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Religieuses abusées, le grand silence : l’enquête qui révèle les souffrances des sœurs

Religieuses abusées, le grand silence : l’enquête qui révèle les souffrances des sœurs

Dans son premier essai Religieuses abusées, le grand silence, paru aux éditions Artège le 7 octobre dernier, la journaliste Constance Vilanova met au jour une réalité pendant trop longtemps passée sous silence. En croisant les témoignages de religieuses aux quatre coins du monde – France, Italie, Argentine, Inde – à l’analyse d’expert·es et de théologien·ne·s, l’enquêtrice dévoile les mécanismes d’un système bien ficelé, que quelques voix essayent aujourd’hui de démanteler.

Octobre 2017. L’affaire Harvey Weinstein éclate au grand jour dans les pages du New York Times. Dans la foulée, le #MeToo créé en 2007 par la militante américaine Tarana Burke est relancé par l’actrice Alyssa Milano, laissant aux femmes du monde entier la possibilité de rendre compte publiquement des abus qu’elles ont pu subir. Très vite, l’onde de choc touche toutes les strates de la société. Dans les plus hautes sphères de l’Église catholique, plusieurs religieuses commencent à dénoncer des actes similaires, vingt ans après les premières révélations présentées au Vatican par les sœurs Maura O’Donohue et Marie McDonald. Des faits perpétrés par des hauts dignitaires – prêtres, diacres, évêques – ayant joué de leur pouvoir pour abuser des sœurs en toute impunité. 

L’Afrique comme point de départ 

C’est dans ce contexte mondial que Constance Vilanova, alors fraîchement diplômée en journalisme et en poste à La Croix pour quelques mois, décide de se lancer dans une enquête sur le sujet. Lors d’un entretien avec un « Père Blanc », prêtre missionnaire basé sur le continent africain, l’homme d’Église alerte la journaliste sur la situation dramatique en Afrique subsaharienne et sur l’importance d’en rendre compte. Bien décidée, la jeune femme se lance dans la rédaction d’une enquête sur les abus perpétrés sur les religieuses en Afrique, en dépit des nombreuses difficultés qui se présentent à elle.

« L’une des premières difficultés que j’ai rencontrée dans cette enquête, c’est que la plupart des pays que je convoque sont des États d’Afrique subsaharienne, le plus souvent francophones. Je n’ai pas pu les citer pour ne pas mettre en danger les religieuses et les prêtres avec qui j’ai pu m’entretenir. Aussi, ce que j’ai trouvé intéressant et en même temps handicapant, c’est que ce ne sont que des paroles rapportées. Il y a une telle omerta dans ces pays, que je n’ai pas eu de propos direct » introduit Constance Vilanova. 

Publiée en janvier 2019 dans les colonnes du journal La Croix, cette enquête, bien reçue par la communauté catholique française, est pourtant critiquée par certains évêques francophones du continent africain. Ils dénoncent une forme de stigmatisation à leur encontre. Six semaines plus tard, le documentaire d’Arte Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église – révélant les viols perpétrés sur des sœurs par des prêtres pendant plusieurs années – est diffusé. Les réactions sont vives, entre consternation et demande de retrait de sa diffusion sur les plateformes de streaming. Dans cette cohue générale, les éditions Artège contactent la jeune journaliste pour réaliser une enquête mondiale sur la question.

« Suite à cette première enquête, et aux critiques de certains prêtres nous ayant fait comprendre ‘qu’il fallait balayer devant notre porte’, j’ai ressenti le besoin de faire une enquête beaucoup plus large sur la France, mais aussi en Inde et en Argentine. J’ai donc accepté la proposition d’Artège. Ils me demandaient de réaliser un livre-enquête sur les religieuses abusées dans l’Église catholique à l’échelle mondiale. Ça donne un peu le tournis au début, mais j’ai quand même accepté » s’exclame l’enquêtrice de 27 ans. 

Du Vatican au Kerala, des témoignages déchirants 

Pendant plus d’un an, Constance Vilanova a arpenté le monde en quête de réponses, et surtout de témoignages, avec un objectif : percer au jour cette loi du silence encore bien ancrée dans les sphères religieuses. Dans ce livre, on la suit interroger les lanceuses d’alerte romaines, des théologiennes ayant à cœur de dénoncer les nombreuses violences infligées aux femmes dans l’Église. Recueillir le témoignage glaçant de Valeria Zarza, abusée par un Père influent puis accusée d’abus sexuels sur mineur à tort et rejetée par la communauté religieuse de son pays. S’entretenir avec de jeunes femmes consacrées du Kerala, solidaires de leurs sœurs victimes d’abus au sein de l’institution, ou encore relater le récit déchirant de Michèle-France Pesneau, violée par deux Pères pendant près de vingt ans et qui a eu le courage, quarante ans après les faits, de dénoncer ces actes. 

