d’espace harmonieux, il y a un terme que j’affectionne : l’imprégnation. Il s’agit de ne pas imposer des idées frontalement. En ma compagnie, les choses changent sans que j’aie besoin de parler ou de défendre mes combats. Physiquement, mentalement, par les attitudes ou les actes, j’essaie de transmettre et de préserver un espace harmonieux.

Lisa, tes recherches universitaires t’ont poussée vers les revendications du « Xtrem Fem ». Comment les définirais-tu ? Pour toi Camille, qu’est-ce que ça signifie ?

Être Fem, c’est avoir une féminité qui est non autorisée, non conforme. Une féminité paria. […] La féminité conforme est un poids tandis que la féminité Fem est un choix.

Lisa Granado

Lisa Granado : C’est avant tout l’amour de toutes les formes de féminités, celles des autres et la sienne. Selon moi, il est nécessaire de s’en inspirer et d’en incarner certaines facettes, à rebours du système patriarcal. « Xtrem » est lié à la pleine conscience de cet amour, il est porté à son paroxysme. Nous performons et valorisons des codes féminins, non conformes, dans un but politique.

Camille Ducellier : Pour relier ces notions aux cultures sorcières, j’ajouterais que les Xtrem Fems veulent revaloriser des valeurs dévalorisées. Pour moi, il faut arrêter de marginaliser les féminités, les ré-honorer en les sortant de leur contexte essentialiste et biologisant. Aujourd’hui, ces valeurs sont renouvelées par des personnes comme Lisa et toustes les Fems.

Vous parlez justement de valorisation. La vulgarité a une forte connotation péjorative, construite sur les préjugés d’une classe dominante, bourgeoise, qui définit ce qu’est le bon goût. Comment le vulgaire est-il suggéré dans le documentaire ? Est-il question de valoriser un féminisme prolétaire ?

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Pour moi, le vulgaire n’existe que pour contrôler les femmes afin qu’elles se sentent brimées dans leurs choix, leurs comportements et leurs rapports aux autres. Le vulgaire découle directement du capitalisme patriarcal.

Lisa Granado

Camille Ducellier : Si Lisa aborde la notion de vulgaire à travers l’identité cagole, par exemple, nous n’avons pas utilisé de procédés cinématographiques qui aillent dans ce sens. Avec Camille Langlois, on s’est demandé comment éviter la question du male gaze. Comment filmer Lisa en choisissant les bons cadrages, quelles parties de son corps montrer ? Le format neuf-seizième, dit « portrait », répond à notre démarche plastique : Lisa n’est pas partialisée, elle prend toute la place et excède le cadre. En adéquation avec sa présence à l’image, sans pudeur, nous voulions la laisser libre de montrer sa sexyness.

Lisa Granado : Cette insulte brime et dévalorise, elle est d’ailleurs adressée au monde du strip-tease, considéré comme tel. On me répète souvent « t’es sexy mais pas vulgaire ». Ça ne fait que calomnier et rabaisser les femmes issues de milieux modestes. A contrario, la non-vulgarité intervient pour comparer, lorsqu’on encourage des femmes à ne pas ressembler à certaines autres. Cette hiérarchisation est violente et je la rejette.

À travers l’idée du glossaire, le documentaire élargit les définitions de la « sorcière ». L’ésotérisme et la magie sont des terreaux fertiles de réflexion pour vous deux. Camille, tu as publié Le guide pratique du féminisme divinatoire (2011), un essai qui résonne comme une ode aux personnes qui inventent une sensibilité hors des normes sociales. Comment la série flirte-t-elle avec le spirituel, que ce soit dans le fond ou dans la forme ?

Camille Ducellier : J’ai déjà fait une dizaine de projets autour de la réappropriation de l’archétype de la sorcière. Avec Sorcière Lisa, j’essaye de l’emmener ailleurs, du côté de la sirène. Des approches ésotériques plurielles sont dévoilées : un art divinatoire avec les cartes et l’astrologie, un registre énergétique avec le soin, une vision écologique avec une relation aux plantes et à la nature. En abordant ces différents angles, je tente de semer des indices, donner envie en donnant du sens. Je montre des choses étranges d’une façon anti-spectaculaire, évitant ainsi la caricature. En effaçant la distance entre le normal et le bizarre, un système d’identification et une empathie deviennent possibles.

Le règne émotionnel que Lisa représente, en adéquation avec le fil conducteur de l’eau et la fluidité des genres, imprègne la série. La sorcière devient mutante, hybridée avec d’autres archétypes et de nouvelles chimères.

Camille Ducellier

Lisa Granado : As a millennial, je suis forcément attirée par ces formes spirituelles. On ne peut nier ni leur résurgence ni la réappropriation qu’en font les cultures LGBTQIA+. L’occulte et la sorcellerie sont communs à notre génération, ça nous rassemble. Ce n’est pas le sujet principal, malgré le titre. Ces thèmes sont dissouts dans la narration comme ils le sont dans mon quotidien et mes relations. Bien que ce soit un sujet à la mode, comme en attestent les nombreuses séries Netflix, Sorcière Lisa éclaire une communauté féminine qui est souvent exclue.

Lisa Granado, affiche de Sorcière Lisa
© Igor Tourgueniev, France.tv Slash

Malheureusement, cette volonté de fusionner le normal et le bizarre, la marge et le centre, n’a pas plu à tout le monde. Comment interprétez-vous cette pluie de commentaires haineux ?

Lisa Granado : Ces personnes réactionnaires tremblent et leur haine est proportionnelle au dérangement causé. Pour moi, ces messages malveillants traduisent l’énorme frustration des personnes privilégiées.

Camille Ducellier : Malheureusement, j’ai l’habitude de faire face aux réactions violentes, comme ça a été le cas pour Gender Derby. Sur les réseaux sociaux, on observe deux mondes s’affronter : celleux qui adorent et qui soutiennent, et celleux qui tiennent des propos fascisants. On assiste à une diffusion de propos dégradants qui indiquent une mentalité française encore assez réactionnaire chez les jeunes mais également, et malheureusement, un sexisme intériorisé aussi chez certaines femmes. Le débat et la polémique sont légitimes car l’existence de Lisa est révolutionnaire, ce dérangement est la conséquence directe de sa puissance.


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