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« Réarmement » : Macron est en guerre, mais contre qui ?

« Réarmement » : Macron est en guerre, mais contre qui ?

Le nouveau credo d’Emmanuel Macron : l’ordre, le mérite, le travail. Le 16 janvier, lors d’une conférence de presse, le président a promis des lendemains qui chantent grâce à un « réarmement démographique et civique » pour une France « plus juste et plus forte », commandant aux femmes de (re?)devenir les gardiennes du temple. À qui s’adressent ces promesses présidentielles ? Pour dire quoi ? Décryptage.

On s’est bien concentré·es, on a mis notre cerveau de « femme » au maximum de sa faible capacité. Pourtant malgré nos efforts, on n’a pas bien réussi à comprendre ce que le Président signifiait par « réarmer » la démographie (on ne fait pas de bébés avec des armes ? les bébés ne sont pas des armes ? quid ?). Par contre, on a bien reçu le message que nous étions attaqué·es et que se caler des cartouches au fond de l’utérus permettrait de faire reculer les lignes ennemies et participerait à l’effort de guerre. Mais contre qui ?

  1. Le faux problème de la démographie

Depuis des mois, une déferlante d’articles s’inquiète d’une baisse de la natalité française. Les utérus non occupés suscitent la crainte d’un déclin français, jusque dans La Tribune du Président de la République du 16 janvier dernier, qui appelait à un « réarmement démocratique ». Si le travail domestique, affectif et reproductif des femmes n’est toujours ni rémunéré, ni comptabilisé dans le PIB, il n’en reste pas moins perçu comme un dû économique, indispensable à l’économie capitaliste. 

Pourtant la baisse de la natalité n’est un problème économique ou social que si l’on décide qu’il en est un. Dans les colonnes de Médiapart, le démographe Hervé Le Bras tient à rappeler que l’asservissement domestique des femmes n’est pas gage de croissance économique : « il y a eu beaucoup d’études réalisées sur la relation entre croissance économique et croissance démographique, et on n’a jamais pu mettre en évidence la moindre causalité. »

Et cependant, les éditoriaux de droite sur BFM, dans Le Figaro, Le Point, Capital, Les Échos ou Europe 1 ne cessent de l’assurer : pas de bébés, pas de retraites. Eh oui, une société productiviste et/ou guerrière (puisque c’est ce qu’on nous demande à présent, apparemment) a besoin de bras pour faire tourner les usines au profit de la classe dominante : l’avenir appartient à celui qui a des employé·es qui se lèvent tôt. 

En plus de ne reposer sur aucun fondement scientifique, ces considérations sentent d’autant plus la naphtaline qu’il y aura 143 millions de déplacés climatiques supplémentaires dans 30 ans, à accueillir d’une manière ou d’une autre, rendant ces modélisations démographiques nulles et non-avenues. 

  1. Le spectre du Grand Remplacement

L’immigration, donc : voilà le sujet qu’Emmanuel Macron se défend de mettre sur la table, tout en ne parlant que d’elle. Si la baisse démographique est un problème selon lui, c’est parce que « la France doit rester la France ». Un mois après le passage de la Loi Immigration, considérée comme l’une des plus racistes du XXIème siècle en France, le président se désinhibe et agite sans se cacher la peur du « grand remplacement », apanage de l’extrême-droite dans sa forme explicite.

La « théorie du grand remplacement » est une théorie du complot fasciste qui, en seulement dix ans, a traversé l’Europe et l’océan Atlantique pour se répandre aux États-Unis et nourrir les discours des partisans de Trump. Son instigateur, Renaud Camus, a inspiré le terroriste des attentats de Christchurch, commis en 2019 en Nouvelle-Zélande contre deux mosquées, faisant 51 morts et 49 blessés. 

Cette vue de l’esprit aux conséquences meurtrières veut que les immigré·es non blanc·hes viendraient s’installer dans des pays blancs pour les remplacer. Les immigré·es racisé·es deviendraient de plus en plus nombreux·ses, avec un taux de natalité supérieur, et remplaceraient progressivement les blanc·hes. Dans la version originale de cette théorie, ce remplacement racial est orchestré par un complot d’élites mondialisées, sous-entendu juives. 

Un tel raisonnement ne résiste pourtant pas à la réalité, que ce soit aux Etats-Unis ou en France, qui comptait en 2018 à peine 10 % de personnes immigré·es dans sa population, loin derrière l’Allemagne ou l’Espagne, selon Eurostat. Moins de la moitié de ces immigré·es (46 %) provenaient d’Afrique et la plupart du temps, ils et elles étaient issu·es d’ex-pays colonisés par la France au cours des deux derniers siècles. Mais pour une théorie du complot, peu importe les faits et même le fond  : elle table sur la panique morale. 