Un long et lourd travail de terrain en somme, qui a nécessité de la patience et une véritable mise en confiance des victimes. « Je pense que les femmes victimes de ces violences ont plus de facilité à parler à d’autres femmes. Le fait que je travaille à La Croix et que ça soit une publication d’Artège a aussi joué en ma faveur. La majorité des victimes à qui j’ai parlé ont encore la foi. Je ne sais pas si elles auraient parlé à une journaliste qui serait partie dans un élan anticlérical. Le but pour moi n’était pas de faire un bouquin à charge » souligne la journaliste avant de poursuivre : « J’ai rencontré la majorité des victimes par le bouche-à-oreille. Elles nous faisaient confiance. Ce qui était le plus important pour moi, c’était qu’elles ne se sentent pas dépossédées de leurs histoires. »

L’autrice, Constance Vilanova

Un système ultra-patriarcal 

Autre point marquant de cette enquête : mettre en avant le caractère quasi-systémique de ces abus. Dans l’ensemble des témoignages relatés, « le prédateur » est constamment dans la même posture, celui d’un accompagnateur spirituel, protecteur, qui va mettre en confiance la consacrée et abuser progressivement de son statut pour la violenter. « Moi, ce qui m’a le plus heurtée dans cette enquête, c’est que les mécanismes de domination, d’emprise et d’agression sont les mêmes d’un prédateur à l’autre, peu importe la nationalité, peu importe la congrégation et son histoire. C’est ça le caractère systémique. Ces mécanismes sont calqués les uns sur les autres. Un prédateur est le même partout. D’où l’intérêt d’une enquête mondiale pour remettre les idées en place. Il y a tout un mécanisme d’emprise spirituelle qui est mis en place en amont. Et ça c’est pareil partout » appuie la jeune femme avec véhémence. Une emprise révélatrice d’une dissymétrie dans les rapports de pouvoir au sein de l’Église catholique, d’une hyper-domination masculine fruit d’une formation des prêtres qui pose aujourd’hui question.

« Plusieurs prêtres me l’ont dit lors de nos entretiens, ils ressortent encore plus immatures affectivement de leur formation qu’ils ne l’étaient au départ. On en fait un peu des princes, mis sur un piédestal et constamment servis. (…) Je me rends compte que le véritable problème est le cléricalisme et l’aspect très pyramidal des statuts. C’est l’ultra-patriarcat. Même le Pape François a remis en cause le cléricalisme au début de son Pontificat. » Mais aussi d’une vulnérabilité des sœurs, suivant à la lettre le vœu d’obéissance sans en connaître sa limite : « Il y a une incompréhension du vœu d’obéissance qui fait partie des trois vœux que les femmes consacrées font pour rentrer dans la congrégation, avec celui de chasteté et celui de pauvreté. Le vœu d’obéissance est mal interprété et donne lieu à des dérives importantes. Nombreuses partent du principe qu’elles doivent répondre à toutes les exigences d’un Père » appuie l’autrice. 

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Une libération de la parole progressive 

Si l’Église catholique et son représentant le Pape François se sont ouvertement positionnés sur cette question en reconnaissant l’existence de violences sexuelles sur les sœurs perpétrées au sein de l’institution, il semble que les procès canoniques n’aient pas les retombées escomptées. Même si la parole des sœurs est entendue aujourd’hui, les prises de position concrètes au sein de l’Église et les sanctions sont encore toutes relatives : « Il y a eu des réactions très vives et très rapides à l’annonce des premières révélations par le pontificat du Pape François. Il y a maintenant la notion de vulnérabilité, qui a été inscrite dans le droit canonique. Avant, on ne parlait que des mineur·es comme victimes des abus sexuels, désormais les sœurs qui sont dans un accompagnement spirituel peuvent être considérées comme des personnes vulnérables. C’est assez énorme » poursuit Constance Vilanova.

« Après, il y a les procès civils et les procès canoniques, et c’est vrai que ces derniers ne donnent pas grand-chose, si ce n’est encore plus de souffrance pour les victimes. Malgré les révélations, j’ai l’impression que la justice canonique est encore plus difficile et davantage contre les victimes qu’avant. C’est assez révélateur d’un certain retour de bâton. Donc oui, il y a de plus en plus de caisse de résonance, le sujet se fait connaître. Ces femmes sont entendues, mais il faut aujourd’hui qu’on parvienne à les écouter. » Face à cette situation, continuer le recueil des témoignages de sœurs semble plus que nécessaire. En rendant la parole de ces femmes audible, l’enquête de Constance Vilanova participe à leur libération.


Religieuses abusées, le grand silence, Constance Vilanova, éd. Artège, 216 p., 17€


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