Lecture en cours
Sapé·e·s comme jamais : La cagoule de Kanye West, critique de la société de surveillance ?

Sapé·e·s comme jamais : La cagoule de Kanye West, critique de la société de surveillance ?

« Sapé·e·s comme jamais », c’est la chronique mode d’Alice Pfeiffer et Manon Renault qui, deux fois par mois, analyse le tissu social des tenues commentées, critiquées, likées et repostées sur le fil des réseaux. Avec un axe sociologique, elles regardent les sapes, les accessoires, la beauté s’inscrire dans la culture populaire et devenir des cultes racontant nos mythologies contemporaines. Loin d’être de simples morceaux de chiffon ou de la poudre aux yeux, les vêtements ou le maquillage permettent de performer des identités sociales – celles qu’on choisit, qu’on croit choisir, qu’on subit. Ils racontent les espaces de liberté au milieu de la logistique du pouvoir.

Masquant le visage dans son entièreté, les cagoules anonymisantes paradoxalement hyper-visibles de Kanye West ne se contentent pas d’écrire une fable sur sa célébrité : elles ouvrent une critique des politiques de surveillance, aux couplets protectionnistes teintés de discriminations et assignant l’individu à des traits identitaires figés.

Visage inauthentifiable sous une cagoule en élasthanne noir, Kanye West en total look Balenciaga Couture s’élevait le 6 août dernier dans les airs du stade Mercedes à Atlanta, lors de la présentation de son nouvel album Donda. Dans une mise en scène digne d’un blockbuster dystopique, le chanteur, producteur, D.A. auto-proclamé venait annoncer un nouveau chapitre dans la fable de la célébrité – celui du droit à l’invisibilité. Peu étonnant quand on se rappelle qu’il ornait la couverture de Forbes en 2020, la publication célébrant sa fortune estimée à 1,3 milliard de dollars – notamment due à son partenariat viral avec Adidas.

Bleu ciel, ornée d’un Christ entouré d’anges, ou impressions tigrées – celui dont le visage est tombé dans le domaine public affiche une large collection de cagoules au fil de ses dernières apparitions. Du défilé Balenciaga aux sorties dans les rues de L.A., il épuise les médias en théorie et conjectures, réussissant à faire de son invisibilité un produit médiatique esthétique des plus ostentatoires.

La cagoule permet au passage à Kanye West de rappeler la narration opérée par la simple présence de son visage à travers l’histoire culturelle contemporaine américaine. Rappeur aux côtés de Jay-Z, chaque apparition racontait la réussite des hommes noirs par la voie de l’entertainment dans une Amérique pré-Obama. Puis, au bras de Kim Kardashian, son faciès se faisait l’incarnation même de la célébrité grand public – remodelant par ailleurs l’esthétique de l’ensemble de la famille milliardaire la plus critiquée du pays. À Paris, ce fidèle ami de Virgil Abloh, aujourd’hui à la tête de Vuitton Hommes, accompagnait une nouvelle ère dans le luxe encore opalin.

West est à la fois visage et ingénieur de la gloire qui l’entoure, oscillant entre devant de la scène et envers du décor, entre ultra-visible et invisible. En 2016, il clamait « I made that bitch famous » à propos de Taylor Swift dans son clip « Famous », où les deux artistes apparaissaient incarné·es par leurs sosies dans un grand lit autour des stars les plus emblématiques de notre temps. Kanye ne cherche pas la gloire. Il la fabrique. Et sa cagoule rappellerait donc ce glissement entre intérieur et extérieur, qui opère auprès du visionnaire de la fame, sujet et objet du système de reconnaissance qu’il a échafaudé autour de lui.

Selfies et politique sécuritaire : vers un contre-récit identitaire ?

La cagoule de Kanye West se pose en contradiction avec l’ethos de la célébrité actuelle et de la fame pour toustes à coups de technologies d’auto-médiatisation. Cet apparat du faciès nous renvoie à notre servitude volontaire à un régime de visibilité carcéral au cœur de la société de surveillance, où la collecte d’informations personnelles ayant attrait à notre identité est centrale.

À contrepied d’une culture de selfies et de divulgation d’informations personnelles, le visage masqué du rappeur agit comme un rappel brûlant de la politique sécuritaire à laquelle nous sommes conditionné·es en silence. La cagoule se lirait-elle donc comme le droit universel à ne pas être identifié·e, catégorisé·e, étiqueté·e, traqué·e – discriminé·e au faciès, délivrant donc un récit alternatif de la construction de soi à l’ère de l’hyper-visible ?

Voir Aussi
Manifesto XXI - Anetha

À un moment où la reconnaissance faciale est devenue un enjeu politique, résister à l’identification rappelle la pensée du critique littéraire Maurice Blanchot, développée dans son texte La terreur de l’identification. Là, il y explorait la capacité des individus à apparaître, disparaître, et se renommer de multiples façons. L’auteur y définit l’unité du « je » comme une illusion, et appelle à des imaginaires qui ne confinent pas les individus à la performance d’un être monolithique. On peut par exemple penser à la situation contemporaine où nos multiples profils sur les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram, Tinder, Facebook) participent à la déconstruction de ce « je » unique vers une pluralité d’avatars aux voix décorrélées.

Dans les fables de la célébrité, le pouvoir imaginaire de la cagoule de Kanye West invite l’individu à ne pas se confiner à une seule identité – au cloisonnement d’une condition figée –  et à épouser ses métamorphoses, éveillant l’angoisse politique de la « peur de l’autre » – la terreur du sans visage, de l’inconnu… et de celui/celle qui sommeille en nous ?


Image à la une : © Kevin Mazur/Getty Images for Universal Music Group

Sapé·e·s comme jamais : Le mulet de Titane, symbole d’un post-humanisme queer ?

© 2019 Manifesto XXI. Tous droits réservés.

Défiler vers le haut