Pour empêcher ladite civilisation d’être « remplacée », il faut donc pousser par tous les moyens les femmes blanches à avoir des enfants, en leur interdisant l’accès aux moyens de contraception et en limitant l’avortement. En parallèle, il s’agit d’empêcher les femmes non-blanches d’avoir des enfants en leur restreignant le droit d’enfanter. 

Ces politiques racistes et sexistes ont d’ailleurs déjà été menées ces dernières années en France, comme le rappelle Françoise Vergès : les stérilisations forcées des femmes noires à la Réunion, ainsi que l’enlèvement d’enfants pour les assimiler dans la métropole, au moins jusque dans les années 1980. Ce projet de contrôle raciste et sexiste étant évidemment eugéniste, il s’applique aussi aux femmes handicapées, dont la pratique de stérilisation plus ou moins forcée continue en Europe et en France.

Cette peur du remplacement explique l’engouement de l’extrême droite face à l’arrivée des femmes réfugiées ukrainiennes (lesquelles seraient dans leur imagination toutes blanches, aux mœurs traditionnelles, faisant d’elles de futures mères providentielles). Mais elle rappelle aussi les déclarations de Macron en 2017 à Hambourg au G20 qui avaient suscité l’indignation : « Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femmes, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » 

En somme, les femmes non-blanches qui ont beaucoup d’enfants coûtent un pognon de dingue et ne méritent pas d’investissement. Les femmes blanches qui font beaucoup d’enfants sauveront la patrie et sont dignes du service public. Car toutes les vies ne se valent pas dans le pays de la Macronie.

  1. Celles qui réarment la nation, et celles qui ne sont rien

Mais pourquoi prend-il autant l’air d’extrême-droite, ce Monsieur Macron, entre la Loi Immigration et les réarmements de tout et rien ? Pourquoi tout ce bruit et ne pas, comme ses prédécesseurs, casser la solidarité nationale et le service public silencieusement et paisiblement ?

Car Emmanuel Macron est le dernier Highlander d’un système capitaliste se voulant éclairé, mais déjà complètement soufflé. Qui se souvient de la start-up nation ? Qu’est-ce que ça a mal vieilli. On dirait que c’était il y a mille ans. 

Depuis, le mythe de l’entrepreneur méritant s’est effondré : on sait très bien qu’on ne devient pas riche en trimant pour Uber, on a juste un prêt à la banque. Et que si on manifeste pour ne pas mourir au travail, ce sera 49.3 et on pourrait même y laisser un œil. À la tête de l’État, l’effondrement de la vision de 2017 laisse un immense vide et il ne reste que le fait têtu : il y a les riches, et il y a ceux qui se sentent de plus en plus pauvres sous les coups conjugués d’une inflation effroyable, de logement  inaccessibles, d’un système de redistribution et d’investissements publics hasardeux et d’une captation toujours plus grande de l’argent en circulation par les mêmes personnes. Le vieux couplet est éventé.

Problemos : la classe moyenne est un des plus efficaces garants de la paix sociale en servant d’écluse entre les riches et les pauvres, lubrifiant d’un modèle d’exploitation bien huilé. Qui veut sauver les riches et leurs optimisations fiscales doit sauver le mythe de classe moyenne et la garder de son côté !

Et quel meilleur moyen de dire : « je vous ai compris » que de détourner la colère sur une minorité vulnérable, plutôt que sur le Roi Jean et ses Shérifs de Nottingham ? C’est exactement l’indigne tribut qu’est la Loi Immigration, ou encore les effets d’annonce absurdes (et gratuits !) dont nous avons été gratifié·es la semaine dernière. Une tactique vieille des années 50, dégainée à chaque fois que le ventre mou de la nation se prend d’une vilaine indigestion : diviser pour mieux régner.

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  1. La stratégie du choc

Car le capitalisme est caractérisé par une succession de cycles économiques d’expansion et de croissance, suivies de récessions et de contractions. On appelle pudiquement cette alternance « régulation », pour faire oublier l’essentiel : notre système est par essence instable. Et une récession, c’est des personnes qui perdent leur emploi, leur logement, leur famille, leur vie. Ce n’est pas un phénomène exceptionnel. C’est compris dans le package. C’est la vie du capitalisme. Alors il faut serrer les vis pour que ceux qui y perdront toujours continuent à y contribuer.

Cette alliance a priori contre nature entre libéralisme (« faites ce que vous voulez ») et la pensée réactionnaire (« faites des bébés ») n’est pas une nouveauté ; elle a même façonné le visage des Etats-Unis tels qu’on les connaît aujourd’hui. Cette convergence s’est également manifestée lors de l’ère Thatcher, et de manière plus tyrannique encore, avec le soutien des États-Unis à Pinochet. Dans ces deux cas, cette violente austérité fut couplée d’une offensive réactionnaire, se cristallisant aussi sur les enjeux de genre : Pinochet interdit complètement l’IVG, Thatcher lance la chasse aux gays et lesbiennes avec la section 28

Le reste de la caste dirigeante suit structurellement la même accélération, accélérée par la concentration des médias dans la main de quelques milliardaires qui ont tout intérêt à ce tournant capitaliste-autoritaire. Comme le montre le politiste Cas Mudde : « les médias et les partis politiques pensent l’électorat plus à droite qu’il ne l’est réellement ». Accusé par des figures de droite d’être impuissant, de ne pas avoir « de colonne vertébrale » et largement devancé par le RN dans les sondages, Macron adopte cette « stratégie du choc » pour prouver que quoi qu’on en dise, il en a ‘dans le slip’. Jupiter se pose en pseudo-chef de guerre contre la perte des enfants de la France, propre ou figurée, entre l’infertilité qui explose et les violences urbaines qui ont choqué le pays (et traumatisé les familles directement concernées). Assumant un ton de plus en plus paternaliste, il mitraille son discours du 17 janvier avec du « mérite », de « l’ordre » et de la « responsabilisation individuelle ». Le tout en reprenant le terme de « réarmement démographique » au populiste hongrois d’extrême-droite Viktor Orban.

Ainsi, comme il a déjà amplement été commenté par nos consœurs, il ne s’agit pas d’aider ni les femmes, ni les mamans, ni les gens qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. Les mots « service public », « crèche », « adaptation au changement climatique », « soin », « perturbateurs endocriniens », « école », « don de sperme », « solution de garde », « familles monoparentales », « éducateur·ices », « PMA », « associations » ou « aides aux devoirs » n’ont pas été prononcés une seule fois le 16 janvier. 

Ce que le président nous propose, c’est de travailler gratuitement, pardon de revenir aux mœurs traditionnelles, à propos de : la maternité — il incombe aux femmes de fabriquer des enfants pour la France —, l’ordre — il incombe aux mamans, surtout les plus populaires, évidemment suspectes car elles touchent de l’argent public, de tenir leurs gamins mal élevés qu’elles laissent devant les écrans, — et le mérite — il incombe aux travailleuses de travailler plus.

Il s’agit d’une nouvelle assignation au contrat hétéropatriarcal : sois une femme (c’est à dire cisgenre, hétérosexuelle, mère, et travailleuse active) et tu auras le droit au titre de citoyenne. Ne t’y plie pas, et tu seras une traître à la Nation.

Nous pouvons être vraiment inquiet·es : le programme macroniste néolibéral ne peut s’incarner autrement qu’avec un tournant de plus en plus autoritaire. Les précaires se sont fait massacrer lors des Gilets Jaunes et par la hausse des coûts du logement et de la vie ; les jeunes hommes racisés par les violences policières et l’infernale séquence de la BRI à Nanterre. C’est maintenant au tour des femmes, via la justification de l’agonie des maternités et des subventions aux associations du planning familial. Et que dire de celles à l’intersection des oppressions, sous un joug insupportable, exorbitant et inhumain mais totalement silencieux.

Alors contre qui Macron est-il en guerre ? Contre toutes les personnes qui éventent son pire secret : que son modèle n’est pas souhaitable et qu’on peut faire société différemment. Les femmes, les LGBTQIA, les fonctionnaires et contractuel·les du service public, les associations à qui on coupe libertés et subventions, les personnels du soin, les paysan·nes, les personnes immigrées et descendantes d’immigrées… parce qu’il s’agit de sa survie, à lui. Mais ne nous trompons pas de combat et ne nous laissons jamais embarquer dans une guerre qui n’est pas la nôtre – Macron peut bien se fantasmer en chef d’infanterie, nous ne donneront pas naissance à des enfants-soldats.

Au « réarmement civique » qui nous enjoint à une soumission complète sous couvert de lutte contre « l’ensauvagement », substituons un bon « aux armes citoyen·nes ». Car n’oublions pas, la barbarie, c’est eux. Les séparatistes mondains, les violents, les communautaires, c’est bien cette classe d’élite prête à nous essorer, jusqu’au fond de l’utérus.

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